A la bonne franquette, 1892
Rosette en paradis
A Tony Révillon
I
Rosette de Paris,Chausse tes souliers gris.
Passe la robe à traîneDont Gaspard eut l’étrenne,
Ta robe à falbalasMauve tendre ou lilas.
Emporte aussi, Rosette,Ta fine chemisette,
Ton éventail poudré,Ton corset mordoré,
Tes blondes et tes ruches,Toutes tes fanfreluches ;
Rosette de Paris,Allons en Paradis.
II
Hélas ! le bon saint Pierre,Le concierge des cieux,Hélas ! le bon saint PierreN’est pas trop gracieux.
Pour admettre Rosette,Rosette et ses chansons,Pour admettre Rosette,Il a fait des façons.
« D’où venez-vous, la belleAu collier de corail ?D’où venez-vous, la belle,En si fol attirail ?
‒ A Paris, la grand’ville,Saint Pierre, mon cousin,A Paris, la grand’ville,J’étais en magasin.
A Paris, dans la rueDe l’ancien Doyenné,A Paris, dans la rue,J’ai pas mal gaminé.
‒ Ah ! cet endroit, ma fille,Est bien mal fréquenté,Ah ! cet endroit, ma fille,Manque de sainteté.
‒ Oui, mais comme on s’amuse,Saint Pierre, mon ami !Oui, mais comme on s’amuse !On n’est pas endormi.
On babille, on s’habille,On est toujours courant ;On babille, on s’habille,Et le mal n’est pas grand.
‒ Mais comment, ma petite,Serviez-vous Jésus-Christ ?Mais comment, ma petite…‒ J’avais beaucoup d’esprit.
J’étais la plus jolie,Je savais bien danser ;J’étais la plus jolieQui se fît embrasser. »
III
Saint Pierre a fait trois fois,En secouant ses manches,Saint Pierre a fait trois foisLe signe de la croix.
« Vous avez l’œil trop doux,Et vos mains sont trop blanches,Vous avez l’œil trop douxPour habiter chez nous,
Avec de pauvres gensAbsolument rustiques,Avec de pauvres gens,Pas trop intelligents.
Comment feriez-vous doncPour chanter nos cantiques ?Comment feriez-vous donc ?‒ Eh ! tirez le cordon,
Je sais la mère Angot ;Chanter, la belle affaire !Je sais la mère Angot,Écoutez-moi plutôt.
‒ Mais nos concerts pieux ?‒ Il s’agit de s’y faire.‒ Mais nos concerts pieux ?‒ Tout ira pour le mieux.
‒ Non, non, assez causé,Maudite pécheresse.Non, non, assez causé,Je suis scandalisé.
‒ J’eus le cœur inconstant,Je n’étais que tendresse.J’eus le cœur inconstant ;N’en peux-tu dire autant ?
Naguère, au coin du feu,Dans la cour du grand-prêtre,Naguère, au coin du feu,Tu renias ton Dieu.
Et le coq a chanté,Comme avait dit le maître,Et le coq a chanté.Criant ta lâcheté !
Je n’aurais fait jamais,Pauvre petite femme,Je n’aurais fait jamaisTort à ceux que j’aimais.
‒ Ah ! Dieu, mon chapelet !Enlevez cette infâme !Ah ! Dieu, mon chapelet !‒ Silence, pipelet ! »
IV
A peine il entend‖ ce mot malsonnant,Tout le Paradis‖ sort en bourdonnantComme, autour des treilles,Un essaim d’abeilles.
Voici saint Maurice‖ en soldat romain ;Le grand saint Joseph,‖ un lis à la main ;Sainte PerpétueTout de blanc vêtue.
Voici saint Antoine,‖ avec son cochon ;Saint Roch et son chien,‖ un parfait bichon ;Saint Vincent, insignePatron de la vigne ;
Et puis saint Jérôme‖ et saint AugustinQui savaient très bien‖ écrire en latin ;Le bon saint GrégoireQui préférait boire ;
Saint Éloi, ministre‖ et grand forgeron ;Saint Denis-des-Champs,‖ bonhomme tout rond,Qui comble de graisseLes chapons de Bresse ;
Saint Loup, saint Maclou,‖ saint Cloud, saint Crépin,Bruno le Chartreux,‖ l’évêque Turpin,Qui tint la campagneAvec Charlemagne ;
Enfin sainte Ursule‖ et monsieur Renan.Et derrière vont,‖ trottant, trottinant,Onze mille viergesQui portent des cierges.
V
« Ciel ! Qu’ai-je entendu ?Dit sœur Cunégonde ;C’est la fin du monde,Et tout est perdu !
‒ Mon Dieu, quelle affaire !Répond frère Jean.Que c’est affligeant !Que va-t-on nous faire ?
‒ Notre-Dame, à nous !Soyez-nous propice ! »Et voilà SulpiceQui tombe à genoux.
Mais, quand les apôtresClameraient en chœur,Rosette a du cœur ;Elle en a vu d’autres.
Elle fait trois pas,Le poing sur les hanches.Et ces barbes blanchesNe la troublent pas.
« La bonne folie !Habitants des cieux,Voyez donc mes yeux ;Je suis très jolie.
Pourquoi ces nez longsEt ces faces mornes ?Je n’ai pas de cornesSous mes cheveux blonds.
Je sens la framboiseEt non le roussi ;Je n’ai pas souciDe vous chercher noise.
Chez vous c’est parfait,Bien qu’un peu rocaille,Et votre VersailleEst d’un bel effet.
Le logis, la table,Tout est fort plaisant,Tout est reluisant,Tout est confortable,
Je ne dis pas non,Et c’est peint à fresque,Et cela vaut presqueLe Grand-Trianon.
Surtout vos portiquesSont du meilleur goût.Hélas ! voilà tout.Et puis quels cantiques !
Toujours du plain-chant,Du soir à l’aurore…En latin encore,Ce n’est pas méchant.
Bast ! Laissez-moi dire,Brebis du bon Dieu ;Attendez un peu,Vous allez bien rire.
Yvette a son prix,Paulus est fort tendre.Je veux vous apprendreLes airs de Paris.
Mille faribolesQue nous connaissons,Un tas de chansonsFolles, folles, folles… »
VI
C’est ainsi, m’a-t-on dit,‖ que la belle parla ;Mais le ciel n’entend pas‖ de cette oreille-là.Scandale énorme ! Autour‖ de Rosette impassibleUn cercle s’est formé.‖ « Seigneur, est-ce possible !Encor ce Lucifer‖ qui nous veut abuser ;Vite, vite l’eau sainte !‖ Il faut l’exorciser. »Et pour la voir de près‖ on se heurte, on se pousse.Aux premiers rangs, pourtant,‖ un vieux saint d’humeur douceMurmure : « Laissez-la,‖ soyons plus complaisants :Voyez comme c’est jeune,‖ elle n’a pas seize ans. »Mais la troupe céleste :‖ « Oh ! la dévergondée,Qui ne connaît ni Dieu‖ ni diable ! A-t-on idéeD’une chose pareille !‖ Est-ce que par hasardOn recrute à présent‖ les saints à l’Alcazar !L’avez-vous entendue‖ avec notre concierge ?Elle croit, j’imagine,‖ être dans une auberge. »Et Rosette, très digne‖ en son petit complet,Dit : « C’est beaucoup de bruit‖ pour un pauvre couplet.Que de propos en l’air,‖ que de billevesées !Vous n’avez donc jamais‖ vu les Champs-Élysées ?Ah ! vraiment, c’est trop fort.‖ Vous ne connaissez doncNi Rueil, ni Chatou,‖ ni le bois de Meudon ?Vous n’avez jamais fait‖ l’ombre d’une fredaine,Vous ne savez pas l’air‖ de la Briguedondaine,Vous ne riez jamais !‖ Je vous plains, bonnes gens ;Vous en seriez meilleurs‖ et bien plus indulgents. »Grand haro pour le coup !‖ On crie, on s’égosille :‒ « Enlevez la sorcière.‖ ‒ A la porte, la fille ! »Quand, tout à coup, chacun‖ reste le bec dans l’eau.C’est le Père Éternel,‖ c’est le Bon Dieu. Tableau.Comme un pâtre appuyé‖ sur son bâton d’érableIl entre, caressant‖ sa barbe vénérable,Et dans les plis royaux‖ de son long manteau bleuFrissonne un soleil d’or.‖ Intimidée un peu,Rosette gentiment‖ a fait la révérence,Et lui : « Mes chers amis,‖ cette enfant vient de France.Vous n’y comprenez rien,‖ je n’en suis pas surpris.Nous n’avons pas ici‖ grand monde de Paris.Mais quoi ! le cœur est bon‖ si la tête est légère ;Saint Pierre, en ton bercail‖ reçois cette bergère ;Elle a l’éclat de rire‖ et le parler joyeux.Ouvre : pour cette fois‖ nous fermerons les yeux. »
VII
Et c’est ainsi que RosetteDevint sainte en Paradis,Et c’est ainsi que RosetteA cessé d’être grisette.
Adieu les belles manièresQu’on avait au temps jadis,Adieu les belles manièresEn usage au pont d’Asnières !
A côté de MadeleineElle est assise au lutrin,A côté de MadeleineElle chante à perdre haleine,
Et dans ses mains paresseusesFleurit un beau romarin,Et dans ses mains paresseusesOn voit des roses mousseuses.
C’est une âme toute pure,Qui de nous aurait cru ça ?C’est une âme toute pure…Avec un brin de guipure,
La plus charmante âme blonde,Ô vous tous qu’elle embrassa,La plus charmante âme blondeQue Dieu garde en l’autre monde.
Versification
- Mètre
- Vers de 6, 5 et 12 syllabes (102 de 6, 78 de 5, 42 de 12, 24 de 7, 14 de 10)· profil 5, 6, 7, 5+5, 6+6
- Mots à la rime
- a Paris / gris masculine, classiquea traîne / l’étrenne féminine, classiquea falbalas / lilas masculine, classiquea Rosette / chemisette féminine, classiquea poudré / mordoré masculine, classiquea ruches / fanfreluches féminine, classiquea Paris / Paradis masculine, classiquea Pierre féminine, classiqueb cieux / gracieux masculine, classiquea Rosette féminine, classiqueb chansons / façons masculine, classiquea belle féminine, classiqueb corail / attirail masculine, classiquea grand’ville féminine, classiqueb cousin / magasin masculine, classiquea rue féminine, classiqueb Doyenné / gaminé masculine, classiquea fille féminine, classiqueb fréquenté / sainteté masculine, classiquea s’amuse féminine, classiqueb ami / endormi masculine, classiquea s’habille féminine, classiqueb courant / grand masculine, classiquea petite féminine, classiqueb Jésus-Christ / d’esprit masculine, classiquea jolie féminine, classiqueb danser / embrasser masculine, classiquea fois / croix masculine, classiqueb manches / blanches féminine, classiquea doux / nous masculine, classiquea gens / intelligents masculine, classiqueb rustiques / cantiques féminine, classiquea donc / cordon masculine, classiquea Angot / plutôt masculine, classiqueb affaire / faire féminine, classiquea pieux / mieux masculine, classiquea causé / scandalisé masculine, classiqueb pécheresse / tendresse féminine, classiquea inconstant / autant masculine, classiquea feu / Dieu masculine, non classiqueb grand-prêtre / maître féminine, classiquea chanté / lâcheté masculine, classiquea jamais masculine, classiqueb femme / infâme féminine, classiquec j’aimais / chapelet masculine, classiquec chapelet / pipelet masculine, classiquea malsonnant / bourdonnant masculine, classiqueb treilles / d’abeilles féminine, classiquea romain / main masculine, classiqueb Perpétue / vêtue féminine, classiquea cochon / bichon masculine, classiqueb insigne / vigne féminine, classiquea Augustin / latin masculine, classiqueb Grégoire / boire féminine, classiquea forgeron / rond masculine, classiqueb graisse / Bresse féminine, classiquea Crépin / Turpin masculine, classiqueb campagne / Charlemagne féminine, classiquea Renan / trottinant masculine, non classiqueb vierges / cierges féminine, classiquea entendu / perdu masculine, classiqueb Cunégonde / monde féminine, classiqueb Jean / affligeant masculine, classiquea nous / genoux masculine, classiqueb propice / Sulpice féminine, classiquea apôtres / d’autres féminine, classiqueb chœur / cœur masculine, classiquea pas masculine, non classiqueb hanches / blanches féminine, classiquea folie / jolie féminine, classiqueb cieux / yeux masculine, classiquea longs / blonds masculine, non classiqueb mornes / cornes féminine, classiquea framboise / noise féminine, classiqueb roussi / souci masculine, classiquea parfait / effet masculine, classiqueb rocaille / Versaille féminine, non classiquea table / confortable féminine, classiqueb plaisant / reluisant masculine, classiquea non / Grand-Trianon masculine, classiqueb fresque / presque féminine, classiquea portiques / cantiques féminine, classiqueb goût / tout masculine, classiquea plain-chant / méchant masculine, classiqueb l’aurore / encore féminine, classiquea dire / rire féminine, classiqueb Dieu / peu masculine, classiquea prix / Paris masculine, classiqueb tendre / apprendre féminine, classiquea fariboles / folles féminine, classiqueb connaissons / chansons masculine, classiquea parla / oreille-là masculine, classiqueb impassible / possible féminine, classiquec abuser / l’exorciser masculine, classiqued pousse / douce féminine, classiquee complaisants / ans masculine, classiquef dévergondée / idée féminine, classiqueg hasard / l’Alcazar masculine, classiqueh concierge / auberge féminine, classiquei complet / couplet masculine, classiquej billevesées / Champs-Élysées féminine, classiquek donc / Meudon masculine, classiquel fredaine / Briguedondaine féminine, classiquem gens / indulgents masculine, classiquen s’égosille / fille féminine, classiqueo l’eau / Tableau masculine, classiquep d’érable / vénérable féminine, classiqueq bleu / peu masculine, classiquer révérence / France féminine, classiques surpris / Paris masculine, classiquet légère / bergère féminine, classiqueu joyeux / yeux masculine, non classiquea Rosette / grisette féminine, classiqueb Paradis / jadis masculine, classiquea manières / d’Asnières féminine, classiquea Madeleine / haleine féminine, non classiqueb lutrin / romarin masculine, classiquea paresseuses / mousseuses féminine, classiquea pure / guipure féminine, classiqueb ça / embrassa masculine, classiquea blonde / monde féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 3.0· écart moyen à la rime classique 0.2
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
260 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après A La Bonne Franquette, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1892· numérisation poesies.net· Sources