A la bonne franquette, 1892
Visite Après Boire
A Jules Truffier.
J’ai défoncé d’un coup de poingUn caquillon de vieux gravelle.Un rayon d’or en ma cervelleS’est introduit, je suis à point.
Devant l’armoire aux confituresMa table s’est mise à valser ;Mon lit demande à m’embrasser.Seigneur Jésus, que d’aventures !
Et les bouteilles au long couMe contemplent d’un air si tendre !Je ne me lasse pas d’entendreLes cascades de mon coucou.
Ma foi, tant mieux ! Vive la joie !Et je souris béatement.Vous croiriez voir un garnementQui s’attable en face d’une oie.
D’un rayon d’or je suis féru.Je ris, je ris ; j’en deviens bête.Et voilà qu’en tournant la tête,Quelque chose m’est apparu.
C’est comme un bateau qui chavireComme un prunier qui va branlant,C’est rose et bleu, c’est noir, c’est blanc,Ça tourne, tourne, et vire, vire.
Tiens, une femme !… Eh oui, ma foi,Même une assez belle gaillarde ;Voyez-la donc qui me regardeEt se gaudit, Dieu sait pourquoi.
Ses larges mains sont assez blanches,Et son visage ! un vrai soleil !Des yeux noirs, un teint plus vermeilQue le jour au milieu des branches.
Pas du tout fière avec cela ;Ce n’est pas une mijaurée.Au pavillon de la maréeOn connaît de ces beautés-là.
« Ah ! dis-je, quel est ce mystèreEt pourquoi me fixer ainsi ?Ne savez-vous pas que voiciUn vertueux célibataire ? »
« Turlututu, chapeau pointu,Rassure-toi, fait la donzelle.Comme toi je suis demoiselle ;Je n’en veux pas à ta vertu.
Je suis la muse peu sévèreQue nos vieux pères aimaient tant,La muse qui laisse, en chantant,Tomber des roses dans son verre.
Marot et le pauvre VillonM’ont fait courir la prétantaine ;Sur les genoux de La FontaineJ’ai retroussé mon cotillon.
Molière aux fers d’une inhumaineOubliait tout en mon retrait ;La bonne vieille LaforêtÉtait ma cousine germaine.
Despréaux voulut m’en conter,Mais ce n’était que radotage.Régnier me plaisait davantage ;Il fallait l’entendre chanter !
Et Voltaire ! La bonne pièce !Quelle malice ! Avons-nous ri !Ce fut mon singe favori ;Mais je n’aimais pas trop sa nièce.
Ah ! Vive Dieu ! que de galantsM’ont adorée à mon aurore !Ne suis-je pas plaisante encore ?Je n’ai pas même deux mille ans ! »
« Deux mille ans et si peu chenue !Dis-je, vraiment vous m’étonnez. »Mais elle fait un pied de nez,Tire la langue et continue :
« Hélas ! nous étions si contents !Vêtu de rose et d’émeraude,On s’en allait à la maraudeAu jardin de Roger Bontemps.
Mais la gaîté n’est plus de mode.Mettre son cœur à l’abandon,Jouer, folâtrer, allons donc !C’était bon sous le vieil Hérode !
J’ai vu le temps où nos Français,La tête au vent comme raquette,Aimaient à la bonne franquette,Sans autre forme de procès.
Ils poursuivaient la fantaisieAu clair soleil, par les prés verts ;Toujours leur cervelle à l’enversGardait un grain de poésie.
Aujourd’hui, quel monde assommant !Plus de jeunesse ! on parle en prose.Le chardon vient après la rose ;Après le bal, l’enterrement.
Le rire plein, large et sonore,Le franc rire de nos aïeuxNe s’envole plus vers les cieux ;C’est à jurer qu’il déshonore !
Et le bon vin qui fait loucher,Le vin gaillard, fils de nos vignes,Où sont les vaillants qui soient dignes,Ah ! seulement d’en approcher ?
Tandis qu’en mon verre il rougeoie,Plus d’un se râpe le palaisAvec l’ale ou le gin anglais.Ils ont l’ivresse, non la joie.
D’aucuns en pays allemandVont se griser de lourde bière ;Autant vaudrait se mettre en bièrePour attendre le jugement.
D’autres, que Dieu les récompense,Boivent dans un pot à pisserQuelque chose qu’on voit mousser ;Le cœur me lève quand j’y pense.
Fi, pouah, pouah ! Les vilains goulus !Le diable soit de leur bourrache ! »Et la voilà qui tousse et crache :« Les pauvres gens ! n’en parlons plus. »
« Je voudrais, dis-je, belle brune,Vous offrir un peu de vin blanc.Les bouteilles sont sur le flanc,Hélas ! il n’en reste pas une ! »
« Bah ! mon ami, c’est pour le mieux.Veux-tu savoir ce qui me fâche ?C’est que le monde soit trop lâchePour me regarder dans les yeux ;
C’est, quand pointent la violette,Le bouton d’or et le souci,Qu’il me faille rester ainsiA la maison toute seulette.
Car je suis encor sûrementLa mieux faite du voisinage.Aurais-tu deviné mon âge ?Ne vaux-je pas un compliment ?
On a beau dire, on a beau faire :Il faut coqueter ; c’est la loi.On n’est pas belle que pour soi,Et l’amour est la grande affaire.
Quoi ! Plus même un pauvre bouquetNoué d’un bout de faveur bleue !Pas un pompon rose à la queueDe Sans-Souci, mon bourriquet !
Puisque le monde m’abandonne,Moi qui l’avais tant diverti,Je te prendrai comme apprenti,Malgré ton ventre qui bedonne.
Tu ne sembles pas très malin ;Je te dégourdirai, peut-être.J’ai bien mené les vaches paître,Au temps jadis, avec Colin.
Nous irons au soleil de FranceVoir reverdir les églantiers. »Et j’ai répondu : « Volontiers !Grand merci de la préférence.
Que je voudrais vous consoler !Je vous aime tant ! C’est merveille.Et voici qu’en mon cœur s’éveilleUn merle prêt à s’envoler.
Mais je n’ai jamais eu de vice,J’ai peur de rester en défaut.Saurai-je faire ce qu’il faut ?M’allez-vous pas trouver novice ? »
« Sois donc tranquille, mon garçon ;Je t’apprendrai mes ritournelles,Nous chanterons sous les tonnellesLe vin, l’amour, à l’unisson,
Et nous ferons tant de tapageQue les gens nous entendront bien.Tu porteras mon petit chien,Tu seras mon nègre et mon page. »
« Belle dame, excusez du peu !Et que de grâces à vous rendre !Mais, dites-moi, ne peut-on prendreUn baiser… pour l’amour de Dieu ? »
Là-dessus, tout plein de cautèle,Je m’approche. Mais en riant :« Ah ! fi, fi ! Le petit friand !C’est qu’il aime la bagatelle !
Plus tard, plus tard, gros étourdi ;Fais d’abord ton apprentissage.A bas les mains ! Voyons, sois sage !Nous verrons ça l’autre mardi. »
Et tout à coup, par la croisée,La belle s’enfuit prestement.C’est un vrai tour d’enchantement ;Psit, psit ! Plus rien : une fusée !
J’ai beau m’écarquiller les yeux,Rassembler mes pauvres idées.Rien que les bouteilles vidéesQui s’affalent à qui mieux mieux.
Et je l’avais là tout à l’heure,Et son sourire était si frais !Ah ! pour deux sous je pleureraisSi je savais comment on pleure.
Amour, gaîté, tout est fourbu,Et maintenant, ma foi, j’hésite.Est-ce bien vrai, cette visite ?Qui peut savoir ? J’avais tant bu !
Versification
- Forme
- 49 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 49(abba)
- Mètre
- Octosyllabes
- Strophes
- 49 quatrains
- Mots à la rime
- a poing / point masculine, non classiqueb gravelle / cervelle féminine, classiquea confitures / d’aventures féminine, classiqueb valser / m’embrasser masculine, classiquea cou / coucou masculine, classiqueb tendre / d’entendre féminine, classiquea joie / oie féminine, classiqueb béatement / garnement masculine, classiquea féru / apparu masculine, classiqueb bête / tête féminine, classiquea chavire / vire féminine, classiqueb branlant / blanc masculine, classiquea foi / pourquoi masculine, classiqueb gaillarde / regarde féminine, classiquea blanches / branches féminine, classiqueb soleil / vermeil masculine, classiquea cela / beautés-là masculine, classiqueb mijaurée / marée féminine, classiquea mystère / célibataire féminine, classiqueb ainsi / voici masculine, classiquea pointu / vertu masculine, classiqueb donzelle / demoiselle féminine, classiquea sévère / verre féminine, classiqueb tant / chantant masculine, classiquea Villon / cotillon masculine, classiqueb prétantaine / Fontaine féminine, classiquea inhumaine / germaine féminine, classiqueb retrait / Laforêt masculine, classiquea conter / chanter masculine, classiqueb radotage / davantage féminine, classiquea pièce / nièce féminine, classiqueb ri / favori masculine, classiquea galants / ans masculine, classiqueb aurore / encore féminine, classiquea chenue / continue féminine, classiqueb m’étonnez / nez masculine, classiquea contents / Bontemps masculine, classiqueb d’émeraude / maraude féminine, classiquea mode / Hérode féminine, classiqueb l’abandon / donc masculine, non classiquea Français / procès masculine, classiqueb raquette / franquette féminine, classiquea fantaisie / poésie féminine, classiqueb verts / l’envers masculine, classiquea assommant / l’enterrement masculine, classiqueb prose / rose féminine, classiquea sonore / déshonore féminine, classiqueb aïeux / cieux masculine, classiquea loucher / approcher masculine, classiqueb vignes / dignes féminine, classiquea rougeoie / joie féminine, classiqueb palais / anglais masculine, classiquea allemand / jugement masculine, classiqueb bière féminine, classiquea récompense / pense féminine, classiqueb pisser / mousser masculine, classiquea goulus / plus masculine, classiqueb bourrache / crache féminine, classiquea brune / une féminine, classiqueb blanc / flanc masculine, classiquea mieux / yeux masculine, classiqueb fâche / lâche féminine, classiquea violette / seulette féminine, classiqueb souci / ainsi masculine, classiquea sûrement / compliment masculine, classiqueb voisinage / âge féminine, classiquea faire / affaire féminine, classiqueb loi / soi masculine, classiquea bouquet / bourriquet masculine, classiqueb bleue / queue féminine, classiquea m’abandonne / bedonne féminine, classiqueb diverti / apprenti masculine, classiquea malin / Colin masculine, classiqueb peut-être / paître féminine, classiquea France / préférence féminine, classiqueb églantiers / Volontiers masculine, classiquea consoler / s’envoler masculine, classiqueb merveille / s’éveille féminine, classiquea vice / novice féminine, classiqueb défaut / faut masculine, classiquea garçon / l’unisson masculine, classiqueb ritournelles / tonnelles féminine, classiquea tapage / page féminine, classiqueb bien / chien masculine, classiquea peu / Dieu masculine, classiqueb rendre / prendre féminine, classiquea cautèle / bagatelle féminine, classiqueb riant / friand masculine, classiquea étourdi / mardi masculine, classiqueb apprentissage / sage féminine, classiquea croisée / fusée féminine, classiqueb prestement / d’enchantement masculine, classiquea yeux / mieux masculine, classiqueb idées / vidées féminine, classiquea l’heure / pleure féminine, classiqueb frais / pleurerais masculine, classiquea fourbu / bu masculine, classiqueb j’hésite / visite féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.8· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
196 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après A La Bonne Franquette, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1892· numérisation poesies.net· Sources