Poèmes antiques et modernes, 1826· Œuvres posthumes Les destinées Poèmes philosophiques
La Bouteille à la mer
Conseil à un jeune homme inconnu
I
Courage, ô faible enfant‖ de qui ma solitudeReçoit ces chants plaintifs,‖ sans nom, que vous jetezSous mes yeux ombragés‖ du camail de l'étude.Oubliez les enfants‖ par la mort arrêtés ;Oubliez Chatterton,‖ Gilbert et Malfilâtre ;De l'œuvre d'avenir‖ saintement idolâtre,Enfin, oubliez l'homme‖ en vous-même. ― Écoutez :
II
Quand un grave marin‖ voit que le vent l'emporteEt que les mâts brisés‖ pendent tous sur le pont,Que dans son grand duel‖ la mer est la plus forteEt que par des calculs‖ l'esprit en vain répond ;Que le courant l'écrase‖ et le roule en sa course,Qu'il est sans gouvernail‖ et, partant, sans ressource,Il se croise les bras‖ dans un calme profond.
III
Il voit les masses d'eau,‖ les toise et les mesure,Les méprise en sachant‖ qu'il en est écrasé,Soumet son âme au poids‖ de la matière impureEt se sent mort ainsi‖ que son vaisseau rasé.― A de certains moments,‖ l'âme est sans résistance ;Mais le penseur s'isole‖ et n'attend d'assistanceQue de la forte foi‖ dont il est embrasé.
IV
― Dans les heures du soir,‖ le jeune CapitaineA fait ce qu'il a pu‖ pour le salut des siens.Nul vaisseau n'apparaît‖ sur la vague lointaine,La nuit tombe, et le brick‖ court aux rocs indiens.― Il se résigne, il prie,‖ il se recueille, il penseA Celui qui soutient‖ les pôles et balanceL'équateur hérissé‖ des longs méridiens.
V
Son sacrifice est fait ;‖ mais il faut que la terreRecueille du travail‖ le pieux monument.C'est le journal savant,‖ le calcul solitaire,Plus rare que la perle‖ et que le diamant,C'est la carte des flots‖ faite dans la tempête,La carte de l'écueil‖ qui va briser sa tête :Aux voyageurs futurs‖ sublime testament.
VI
Il écrit : « Aujourd'hui,‖ le courant nous entraîne,Désemparés, perdus,‖ sur la Terre-de-Feu.Le courant porte à l'est.‖ Notre mort est certaine :Il faut cingler au nord‖ pour bien passer ce lieu.― Ci-joint est mon journal,‖ portant quelques étudesDes constellations‖ des hautes latitudes.Qu'il aborde, si c'est‖ la volonté de Dieu ! »
VII
Puis, immobile et froid,‖ comme le cap des brumesQui sert de sentinelle‖ au détroit Magellan,Sombre comme ces rocs au front chargé d’écumes,Ces pics noirs dont chacun‖ porte un deuil castillan,Il ouvre une bouteille‖ et la choisit très forte,Tandis que son vaisseau‖ que le courant emporteTourne en un cercle étroit‖ comme un vol de milan.
VIII
Il tient dans une main‖ cette vieille compagne,Ferme, de l'autre main,‖ son flanc noir et terni.Le cachet porte encor‖ le blason de Champagne :De la mousse de Reims‖ son col vert est jauni.D'un regard, le marin‖ en soi-même rappelleQuel jour il assembla‖ l'équipage autour d'elle,Pour porter un grand toste‖ au pavillon béni.
IX
On avait mis en panne,‖ et c'était grande fête :Chaque homme sur son mât‖ tenait le verre en main ;Chacun à son signal‖ se découvrit la tête,Et répondit d'en haut‖ par un hourra soudain.Le soleil souriant‖ dorait les voiles blanches ;L'air ému répétait‖ ces voix mâles et franches,Ce noble appel de l'homme‖ à son pays lointain.
X
Après le cri de tous,‖ chacun rêve en silence.Dans la mousse d'Aï‖ luit l'éclair d'un bonheur ;Tout au fond de son verre‖ il aperçoit la France.La France est pour chacun‖ ce qu'y laissa son cœur :L'un y voit son vieux père‖ assis au coin de l'âtre,Comptant ses jours d'absence ;‖ à la table du pâtre,Il voit sa chaise vide‖ à côté de sa sœur.
XI
Un autre y voit Paris,‖ où sa fille penchéeMarque avec les compas‖ tous les souffles de l'air,Ternit de pleurs la glace‖ où l'aiguille est cachée,Et cherche à ramener‖ l'aimant avec le fer.Un autre y voit Marseille.‖ Une femme se lève,Court au port et lui tend‖ un mouchoir de la grève,Et ne sent pas ses pieds‖ enfoncés dans la mer.
XII
Ô superstition‖ des amours ineffables,Murmures de nos cœurs‖ qui nous semblez des voix,Calculs de la science,‖ ô décevantes fables !Pourquoi nous apparaître‖ en un jour tant de fois ?Pourquoi vers l'horizon‖ nous tendre ainsi des pièges ?Espérances roulant‖ comme roulent les neiges ;Globes toujours pétris‖ et fondus sous nos doigts !
XIII
Où sont-ils à présent ?‖ où sont ces trois cents braves ?Renversés par le vent‖ dans les courants maudits,Aux harpons indiens‖ ils portent pour épavesLeurs habits déchirés‖ sur leurs corps refroidis.Les savants officiers,‖ la hache à la ceinture,Ont péri les premiers‖ en coupant la mâture :Ainsi de ces trois cents‖ il n'en reste que dix !
XIV
Le Capitaine encor‖ jette un regard au pôleDont il vient d'explorer‖ les détroits inconnus.L'eau monte à ses genoux‖ et frappe son épaule ;Il peut lever au ciel‖ l'un de ses deux bras nus.Son navire est coulé,‖ sa vie est révolue :Il lance la Bouteille‖ à la mer, et salueLes jours de l'avenir‖ qui pour lui sont venus.
XV
Il sourit en songeant‖ que ce fragile verrePortera sa pensée‖ et son nom jusqu'au port ;Que d'une île inconnue‖ il agrandit la terre ;Qu'il marque un nouvel astre‖ et le confie au sort ;Que Dieu peut bien permettre‖ à des eaux insenséesDe perdre des vaisseaux,‖ mais non pas des pensées,Et qu'avec un flacon‖ il a vaincu la mort.
XVI
Tout est dit. A présent,‖ que Dieu lui soit en aide !Sur le brick englouti‖ l'onde a pris son niveau.Au large flot de l'est‖ le flot de l'ouest succède,Et la Bouteille y roule‖ en son vaste berceau.Seule dans l'Océan,‖ la frêle passagèreN'a pas pour se guider‖ une brise légère ;― Mais elle vient de l'arche‖ et porte le rameau.
XVII
Les courants l'emportaient,‖ les glaçons la retiennentEt la couvrent des plis‖ d'un épais manteau blanc.Les noirs chevaux de mer‖ la heurtent, puis reviennentLa flairer avec crainte,‖ et passent en soufflant.Elle attend que l'été,‖ changeant ses destinées,Vienne ouvrir le rempart‖ des glaces obstinées,Et vers la ligne ardente‖ elle monte en roulant.
XVIII
Un jour, tout était calme‖ et la mer Pacifique,Par ses vagues d'azur,‖ d'or et de diamant,Renvoyait ses splendeurs‖ au soleil du tropique.Un navire y passait‖ majestueusement,Il a vu la Bouteille‖ aux gens de mer sacrée :Il couvre de signaux‖ sa flamme diaprée,Lance un canot en mer‖ et s'arrête un moment.
XIX
Mais on entend au loin‖ le canon des corsaires ;Le Négrier va fuir‖ s'il peut prendre le vent.Alerte ! et coulez bas‖ ces sombres adversaires !Noyez or et bourreaux‖ du couchant au levant !La Frégate reprend‖ ses canots et les jetteEn son sein, comme fait‖ la sarigue inquiète,Et par voile et vapeur‖ vole et roule en avant.
XX
Seule dans l'Océan,‖ seule toujours ! ― PerdueComme un point invisible‖ en un mouvant désert,L'aventurière passe‖ errant dans l'étendue,Et voit tel cap secret‖ qui n'est pas découvert.Tremblante voyageuse‖ à flotter condamnée,Elle sent sur son col‖ que depuis une annéeL'algue et les goémons‖ lui font un manteau vert.
XXI
Un soir enfin, les vents‖ qui soufflent des FloridesL'entraînent vers la France‖ et ses bords pluvieux.Un pêcheur accroupi‖ sous des rochers aridesTire dans ses filets‖ le flacon précieux.Il court, cherche un savant‖ et lui montre sa prise,Et, sans l'oser ouvrir,‖ demande qu'on lui diseQuel est cet élixir‖ noir et mystérieux.
XXII
Quel est cet élixir ?‖ Pêcheur, c'est la science,C'est l'élixir divin‖ que boivent les esprits,Trésor de la pensée‖ et de l'expérience ;Et si tes lourds filets,‖ ô pêcheur, avaient prisL'or qui toujours serpente‖ aux veines du Mexique,Les diamants de l'Inde‖ et les perles d'Afrique,Ton labeur de ce jour‖ aurait eu moins de prix.
XXIII
Regarde. ― Quelle joie‖ ardente et sérieuse !Une gloire de plus‖ luit sur la nation.Le canon tout-puissant‖ et la cloche pieuseFont sur les toits tremblants‖ bondir l'émotion.Aux héros du savoir‖ plus qu'à ceux des bataillesOn va faire aujourd'hui‖ de grandes funérailles.Lis ce mot sur les murs :‖ « Commémoration ! »
XXIV
Souvenir éternel !‖ gloire à la découverteDans l'homme ou la nature,‖ égaux en profondeur,Dans le Juste et le Bien,‖ source à peine entr'ouverte,Dans l'Art inépuisable,‖ abîme de splendeur !Qu'importe oubli, morsure,‖ injustice insensée,Glaces et tourbillons‖ de notre traversée ?Sur la pierre des morts‖ croît l'arbre de grandeur.
XXV
Cet arbre est le plus beau‖ de la terre promise,C'est votre phare à tous.‖ Penseurs laborieux !Voguez sans jamais craindre‖ ou les flots ou la brisePour tout trésor scellé‖ du cachet précieux.L'or pur doit surnager,‖ et sa gloire est certaine ;Dites en souriant‖ comme ce capitaine :« Qu'il aborde, si c'est‖ la volonté des Dieux ! »
XXVI
Le vrai Dieu, le Dieu fort,‖ est le Dieu des idées.Sur nos fronts où le germe‖ est jeté par le sort,Répandons le Savoir‖ en fécondes ondées ;Puis, recueillant le fruit‖ tel que de l'âme il sort,Tout empreint du parfum‖ des saintes solitudes,Jetons l'œuvre à la mer,‖ la mer des multitudes :― Dieu la prendra du doigt‖ pour la conduire au port.
Au Maine-Giraud, octobre 1853.
Versification
- Forme
- 26 septains (septains)
- Rimes
- 26(ababccb)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 26 septains
- Mots à la rime
- a solitude / l'étude féminine, classiqueb jetez / arrêtés / Écoutez masculine, classiquec Malfilâtre / idolâtre féminine, classiquea l'emporte / forte féminine, classiqueb pont / répond / profond masculine, classiquec course / ressource féminine, classiquea mesure / impure féminine, classiqueb écrasé / rasé / embrasé masculine, classiquec résistance / d'assistance féminine, classiquea Capitaine / lointaine féminine, classiqueb siens / indiens / méridiens masculine, classiquec pense / balance féminine, classiquea terre / solitaire féminine, classiqueb monument / diamant / testament masculine, classiquec tempête / tête féminine, classiquea entraîne / certaine féminine, classiqueb Terre-de-Feu / lieu / Dieu masculine, classiquec études / latitudes féminine, classiquea brumes / d’écumes féminine, classiqueb Magellan / castillan / milan masculine, classiquec forte / emporte féminine, classiquea compagne / Champagne féminine, classiqueb terni / jauni / béni masculine, classiquec rappelle / d'elle féminine, classiquea fête / tête féminine, classiqueb main / soudain / lointain masculine, classiquec blanches / franches féminine, classiquea silence / France féminine, classiqueb bonheur / cœur / sœur masculine, classiquec l'âtre / pâtre féminine, classiquea penchée / cachée féminine, classiqueb l'air / fer / mer masculine, classiquec lève / grève féminine, classiquea ineffables / fables féminine, classiqueb voix / fois / doigts masculine, classiquec pièges / neiges féminine, classiquea braves / épaves féminine, classiqueb maudits / refroidis / dix masculine, classiquec ceinture / mâture féminine, classiquea pôle / épaule féminine, classiqueb inconnus / nus / venus masculine, classiquec révolue / salue féminine, classiquea verre / terre féminine, classiqueb port / sort / mort masculine, classiquec insensées / pensées féminine, classiquea aide / succède féminine, classiqueb niveau / berceau / rameau masculine, classiquec passagère / légère féminine, classiquea retiennent / reviennent féminine, classiqueb blanc / soufflant masculine, classiquec destinées / obstinées féminine, classiqued roulant / diamant masculine, classiquea Pacifique / tropique féminine, classiquec majestueusement / moment masculine, classiqued sacrée / diaprée féminine, classiquea corsaires / adversaires féminine, classiqueb vent / levant / avant masculine, classiquec jette / inquiète féminine, classiquea Perdue / l'étendue féminine, classiqueb désert / découvert / vert masculine, classiquec condamnée / année féminine, classiquea Florides / arides féminine, classiqueb pluvieux / précieux / mystérieux masculine, classiquec prise / dise féminine, classiquea science / l'expérience féminine, classiqueb esprits / pris / prix masculine, classiquec Mexique / d'Afrique féminine, classiquea sérieuse / pieuse féminine, classiqueb nation / l'émotion / Commémoration masculine, classiquec batailles / funérailles féminine, classiquea découverte / entr'ouverte féminine, classiqueb profondeur / splendeur / grandeur masculine, classiquec insensée / traversée féminine, classiquea promise / brise féminine, classiqueb laborieux / précieux / Dieux masculine, classiquec certaine / capitaine féminine, classiquea idées / ondées féminine, classiqueb sort / port masculine, classiquec solitudes / multitudes féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.8· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
182 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, MDCCCLXXXIII· numérisation abu.cnam.fr· Sources