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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poèmes antiques et modernes, 1826· Œuvres posthumes Les destinées Poèmes philosophiques

L’Esprit pur

Alfred de Vigny· 10 septains, alexandrins, 70 vers

À Éva.

I

Si l'orgueil prend ton cœur‖ quand le peuple me nomme,Que de mes livres seuls‖ te vienne ta fierté.J'ai mis sur le cimier‖ doré du gentilhommeUne plume de fer‖ qui n'est pas sans beauté.J'ai fait illustre un nom‖ qu'on m'a transmis sans gloire.Qu'il soit ancien, qu'importe ?‖ ― il n'aura de mémoireQue du jour seulement‖ où mon front l'a porté.

II

Dans le caveau des miens‖ plongeant mes pas nocturnes,J'ai compté mes aïeux,‖ suivant leur vieille loi.J'ouvris leurs parchemins,‖ je fouillai dans leurs urnesEmpreintes sur le flanc‖ des sceaux de chaque roi.― A peine une étincelle‖ a relui dans leur cendre.C'est en vain que d'eux tous‖ le sang m'a fait descendre :Si j'écris leur histoire,‖ ils descendront de moi.

III

Ils furent opulents,‖ seigneurs de vastes terres,Grands chasseurs devant Dieu,‖ comme Nemrod, jalouxDes beaux cerfs qu'ils lançaient‖ des bois héréditairesJusqu'où voulait la mort‖ les livrer à leurs coups ;Suivant leur forte meute‖ à travers deux provinces,Coupant les chiens du roi,‖ déroutant ceux des princes,Forçant les sangliers‖ et détruisant les loups ;

IV

Galants guerriers sur terre‖ et sur mer, se montrèrentGens d'honneur en tout temps‖ comme en tous lieux, cherchantDe la Chine au Pérou‖ les Anglais, qu'ils brûlèrentSur l'eau qu'ils écumaient‖ du levant au couchant ;Puis, sur leur talon rouge,‖ en quittant les batailles,Parfumés et blessés‖ revenaient à VersaillesJaser à l'Œil-de-bœuf‖ avant de voir leur champ.

V

Mais les champs de la Beauce‖ avaient leurs cœurs, leurs âmes,Leurs soins. Ils les peuplaient‖ d'innombrables garçons,De filles qu'ils donnaient‖ aux chevaliers pour femmes,Dignes de suivre en tout‖ l'exemple et les leçons ;― Simples et satisfaits‖ si chacun de leur raceApposait saint Louis‖ en croix sur sa cuirasse,Comme leurs vieux portraits‖ qu'aux murs noirs nous plaçons.

VI

Mais aucun, au sortir‖ d'une rude campagne,Ne sut se recueillir,‖ quitter le destrier,Dételer pour un jour‖ ses palefrois d'Espagne,Ni des coursiers de chasse‖ enlever l'étrierPour graver quelque page‖ et dire en quelque livreComme son temps vivait‖ et comment il sut vivre,― Dès qu'ils n'agissaient plus,‖ se hâtant d'oublier.

VII

Tous sont morts en laissant‖ leur nom sans auréole ;Mais sur le disque d'or‖ voilà qu'il est écrit,Disant : « Ici passaient‖ deux races de la GauleDont le dernier vivant‖ monte au Temple et s'inscrit,Non sur l'obscur amas‖ des vieux noms inutiles,Des orgueilleux méchants‖ et des riches futiles,Mais sur le pur tableau‖ des livres de l'ESPRIT. »

VIII

Ton règne est arrivé,‖ PUR ESPRIT, roi du monde !Quand ton aile d'azur‖ dans la nuit nous surprit,Déesse de nos mœurs,‖ la guerre vagabondeRégnait sur nos aïeux.‖ ― Aujourd'hui, c'est 1'ÉCRIT,L'ÉCRIT UNIVERSEL,‖ parfois impérissable,Que tu graves au marbre‖ ou traînes sur le sable,Colombe au bec d'airain !‖ VISIBLE SAINT-ESPRIT !

IX

Seul et dernier anneau‖ de deux chaînes brisées,Je reste. ― Et je soutiens‖ encor dans les hauteurs,Parmi les maîtres purs‖ de nos savants musées,L'IDÉAL du poète‖ et des graves penseurs.J'éprouve sa durée‖ en vingt ans de silence,Et toujours, d'âge en âge‖ encor, je vois la FranceContempler mes tableaux‖ et leur jeter des fleurs.

X

Jeune postérité‖ d'un vivant qui vous aime !Mes traits dans vos regards‖ ne sont pas effacés ;Je peux en ce miroir‖ me connaître moi-même,Juge toujours nouveau‖ de nos travaux passés !Flots d'amis renaissants !‖ ― Puissent mes DestinéesVous amener à moi,‖ de dix en dix années,Attentifs à mon œuvre,‖ et pour moi c'est assez !

10 mars 1863.

Versification

Forme
10 septains (septains)
Rimes
10(ababccb)
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
10 septains
Mots à la rime
a nomme / gentilhomme féminine, classiqueb fierté / beauté / porté masculine, classiquec gloire / mémoire féminine, classiquea nocturnes / urnes féminine, classiqueb loi / roi / moi masculine, classiquec cendre / descendre féminine, classiquea terres / héréditaires féminine, classiqueb jaloux / coups / loups masculine, classiquec provinces / princes féminine, classiquea montrèrent / brûlèrent féminine, classiqueb cherchant / couchant / champ masculine, classiquec batailles / Versailles féminine, classiquea âmes / femmes féminine, classiqueb garçons / leçons / plaçons masculine, classiquec race / cuirasse féminine, classiquea campagne / d'Espagne féminine, non classiqueb destrier / l'étrier / d'oublier masculine, classiquec livre / vivre féminine, classiquea auréole / Gaule féminine, classiqueb écrit / s'inscrit masculine, classiquec inutiles / futiles féminine, classiqued l'ESPRIT / surprit masculine, classiquea monde / vagabonde féminine, classiquec ÉCRIT / SAINT-ESPRIT masculine, classiqued impérissable / sable féminine, classiquea brisées / musées féminine, équivalenteb hauteurs / penseurs / fleurs masculine, classiquec silence / France féminine, classiquea aime / moi-même féminine, classiqueb effacés / passés / assez masculine, classiquec Destinées / années féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

70 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, MDCCCLXXXIII· numérisation abu.cnam.fr· Sources