L’Heure enchantée, 1890· Jeunesse
IV. « C’en est fait, c’en est fait. La rafale a soufflé »
C’en est fait, c’en est fait.‖ La rafale a soufflé,Les arbres dépouillés‖ ont incliné leur tête,Le château de la Joie,‖ hélas ! s’est écroulé.
Les ombrages discrets‖ et les salles de fêteOù voltigeaient le rire‖ et les propos galants,N’entendront désormais‖ parler que la tempête.
Porches enguirlandés,‖ marbres étincelants,Images de douceur‖ et de mélancolie,Endormez-vous, dans l’herbe,‖ avec les rosiers blancs.
Celui qui vous a faits‖ maintenant vous oublie ;Votre gloire est à terre‖ et ne peut refleurir.Vous avez moins duré‖ qu’un moment de folie !
Au prochain renouveau‖ bien des cœurs vont s’ouvrir,Mais tu ne viendras plus,‖ à l’aube, ô mon aimée,Me dire un de ces mots‖ dont on voudrait mourir ;
Je n’irai plus, craintif,‖ à travers la ramée,Éveiller d’un baiser‖ la Belle au bois Dormant ;La porte aux clous d’ivoire‖ est à jamais fermée.
Pourtant j’ai retenu‖ le vieil enchantement.Du profond de ma nuit,‖ l’enfant aux longues tressesSe lève comme un ange‖ au seuil du firmament.
La voici comme au jour‖ des dernières tendresses,Un brin de marjolaine‖ à son corset doré ;J’ai sur la bouche encor‖ le miel de ses caresses.
Je revois la splendeur‖ de son corps adoré,Mon désespoir tressaille‖ au souffle de sa joie,Je reconnais ses yeux‖ qui n’ont jamais pleuré.
Ô Jeunesse, il te faut,‖ sous l’azur qui flamboie,Dans la maison qu’endort‖ l’arôme du jasmin,Le doux frémissement‖ des échelles de soie.
Tu n’as pas comme nous‖ la peur du lendemain,Tu restes aux pays‖ des fêtes éternelles,Ton cœur est sans pitié‖ pour qui tombe en chemin.
Ah ! combien vont brûler‖ au feu de tes prunelles ?Dis-leur tout bas ces mots‖ qui nous rendaient heureux,Unis pour un instant‖ leurs âmes fraternelles.
Laisse nonchalamment,‖ laisse tomber sur euxL’illusion céleste‖ et le divin mensonge ;Qu’une chère minute‖ ils se croient amoureux !
Moi, semblable à l’enfant‖ qu’on éveille en plein songeEt qui ne peut se faire‖ à la réalité,Je regarde, anxieux,‖ ma route qui s’allonge.
Qui sait à quel désert,‖ quelle morne citéAboutira soudain‖ cette route inconnue ?Devant ce blanc serpent‖ je suis épouvanté.
Quel silence de mort‖ dans la campagne nue !Où sont les mille voix‖ qui, sous les chênes verts,Aux matins triomphants‖ disaient ma bienvenue ?
Dois-je croire à présent‖ que le vieil univers,Comme un tableau fané,‖ passe et se décolore ?N’est-ce pas moi, jadis,‖ qui vis les cieux ouverts ?
Il faut tourner le dos‖ au pays de l’aurore ?Quels marais abhorrés‖ trouverai-je en marchant ?Quelles roses de deuil‖ à mon soir vont éclore ?
N’importe ! Je m’en vais,‖ je m’en vais sans un chantQui puisse réjouir‖ mon âme désolée,Je m’en vais sans espoir‖ au-devant du couchant.
Mais avant d’arriver‖ à la sombre vallée,Je veux sentir encor‖ l’odeur de tes lilas,Jeunesse inoubliable,‖ enfant immaculée !
Je ne blasphème pas,‖ je ne t’accuse pas.Je sais trop aujourd’hui,‖ Déesse que je pleure,Quel éternel printemps‖ doit naître sous tes pas.
Nous disparaissons tous‖ et ta beauté demeure.Immortelle, combien‖ tu dois nous mépriser,Nous dont l’enivrement‖ ne dure pas une heure ?
Parfois nos cœurs chétifs‖ ont l’air de s’embraser ;Ce n’est qu’un feu de paille‖ et la brise qui passeEmporte nos ardeurs‖ avec notre baiser.
Mais, toujours accablés‖ du poids de ta disgrâce,Comme des courtisans‖ loin de leur souverain,Nous languissons, privés‖ du charme de ta grâce.
Et toujours nous revient‖ le son du tambourinQui servait de signal‖ à ceux de tes fidèlesQue fleurit la verveine‖ avec le romarin.
Oiseau bleu, bel oiseau‖ qui fuis à tire d’ailes,Que ne peux-tu venir,‖ ne fût-ce qu’un instant,Consoler notre toit‖ comme les hirondelles ?
Rien ne t’arrête, hélas !‖ Idéal inconstant ;À peine voyons-nous‖ ton ombre, ô Poésie,Que vers d’autres soleils‖ tu t’en vas en chantant.
Princesse du caprice‖ et de la fantaisie,Échanson de la joie,‖ à de meilleurs que nousPorte la coupe rose‖ où mousse l’ambroisie.
Mais qu’une fois encor‖ je tombe à tes genoux,Comme l’amant qui pleure‖ au nom de sa maîtresseEt dont le triste amour‖ ne fait pas de jaloux ;
Permets qu’à travers bois,‖ ô nymphe chasseresse,Je suive de bien loin‖ le cœur de tes élus ;Laisse-moi te bénir‖ du fond de ma détresse
Versification
- Forme
- Terza rima classique (terza rima)
- Rimes
- 30(aba) b
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a soufflé / écroulé masculine, classiqueb tête / fête / tempête féminine, classiqueb galants / étincelants / blancs masculine, classiqueb mélancolie / oublie / folie féminine, classiqueb refleurir / s’ouvrir / mourir masculine, classiqueb aimée / ramée / fermée féminine, classiqueb Dormant / enchantement / firmament masculine, classiqueb tresses / tendresses / caresses féminine, classiqueb doré / adoré / pleuré masculine, classiqueb joie / flamboie / soie féminine, classiqueb jasmin / lendemain / chemin masculine, classiqueb éternelles / prunelles / fraternelles féminine, classiqueb heureux / eux / amoureux masculine, classiqueb mensonge / songe / s’allonge féminine, classiqueb réalité / cité / épouvanté masculine, classiqueb inconnue / nue / bienvenue féminine, classiqueb verts / univers / ouverts masculine, classiqueb décolore / l’aurore / éclore féminine, classiqueb marchant / chant / couchant masculine, classiqueb désolée / vallée / immaculée féminine, classiqueb lilas / pas masculine, classiqueb pleure / demeure / heure féminine, classiqueb mépriser / s’embraser / baiser masculine, classiqueb passe / disgrâce / grâce féminine, classiqueb souverain / tambourin / romarin masculine, classiqueb fidèles / d’ailes / hirondelles féminine, classiqueb instant / inconstant / chantant masculine, classiqueb Poésie / fantaisie / l’ambroisie féminine, classiqueb nous / genoux / jaloux masculine, classiqueb maîtresse / chasseresse / détresse féminine, classiqueb élus / plus masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.6· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
91 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après L’Heure enchantée, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1890· numérisation wikisource.org· Sources