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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poèmes et Poésies, 1895· Cueille d‘avril

Épilogue

Francis Vielé-Griffin· 60 vers

Le couchant et l‘aurore épandent le sang fauveDes jours ; et l‘âcre mer projette ses écumesQue le vent porte aux fleuves doux ; et nous, qui bûmesL‘air de la plaine herbue et de la cime chauve,Dans l‘ivresse de toi, Vin d‘Être qui consumesL‘âme, nous irons à la Mort, dont rien ne sauve :

Aux bords du vieux chemin que fleurit ton avril,Terre, ô la Mère infécondée au dur poitrail,N‘avons-nous pas l‘ombre des chênes et l‘émailDes près et l‘horizon, propice au vœu viril ?Car la Vie éperdue élargit son portail,Et l‘éternel souris des Cieux est puéril.

Ainsi que d‘autres sont allés, et malgré l‘OmbreOù, par de là nos jours joyeux, se perd la route,Insoucieux ainsi que la chèvre qui broute,Nous irons lentement, sans en compter le nombre,Jusqu‘en ce soir fatal des affres et du douteEt jusque dans la nuit funèbre, et jusqu‘en l‘Ombre…

La vie est longue ; l‘Art emplit sa coupe d‘or :L‘espoir bouillonne aux bords du cratère d‘or pur !La Jeunesse rieuse montre un chemin sûrVers les Cimes où va l‘éblouissant essorDes grands cygnes ; et nous allons, ivres d‘azur ;Et sous nos pieds le grouillement d‘un peuple dort.

Déjà, pour nos regards émerveillés, des plainesGisent dans la splendeur matinale et sa joie,Sous le ciel tendre que la brume pâle noieDe son rêve ; et, vers nous, une rumeur d‘haleinesParmi des branches monte, et l‘horizon déploieAu loin l‘immensité vaporeuse des plaines ;

Le jour que nous rêvions, éclos en ce matinD‘or rose, vibre et chante, et nos vœux sont remplis.Notre âme adolescente et neuve a des oublisQui font la honte d‘hier comme un songe lointain ;Et le zéphir apporte en rythmes affaiblisL‘écho mystérieux de quelqu‘autre matin…

Debout, chante ! voici l‘heure des choses grandes ;Ton plectre est d‘or ; lève ta tête impérieuse,Éployant ton manteau princier ; car la rieuseDéesse Hébé t‘a dit : Porte au Dieu mes offrandes.Le viatique saint de l‘étape pieuseA nourri ta belle âme pour des choses grandes ;

L‘orient s‘ouvre, et, là-bas, jusque dans l‘infiniQue dévoile la fuite allègre des pâleurs,Déferle un océan et l‘on entend les heurtsDe ses flots, bleus reflets rieurs du ciel béni…‒ O, notre âme vers vous s‘en vient avide d‘heurs,Cieux, Océan, azur double de l‘Infini !

Le sang de notre vie est généreux d‘audace,Le chemin de la cime est facile à qui l‘ose,Et dans l‘hymne glorieux de quelque apothéoseLe cortège royal du pâtre de la ThraceS‘avance, et, devant lui, défeuillant myrthe et rose,Des vierges vont rayonnantes de jeune grâce ;

Des cordes de la Lyre orphique aucune n‘estBrisée et le doux chant des Vierges sonne encor ;Rien n‘a changé de l‘immarcescible décor :Car le Printemps perpétuel meurt et renaît ;Malgré qu‘aux pieds du mont la multitude dortEt que le Temple saint s‘attriste, profané…

60 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes et Poésies, Paris, Édition du Mercure de France, 1895· numérisation books.google.com· Sources