L’Heure enchantée, 1890
Marie-Madeleine
I
Madeleine était blondeComme un champ de fromentEt jamais rien au mondeNe fut aussi charmant.
Madeleine était fraîcheComme une rose en pleursEt d’une belle pêcheElle avait les couleurs.
Avec son auréoleDe longs cheveux dorés,Madeleine était folleComme l’herbe des prés.
Quand elle allait, bergère,Filant son blanc fuseau,Son âme était légèreComme un petit oiseau
Et sa voix si touchante,Sous le ciel enchanté,Que l’amandier qui chantePâlissait à côté.
Or, près d’une fontaine,Le soir d’un beau lundi,Un jeune capitaine,En passant, l’entendit.
— « Qu’avez-vous, bergerette,À chanter si gaiement ? »— « Seigneur, une fleuretteS’entr’ouvre en ce moment.
« C’est la fleur qui commandeAux gens de s’embrasser ;C’est la fleur de la landeOù vous allez passer. »
Et lui, répond : – « Mignonne,Je suis le fils du roi.Le printemps qui fleuronneEst moins épris que moi.
« Écoute ma promesseEt donne-moi la main ;Le prêtre, à la grand’messe,Nous mariera demain ! »
La fontaine était blancheEt rose tour à tour ;Sur la plus haute branche,Le rossignol d’amour,
Le rossignol sauvageDisait l’enchantementDe vivre en esclavageAux pieds de son amant.
— Petite Madeleine,Que mon cœur est joyeux !J’ai vu la marjolaineQui fleurit dans tes yeux.
— « Combien je suis heureuse,Mon chevalier si doux !Voici votre amoureuseQui s’abandonne à vous.
Un mot, pour se connaître,Suffit bien à vingt ans.Quant à quérir le prêtre,Ils n’ont pas eu le temps.
Sans remords et sans crainteIls se sont caressés.Une autre, une autre étreinte.Jamais ce n’est assez.
Et sentant même flammePrête a les consumer,Ils ont perdu leur âmeÀ force de s’aimer.
II
Hélas ! Le mois joli,‖ le mois des amourettes,Qui s’habille de rose‖ et de vert et de bleu,S’en va, tout comme un autre,‖ à la grâce de Dieu,Dans son tablier court‖ emportant ses fleurettes.Le chant du rossignol‖ ne vibre qu’un instant,Le feu qui nous brûlait‖ n’est fait que de brindillesEt la gaieté meurt vite‖ au cœur des belles fillesQuand elles ont perdu‖ ce qu’elles aimaient tant.
Pauvre Madeleine,Pauvre cœur en peine !
Qu’est devenu l’enfant‖ aux boucles emmêléesQui chaque nuit baisait‖ ses yeux avec douceur ?Où donc est le Seigneur‖ des bois, le beau chasseurDont l’appel s’entendait‖ par delà les vallées ?Comme il apparaissait,‖ superbe, à l’horizon !Qu’il était doux ! Comme il‖ jurait d’être fidèle !— « Ne le verrai-je plus ?‖ — « Demande à l’hirondelleQuand elle reviendra‖ nicher dans ta maison. »
Pauvre Madeleine,Pauvre cœur en peine !
Elle à qui le soleil‖ d’avril portait envie,De la nuit à l’aurore‖ elle est par les chemins.Ses cheveux dénoués,‖ tordant ses blanches mains,Elle crie au passant :‖ — « Qu’as-tu fait de ma vie ?As-tu vu chevaucher‖ le fier adolescent,Qui charme d’un regard‖ les oiseaux de la nue ?Mon âme est avec lui.‖ L’as-tu pas reconnue ? »Et pas un n’a pour elle‖ un mot compatissant.
Pauvre Madeleine,Pauvre cœur en peine !
Le prêtre fait la moue‖ et le chantre ricane :— « Ainsi nos rendez-vous‖ dans le bois ont cessé.Montre donc, mon bijou,‖ l’anneau du fiancé. »Les vieilles, se signant,‖ murmurent : « Courtisane ! »Elle, pourtant, se dit :‖ « Qui sait, beau romarin,Quand ton souffle à nouveau‖ glissera sur ma joue ? »Et les enfants du bourg‖ lui jettent de la boueEt son cœur est gonflé‖ de honte et de chagrin.
Pauvre Madeleine,Pauvre cœur en peine !
Elle dit : — « Mon trésor,‖ ton haleine est plus douceQue le parfum lointain‖ qui vient des orangers.Tes yeux sont le feu clair‖ qu’allument les bergers,Ta bouche est une rose‖ éclose dans la mousse. »Elle dit : — « Mon Seigneur,‖ laisse-moi t’implorer.Tu m’aimais tant jadis !‖ Écoute mes prières. »On la montre du doigt,‖ on lui jette des pierres ;Elle n’a même pas‖ la force de pleurer…
Pauvre Madeleine,Pauvre cœur en peine !
Et voici qu’un petit‖ enfant demande à naître…Triste fruit du péché,‖ maudit dès le berceau,Maladie et douleur‖ l’ont marqué de leur sceau.Personne ne voudra‖ seulement le connaître.On ne lui dira pas :‖ « Viens te faire embrasser. »Il apporte avec lui‖ le remords, non la joie ;En un rêve innocent,‖ tissé d’or et de soie,Il ne verra jamais‖ les anges le bercer.
Pauvre Madeleine,Pauvre cœur en peine !
Elle va chez les gens :‖ — « Donnez-moi de l’ouvrage.Que me faut-il pour vivre ?‖ Un morceau de pain bis.Je sais traire la vache‖ et garder les brebis ;Essayez, s’il le faut,‖ ma force au labourage. »Mais eux : — « Te crois-tu donc‖ au milieu des païens !Va-t’en, fille de peu,‖ va trouver tes pareilles.Le frelon ne doit pas‖ entrer chez les abeilles,Le pain que nous mangeons‖ n’est pas fait pour les chiens !
Pauvre Madeleine,Pauvre cœur en peine !
Devant la huche vide‖ elle s’est étendue.Pressant contre son cœur‖ le maigre nourrisson,Elle chante et sanglote.‖ Oh ! Dieu, quelle chanson !Et la nuit l’enveloppe.‖ Elle se sent perdue.De misère, à la fin,‖ tout son lait s’est tari.— « Ta mère n’a que toi ;‖ reste encor, ma colombe,Reste, » soupire-t-elle.‖ — Et la nuit tombe, tombe.L’enfant râle : il est mort‖ avant d’avoir souri.
Pauvre Madeleine,Pauvre cœur en peine !
Comme elle revenait‖ seule, du cimetière,Le front échevelé‖ comme un chardon bourru,Une vieille édentée‖ après elle a couru :— « Eh ! folle ! vas-tu donc‖ pleurer ta vie entière ?Écoute un peu ; chez moi‖ des marchands sont venus.Ils cherchent, m’ont-ils dit,‖ où fleurit la verveine.Viens ; ce sont de beaux gars,‖ ils ont la bourse pleine. »Et la fillette a peur‖ en voyant ses seins nus.
Pauvre Madeleine,Pauvre cœur en peine !
— « Non, laissez-moi. Mon âme‖ à jamais s’est donnée,Et celui qui l’avait‖ dans ses mains n’en veut plus.J’étais jolie et fraîche,‖ alors que je lui plus ;Ma couronne de myrte‖ est maintenant fanée. »— « Innocente ! Elle va‖ refleurir avec toi.Une fille un peu triste‖ en est souvent plus belle.Viens : nos hommes là-bas‖ vident leur escarcelle ;Le baiser d’un marchand‖ vaut cent écus du roi. »
Pauvre Madeleine,Pauvre cœur en peine !
La rougeur au visage,‖ elle tremble, indécise ;Son enfance, un instant,‖ passe devant ses yeux.Elle revoit les prés‖ en fleur, le ciel joyeux,Le sentier verdoyant‖ qui monte vers l’église :On dirait qu’une voix‖ lui parle d’amitié,Une voix d’autrefois‖ qui vient de la prairie.Mais non : tous l’ont battue‖ et marquée et flétrie ;De son enfant malade‖ ils n’ont pas eu pitié.
Pauvre Madeleine,Pauvre cœur en peine !
— « Eh bien, puisqu’il le faut,‖ qu’un tourbillon m’emporte !J’ai souffert, j’ai prié,‖ j’ai lutté bien longtemps.Mais je suis faible, ô Dieu,‖ je n’ai pas dix-huit ans.Avec le mois de mai‖ mon espérance est morte.Adieu donc l’allégresse‖ et les fleurs de chez nous,Adieu, source où j’ai bu‖ le feu qui me dévore.Primevères d’amour,‖ bluets de mon aurore,Au vent de cette nuit‖ vite éparpillez-vous ! »
Pauvre Madeleine,Pauvre cœur en peine !
III
Au déclin du jour,Dans la maison rose,Madelon repose,Du sommeil d’amour.
On la dirait morteEn ses cheveux longs.Trente violonsChantent à la porte :
— « Holà ! Belle enfant,Fille de bohème,Dévoile à qui t’aimeTon corps triomphant.
« Prépare la coucheAux rideaux soyeux ;Donne, avec tes yeux,La fleur de ta bouche. »
Au refrain connu,Madelon s’éveille.Ah ! quelle merveilleQue ce beau corps nu !
Ses épaules blanchesSont grêles encor ;Sa crinière d’orLui baigne les hanches.
Mais son front pâlitSous les améthystesEt ses yeux sont tristesAu fond du grand lit.
Flûtes et violesMeurent de langueur :— « Prépare, mon cœur,Tes étreintes folles.
« Donne à ton galantTa bouche peureuse ;Colombe amoureuse,Montre ton sein blanc.
Madelon se mire,Se mire en chantant :— « Et voila pourtantCe teint qu’on admire !
« Fleur de ma gaieté,Jeunesse ingénue,Qu’es-tu devenueDans la volupté ?
« Toujours l’éphémèreLueur du désir,Toujours du plaisirLa saveur amère !
« Et, je le sais bien,Ma beauté se fane.Je suis courtisaneEt je n’aime rien ! »
Quelque chose pleureDans les instruments :— « À tes pieds charmantsVeux-tu que je meure ? »
— « Ô menteuses voix,Tristes ritournelles,Amours éternellesQui durent un mois !
« Ils chantent l’ivresseDe mes yeux fleuris ;Pas un n’a comprisMon cœur en détresse. »
Tout en soupirantMadelon s’évente.Sa folle servanteArrive en courant :
— « Voyez donc, Madame,Ce jeune étranger,Beau comme un berger,Doux comme une femme !
« Il parle de Dieu,De l’âme et du monde,Et sa barbe est blondeEt son manteau bleu.
« Chacun veut entendreCet adolescent ;Quel air innocent !Que sa voix est tendre ! »
— « Ô passant divin,Tourne un peu la tête ;Toi, petite, apprêteLes coupes de vin.
« Bonne camériste,Couvre ma beautéD’un voile enchantéDe fine batiste,
« Et tu répandrasCes parfums qu’on aime ;Je veux, ce soir même,Mourir en ses bras ! »
IV
C’était l’heure confuse‖ où la lumière expire.Sur les monts d’alentour,‖ ineffablement bleus,Le jour, en s’en allant,‖ jetait ses derniers feux ;C’était l’heure divine‖ où le ramier soupire.
Dans la paix du couchant,‖ parmi les fleurs des prés,Jésus parlait. Sa voix‖ arrivait jusqu’aux âmes ;Au milieu du soleil‖ qui les baignait de flammesOn voyait ruisseler‖ ses longs cheveux dorés.
Tout un peuple était là.‖ Retenant leur haleine,Laboureurs, mendiants,‖ bourgeois oubliaient tout.Comme la nuit tombait,‖ voici que tout à coup,En ses riches atours,‖ parut la Madeleine.
Son visage fardé‖ luisait insolemment.Elle portait au front‖ la tiare étrangère ;Ses jeunes seins pointaient,‖ sous la robe légère.Comme un fruit d’or promis‖ aux lèvres de l’amant.
Et mille anneaux couraient‖ sur sa chair parfumée,Pareils à des serpents‖ qui se cherchent entre eux ;Sa bouche frissonnait‖ comme un rosier peureux.Tout en elle disait :‖ Je suis la Bien-Aimée.
Les femmes à sa vue‖ ont frémi : — « Hors d’ici,Toi qui prends nos époux‖ au piège de tes charmes.Sorcière de malheur,‖ as-tu compté nos larmes ?Oses-tu regarder‖ le maître que voici ? »
Mais Jésus d’un regard‖ aussitôt les fait taire.Il dit l’enchantement‖ du royaume des cieux ;Sa voix est pénétrante‖ et pure, et dans ses yeuxS’alanguit doucement‖ une fleur de mystère.
Ah ! comme il savait bien‖ d’un mot compatissantRamener l’infidèle‖ et la brebis perdue !Quelles lampes d’amour‖ éclairaient l’étendue !Comme le Paradis‖ était resplendissant !
On entendait au loin‖ les cloches du dimanche ;L’éternité passait‖ en un divin tableau ;Les agneaux du Berger‖ paissaient au bord de l’eauEt l’âme en plein azur‖ s’envolait toute blanche.
Madeleine soudain‖ s’agenouille en pleurant.Tout à l’heure son front‖ restait fier sous l’outrage ;Mais cette voix céleste‖ emporte son courageEt c’est comme un œillet‖ tombé dans le torrent.
Elle rougit, pâlit‖ tour à tour ; elle compteLes péchés dont le poids‖ l’accable à tout jamais !« Oh ! dit-elle, maudit‖ soit tout ce que j’aimais ! »Le désir anxieux‖ a fait place à la honte.
Elle pleure, elle pleure,‖ et d’un geste éperdu,Arrachant de son sein‖ le velours et la soie,Elle dépouille tout‖ de la fille de joie ;Comme un vase trop plein‖ son cœur s’est répandu :
— « Mon âme qui dormait,‖ Seigneur, s’est éveillée ;Mes yeux s’ouvrent : Je vois‖ ma vie en frémissant.J’étais comme un jardin‖ sous les pieds du passantEt la divine fleur‖ en moi s’est effeuillée. »
Elle foule en pleurant‖ ses ornements païensEt jette aux quatre vents‖ l’or et les pierreries.Aussi doux que l’Aurore‖ au-dessus des prairies,Jésus dit : — « Pauvre sœur,‖ c’est pour toi que je viens. »
— « Est-ce vous qui parlez‖ à celle qu’on méprise ?Ô pur entre les purs,‖ est-ce vous que j’entends ?Votre voix en mon âme‖ éveille le printemps ;Elle effleure mon cœur‖ comme une douce brise.
« Comme on voit un seigneur‖ aux portes du châteauDonner aux affamés‖ les restes de sa table,Vous nourrissez le monde,‖ ô maître charitable,Et les petits enfants‖ baisent votre manteau.
« Vous tenez en vos mains‖ tous les rois de la terre.Prince du grand amour,‖ père au cœur indulgent,Vous êtes, ô mon Dieu,‖ la fontaine d’argentOù le déshérité‖ boit et se désaltère.
« Mais vous que l’univers‖ adore prosterné,En qui le Paradis‖ se regarde et se loue,Irez-vous ramasser‖ cette fleur dans la boue ?Voudrez-vous bien encor‖ de ce cœur profané ? » —
Et Jésus dit : — « Pauvre âme,‖ il faut bien qu’on espère ;Combien, dans cette nuit,‖ ont perdu leur chemin !Mais qu’ils viennent à moi.‖ Je leur tendrai la mainEt je leur ouvrirai‖ la maison de mon père.
« Le royaume des cieux‖ est comme un grain de bléQui porte en lui l’espoir‖ de la moisson future.J’apporte le salut‖ à toute créature ;Heureux celui qui pleure,‖ il sera consolé. »
Comme une pâle rose‖ au bord de l’eau courante,Madeleine frissonne‖ aux genoux du Sauveur ;Son sein brûle déjà‖ d’une unique ferveur,Tout son passé n’est plus‖ qu’une ombre indifférente.
L’éternité commence‖ et le ciel va s’ouvrir.Elle voit, dans les fleurs,‖ la source de délices,Et, comme ceux qui vont‖ au-devant des supplices,Pour racheter son âme‖ elle est prête à mourir.
Le peuple s’émerveille‖ et crie : « Est-ce bien celleQui nous scandalisait‖ jadis ? Quel changement ! »Jésus, le doigt levé,‖ montre le firmament ;D’une étrange beauté‖ sa figure étincelle.
C’était l’heure troublante‖ où le pâtre interditEntend passer au loin‖ des rumeurs et des plaintes ;Une lumière d’or‖ baignait les villes saintes ;C’était l’heure ineffable‖ où la nuit resplendit ?
V
Et maintenant, c’est le silence,Le travail et la pauvreté ;C’est le désert illimité,C’est la douce mort qui commence.
Où sont, reine du fol amour,Les diamants de ton corsage ?Quelle ombre sur ton beau visage,Rose comme le point du jour !
Qu’as-tu fait de ton âme étrangeQui vibrait comme un violon ?Qu’as-tu fait, belle Madelon,De tes yeux fous de mauvais ange ?
Depuis la nuit de ses aveux,Son front blanc s’est couvert de cendre ;Elle a meurtri sa gorge tendre,Elle a coupé ses longs cheveux.
Dans une grotte de feuillage,Elle est seule au pied de la croix ;Elle mange les fruits des boisEt l’eau de pluie est son breuvage.
Parfois un oiseau bigarréVient se poser à côté d’elle ;Elle regarde une hirondelleQui traverse le soir doré.
La mésange et le hoche-queueEnchantent souvent son réveil ;Elle aime à voir, en plein soleil,Une fleurette faune ou bleue.
Mais, comme tout va lentement !De quel pas traînant marche l’heure !Quand donc s’ouvrira la demeureOù l’attend l’immortel amant ?
Elle regrette ses foliesEt le trésor de sa beauté ;Un âcre goût de voluptéRemonte à ses lèvres pâlies.
Et puis elle pleure : « Pitié,Pitié, maître, pour mes faiblesses.C’est donc vrai que tu me délaisses ? »Et son cœur se brise à moitié.
Voici qu’à l’heure où le soir tombe,Dans la pourpre du ciel en feu,Apparaît un ange de DieuDont la main porte une colombe :
— « Ô Madeleine aux cheveux d’or,Que diras-tu du temps qui passe ? »— « Seigneur, Seigneur, je suis si lasse ! »— « Tu resteras sept ans encor. »
La douce image est envolée,Et soudain tout s’est assombri.Sur le paysage fleuriTombe la neige désolée.
Quels cris d’angoisse à l’horizon !Comme il éclaire et comme il vente !Madeleine, en son épouvante,A presque perdu la raison.
Et tandis que tout se lamente,La terre et l’eau, le ciel, les bois,On entend rire, à pleine voix,Au plus épais de la tourmente.
Toujours brûlants, jamais lassésSous les étreintes qui les pressent,Apparaissent et disparaissentDes couples d’amants enlacés.
Un œil brille, une gorge éclate ;Il passe des mots embrasés ;On entend le vol des baisers,Parmi les bouches d’écarlate.
Un chœur chante : « Maudits, mauditsLes yeux tristes, les fronts moroses ;Le bonheur est parmi les roses,L’amour est le seul Paradis. »
Le souffle de l’Aurore emporteToutes ces âmes de langueur.Madeleine, le trait au cœur,Reste blanche comme une morte.
Que lui sert de s’agenouiller ?Pauvre brebis sans assistance,Au livre de sa pénitenceTous les mots semblent se brouiller.
Voici qu’à l’heure où le soir tombe,Dans la paix du firmament bleu,Elle revoit l’ange de DieuQui tient en ses mains la colombe.
— « Madeleine du vert printemps,Que dis-tu, belle pécheresse ? »— « Ô Seigneur, voyez ma détresse ! »— « Tu resteras encor sept ans. »
Et de nouveau chaque heure passeD’un pied traînant comme l’ennui ;Et le jour succède à la nuitDu même pas que rien ne lasse.
Les yeux tournés vers l’Orient,Madeleine voit chaque annéeJeter sa couronne fanéeAu vent qui l’effeuille en riant.
Sous le soleil et sous la pluie,Au souffle gelé des hivers,Comme la fraîcheur des prés verts,Sa beauté s’est évanouie.
C’est fini de sa chair en fleur,Si délicate et diaphane.Comme une rose qui se fane.Son doux visage est sans couleur.
Sa bouche heureuse, fraîche et gaie,A perdu son rire éclatant ;On voit en son œil pénitentS’alanguir l’âme fatiguée.
Mais Jésus n’est plus si lointain ;Il lui sourit au fond des nues ;Les larmes lui sont revenuesComme la rosée au matin.
Sa jeunesse qui fut si blondeA bien fini par s’endormir.Elle regarde sans frémirLe vain simulacre du monde,
Parfois un vent délicieuxVient se mêler à son haleine.C’est l’odeur de la marjolaineQui fleurit au jardin des cieux.
Voici qu’à l’heure où sous les branchesPointe l’Aube, timide un peu,Paraît encor l’Ange de Dieu,La colombe dans ses mains blanches.
— « Madeleine, le jour a lui ;Veux-tu voir le Maître en sa gloire ? » —— « Oh non, Seigneur, je n’y peux croire ;Mon cœur est indigne de lui.
« Comment m’aimerait-il encore ?J’ai si peur et j’ai tant péché !Mon cœur est un oiseau cachéQui chante de loin pour l’Aurore. »
— « Madeleine, l’époux charméQui voit tes yeux, sait toute chose.Viens refleurir, ô blanche rose,Dans le palais du Bien-Aimé. » —
L’Ange, ayant dit cette parole,Sourit comme un adolescentEt, dans l’azur éblouissant,La colombe plane et s’envole.
VI
Les portes du Ciel,‖ les portes mystiquesViennent de s’ouvrir‖ au bruit des cantiques,
Les portes d’ivoire‖ et d’or et d’argent,Par où le roi passe‖ après l’indigent.
Un rayon divin‖ baigne la prairieOù file, en riant,‖ la Vierge Marie.
Mille oiseaux de pourpre‖ aux vives couleursJouent à se poursuivre‖ au milieu des fleurs ;
On entend l’eau claire‖ en son lit de mousseEt l’arbre qui chante‖ et l’herbe qui pousse.
Partout resplendit‖ l’éternel Matin.Sur les boutons d’or,‖ la menthe et le thym,
Glisse doucement‖ la troupe bénieQui porte en son cœur‖ ta joie infinie,
Le chœur bienheureux,‖ tout de blanc vêtu,De ceux dont la terre‖ aimait la vertu.
Comme un pâtre assemble,‖ à l’aube fleurie,Son troupeau qui sort‖ de la bergerie,
Ainsi l’ineffable‖ et divin bergerMène ses agneaux‖ paître en son verger
Et tous le saluent‖ dans la paix de l’âme,Lui, le Roi des Rois‖ que l’Aurore acclame,
Qui parle au tonnerre‖ et commande au ventEt tient en ses mains‖ le soleil levant.
Pareille à l’azur,‖ quand le jour se lève,Avec ses doux yeux‖ tout fleuris de rêve,
La Vierge adorable‖ est à son côtéComme un lys au bord‖ d’un lac enchanté ;
Quand elle parait,‖ l’horizon s’éclaireEt la nuit s’argente‖ afin de lui plaire.
Mais qui vient là-bas‖ par les prés charmants,Au milieu des voix‖ et des instruments ?
Quel chœur nuptial‖ conduisent les AngesQui jadis berçaient‖ Jésus dans ses langes ?
Tout effarouchée‖ et le sein tremblant,Madeleine marche‖ en son manteau blanc.
Elle rit aux yeux,‖ la jeune épousée,Comme un églantier‖ trempé de rosée.
Ses cheveux cendrés,‖ ses beaux cheveux blonds,Traînent maintenant‖ jusqu’à ses talons.
Comme l’eau courante‖ au milieu des saules,On voit au travers‖ ses fines épaules ;
En ses doigts mignons‖ la rose a fleuriEt son cœur malade‖ est soudain guéri.
Elle a vu le Maître.‖ Elle est consolée.La cloche d’or sonne‖ à toute volée
Et, comme au matin‖ les oiseaux des bois,Tous les Bienheureux‖ chantent à la fois
— « Merveille d’amour,‖ belle pénitente,Foulez à jamais‖ la nue éclatante.
« L’époux glorieux‖ vous a pardonné ;Votre front d’œillets‖ sera couronné.
« Vos pieds fatigués,‖ beaux comme la neige,Suivront désormais‖ le divin cortège.
« Vos yeux qui pleuraient,‖ vos yeux, ô ma sœur,De la violette‖ auront la douceur.
« Rentrez au bercail,‖ brebis égarée ;Foulez à jamais‖ la nue azurée. »
Ô voix d’allégresse‖ et jour de bonheur !Madeleine tombe‖ aux pieds du Seigneur.
L’aurore céleste‖ éclaire ses charmesEt de blancs muguets‖ naissent de ses larmes,
De frêles muguets‖ et de grands lys d’eau,Diamants au front‖ du printemps nouveau.
Paix délicieuse‖ et joie éternelle !Son âme d’enfant‖ ressuscite en elle,
Son cœur d’autrefois‖ chante et refleurit ;Dans l’or et les fleurs‖ la Vierge sourit
Et le Saint des Saints‖ donne avec tendresseSa main à baiser‖ à la pécheresse.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 17(abab) 12(abbacddc) 47(aa) 82(abba)
- Mètre
- Vers de 12, 8, 5, 10 et 6 syllabes (192 de 12, 140 de 8, 116 de 5, 70 de 10, 68 de 6)· profil 5, 6, 8, 5+5, 6−6
- Strophes
- 99 quatrains, 47 distiques, 12 huitains
- Mots à la rime
- a blonde / monde féminine, classiqueb froment / charmant masculine, classiquea fraîche / pêche féminine, classiqueb pleurs / couleurs masculine, classiquea auréole / folle féminine, classiqueb dorés / prés masculine, classiquea bergère / légère féminine, classiqueb fuseau / oiseau masculine, classiquea touchante / chante féminine, classiqueb enchanté / côté masculine, classiquea fontaine / capitaine féminine, classiqueb lundi / l’entendit masculine, non classiquea bergerette / fleurette féminine, classiqueb gaiement / moment masculine, classiquea commande / lande féminine, classiqueb s’embrasser / passer masculine, classiquea Mignonne / fleuronne féminine, classiqueb roi / moi masculine, classiquea promesse / grand’messe féminine, classiqueb main / demain masculine, classiquea blanche / branche féminine, classiqueb tour / d’amour masculine, classiquea sauvage / esclavage féminine, classiqueb l’enchantement / amant masculine, classiquea Madeleine / marjolaine féminine, classiqueb joyeux / yeux masculine, classiquea heureuse / amoureuse féminine, classiqueb doux / vous masculine, classiquea connaître / prêtre féminine, classiqueb ans / temps masculine, classiquea crainte / étreinte féminine, classiqueb caressés / assez masculine, classiquea flamme / âme féminine, classiqueb consumer / s’aimer masculine, classiquea amourettes / fleurettes féminine, classiqueb bleu / Dieu masculine, classiquec instant / tant masculine, classiqued brindilles / filles féminine, classiquea Madeleine / peine féminine, classiquea emmêlées / vallées féminine, classiqueb douceur / chasseur masculine, classiquec l’horizon / maison masculine, classiqued fidèle / l’hirondelle féminine, classiquea envie / vie féminine, classiqueb chemins / mains masculine, classiquec adolescent / compatissant masculine, classiqued nue / reconnue féminine, classiquea ricane / Courtisane féminine, classiqueb cessé / fiancé masculine, classiquec romarin / chagrin masculine, classiqued joue / boue féminine, classiquea douce / mousse féminine, classiqueb orangers / bergers masculine, classiquec t’implorer / pleurer masculine, classiqued prières / pierres féminine, classiquea naître / connaître féminine, classiqueb berceau / sceau masculine, classiquec embrasser / bercer masculine, classiqued joie / soie féminine, classiquea l’ouvrage / labourage féminine, classiqueb bis / brebis masculine, classiquec païens / chiens masculine, classiqued pareilles / abeilles féminine, classiquea étendue / perdue féminine, classiqueb nourrisson / chanson masculine, classiquec tari / souri masculine, classiqued colombe / tombe féminine, classiquea cimetière / entière féminine, classiqueb bourru / couru masculine, classiquec venus / nus masculine, classiqued verveine / pleine féminine, classiquea donnée / fanée féminine, classiqueb plus masculine, classiquec toi / roi masculine, classiqued belle / escarcelle féminine, classiquea indécise / l’église féminine, classiqueb yeux / joyeux masculine, classiquec d’amitié / pitié masculine, classiqued prairie / flétrie féminine, classiquea m’emporte / morte féminine, classiqueb longtemps / ans masculine, classiquec nous / éparpillez-vous masculine, classiqued dévore / aurore féminine, classiquea jour / d’amour masculine, classiqueb rose / repose féminine, classiquea morte / porte féminine, classiqueb longs / violons masculine, classiquea enfant / triomphant masculine, classiqueb bohème / t’aime féminine, classiquea couche / bouche féminine, classiqueb soyeux / yeux masculine, classiquea connu / nu masculine, classiqueb s’éveille / merveille féminine, classiquea blanches / hanches féminine, classiqueb encor / d’or masculine, classiquea pâlit / lit masculine, classiqueb améthystes / tristes féminine, classiquea violes / folles féminine, classiqueb langueur / cœur masculine, classiquea galant / blanc masculine, classiqueb peureuse / amoureuse féminine, classiquea mire / admire féminine, classiqueb chantant / pourtant masculine, classiquea gaieté / volupté masculine, classiqueb ingénue / devenue féminine, classiquea l’éphémère / amère féminine, classiqueb désir / plaisir masculine, classiquea bien / rien masculine, classiqueb fane / courtisane féminine, classiquea pleure / meure féminine, classiqueb instruments / charmants masculine, classiquea voix / mois masculine, classiqueb ritournelles / éternelles féminine, classiquea l’ivresse / détresse féminine, classiqueb fleuris / compris masculine, classiquea soupirant / courant masculine, classiqueb s’évente / servante féminine, classiquea Madame / femme féminine, classiqueb étranger / berger masculine, classiquea Dieu / bleu masculine, classiqueb monde / blonde féminine, classiquea entendre / tendre féminine, classiqueb adolescent / innocent masculine, classiquea divin / vin masculine, classiqueb tête / apprête féminine, classiquea camériste / batiste féminine, classiqueb beauté / enchanté masculine, classiquea répandras / bras masculine, classiqueb aime / même féminine, classiquea expire / soupire féminine, classiqueb bleus / feux masculine, classiquea prés / dorés masculine, classiqueb âmes / flammes féminine, classiquea haleine / Madeleine féminine, classiqueb tout / coup masculine, non classiquea insolemment / l’amant masculine, classiqueb étrangère / légère féminine, classiquea parfumée / Bien-Aimée féminine, classiqueb eux / peureux masculine, classiquea d’ici / voici masculine, classiqueb charmes / larmes féminine, classiquea taire / mystère féminine, classiqueb cieux / yeux masculine, classiquea compatissant / resplendissant masculine, classiqueb perdue / l’étendue féminine, classiquea dimanche / blanche féminine, classiqueb tableau / l’eau masculine, classiquea pleurant / torrent masculine, classiqueb l’outrage / courage féminine, classiquea compte / honte féminine, classiqueb jamais / j’aimais masculine, classiquea éperdu / répandu masculine, classiqueb soie / joie féminine, classiquea éveillée / effeuillée féminine, classiqueb frémissant / passant masculine, classiquea païens / viens masculine, classiqueb pierreries / prairies féminine, classiquea méprise / brise féminine, classiqueb j’entends / printemps masculine, classiquea château / manteau masculine, classiqueb table / charitable féminine, classiquea terre / désaltère féminine, classiqueb indulgent / d’argent masculine, classiquea prosterné / profané masculine, classiqueb loue / boue féminine, classiquea espère / père féminine, classiqueb chemin / main masculine, classiquea blé / consolé masculine, classiqueb future / créature féminine, classiquea courante / indifférente féminine, classiqueb Sauveur / ferveur masculine, classiquea s’ouvrir / mourir masculine, classiqueb délices / supplices féminine, classiquea celle / étincelle féminine, classiqueb changement / firmament masculine, classiquea interdit / resplendit masculine, classiqueb plaintes / saintes féminine, classiquea silence / commence féminine, classiqueb pauvreté / illimité masculine, classiquea amour / jour masculine, classiqueb corsage / visage féminine, classiquea étrange / ange féminine, classiqueb violon / Madelon masculine, classiquea aveux / cheveux masculine, classiqueb cendre / tendre féminine, classiquea feuillage / breuvage féminine, classiqueb croix / bois masculine, classiquea bigarré / doré masculine, classiqueb d’elle / hirondelle féminine, classiquea hoche-queue / bleue féminine, classiqueb réveil / soleil masculine, classiquea lentement / amant masculine, classiqueb l’heure / demeure féminine, classiquea folies / pâlies féminine, classiqueb beauté / volupté masculine, classiquea Pitié / moitié masculine, classiqueb faiblesses / délaisses féminine, classiquea tombe / colombe féminine, classiqueb feu / Dieu masculine, classiquea d’or / encor masculine, classiqueb passe / lasse féminine, classiquea envolée / désolée féminine, classiqueb assombri / fleuri masculine, classiquea l’horizon / raison masculine, classiqueb vente / épouvante féminine, classiquea lamente / tourmente féminine, classiqueb bois / voix masculine, classiquea lassés / enlacés masculine, classiqueb pressent / disparaissent féminine, classiquea éclate / d’écarlate féminine, classiqueb embrasés / baisers masculine, classiquea maudits / Paradis masculine, classiqueb moroses / roses féminine, classiquea emporte / morte féminine, classiquea s’agenouiller / brouiller masculine, classiqueb assistance / pénitence féminine, classiquea printemps / ans masculine, classiqueb pécheresse / détresse féminine, classiqueb l’ennui / nuit masculine, non classiquea l’Orient / riant masculine, classiqueb année / fanée féminine, classiquea pluie / évanouie féminine, classiqueb hivers / verts masculine, classiquea fleur / couleur masculine, classiqueb diaphane / fane féminine, classiquea gaie / fatiguée féminine, classiqueb éclatant / pénitent masculine, équivalentea lointain / matin masculine, classiqueb nues / revenues féminine, classiqueb s’endormir / frémir masculine, classiquea délicieux / cieux masculine, classiqueb haleine / marjolaine féminine, classiquea branches / blanches féminine, classiqueb peu / Dieu masculine, classiquea lui masculine, classiqueb gloire / croire féminine, classiquea encore / l’Aurore féminine, classiqueb péché / caché masculine, classiquea charmé / Bien-Aimé masculine, classiqueb chose / rose féminine, classiquea parole / s’envole féminine, classiqueb adolescent / éblouissant masculine, classiquea mystiques / cantiques féminine, classiquea d’argent / l’indigent masculine, classiquea prairie / Marie féminine, classiquea couleurs / fleurs masculine, classiquea mousse / pousse féminine, classiquea Matin / thym masculine, classiquea bénie / infinie féminine, classiquea vêtu / vertu masculine, classiquea fleurie / bergerie féminine, classiquea berger / verger masculine, classiquea l’âme / acclame féminine, classiquea vent / levant masculine, classiquea lève / rêve féminine, classiquea côté / enchanté masculine, classiquea s’éclaire / plaire féminine, classiquea charmants / instruments masculine, classiquea Anges / langes féminine, classiquea tremblant / blanc masculine, classiquea épousée / rosée féminine, classiquea blonds / talons masculine, classiquea saules / épaules féminine, classiquea fleuri / guéri masculine, classiquea consolée / volée féminine, classiquea bois / fois masculine, classiquea pénitente / éclatante féminine, classiquea pardonné / couronné masculine, classiquea neige / cortège féminine, classiquea sœur / douceur masculine, classiquea égarée / azurée féminine, classiquea bonheur / Seigneur masculine, classiquea d’eau / nouveau masculine, classiquea éternelle / elle féminine, classiquea refleurit / sourit masculine, classiquea tendresse / pécheresse féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
586 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après L’Heure enchantée, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1890· numérisation wikisource.org· Sources