À l’heure des mains jointes, 1906
Viviane
Une odeur fraîche, un bruit‖ de musique étoufféeSous les feuilles, et c’est‖ Viviane la fée.
Elle imite, cachée‖ en un fouillis de fleurs,Le rire suraigu‖ des oiseaux persifleurs.
Souveraine fantasque,‖ elle s’attarde et rôdeDans la forêt, comme en‖ un palais d’émeraude.
L’eau qui miroite a la‖ couleur de son regard.Elle se voile des‖ dentelles du brouillard.
Parfois, une langueur‖ monte de l’herbe et plane :Les violettes ont‖ salué Viviane.
Sa robe a des lueurs‖ de perles et d’argent.Son front est variable‖ et son cœur est changeant.
Son pouvoir féminin‖ s’insinue à la brune :Elle devient‖ irrésistible au clair de lune.
Des pâtres ont cru voir,‖ de leurs yeux ingénus,Des serpents verts glisser‖ le long de ses bras nus.
A minuit, la plus belle‖ étoile la couronne ;Parfois, elle est cruelle‖ et parfois elle est bonne.
Et Viviane est plus‖ puissante que le sort ;Elle porte en ses mains‖ le sommeil et la mort.
Plus que l’espoir et plus‖ que le songe, elle est belle.Les plus grands enchanteurs‖ sont des enfants près d’elle.
Dans ses bras, la mémoire‖ est un rêve aboli.Son magique baiser‖ est plus froid que l’oubli.
Ses cheveux sont défaits‖ et le soleil les dore.Chaque matin, elle est‖ plus blonde que l’aurore.
Ondoyante, elle sait‖ promettre et décevoir.Vers le couchant, elle est‖ rousse comme le soir.
A l’heure vague où le‖ regret se dissimule,Elle a les yeux lointains‖ et gris du crépuscule.
Lorsque le fil ambré‖ du croissant tremble et luitSur les chênes, elle est‖ brune comme la nuit.
Des rois ont partagé‖ son lit d’or et sa table,Mais nul n’a jamais vu‖ sa face véritable.
Elle renaît, elle est‖ plus belle chaque jour.Et ses illusions‖ trompent le simple amour.
Elle erre, comme un vent‖ d’avril, sous la ramée,Et vous reconnaissez‖ en elle votre aimée.
Elle est celle qu’on ne‖ rencontre qu’une fois.Écoutez… Nulle voix‖ n’est pareille à sa voix.
Elle approche, et ses doigts‖ effeuillent des corolles.Vous tremblez… Vous avez‖ oublié les paroles…
Mais vous savez — le bois‖ merveilleux l’a chanté —Qu’elle vous appartient‖ depuis l’éternité.
Elle a changé de nom,‖ de voix et de visage ;Malgré tout, vous l’avez‖ reconnue au passage.
Elle réveille en vous‖ tous les anciens désirs.A l’ombre de ses pas‖ brillent des souvenirs.
Vous l’avez pressentie‖ et vous l’avez rêvéeLonguement, et surtout‖ vous l’avez retrouvée.
Elle trame pour vous‖ des jardins et des ciels.Et vous vous endormez‖ en ses bras éternels.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 26(aa)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6=6
- Strophes
- 26 distiques
- Mots à la rime
- a étouffée / fée féminine, classiquea fleurs / persifleurs masculine, classiquea rôde / d’émeraude féminine, classiquea regard / brouillard masculine, classiquea plane / Viviane féminine, classiquea d’argent / changeant masculine, classiquea brune / lune féminine, classiquea ingénus / nus masculine, classiquea couronne / bonne féminine, classiquea sort / mort masculine, classiquea belle / d’elle féminine, classiquea aboli / l’oubli masculine, classiquea dore / l’aurore féminine, classiquea décevoir / soir masculine, classiquea dissimule / crépuscule féminine, classiquea luit / nuit masculine, classiquea table / véritable féminine, classiquea jour / amour masculine, classiquea ramée / aimée féminine, classiquea fois / voix masculine, classiquea corolles / paroles féminine, classiquea chanté / l’éternité masculine, classiquea visage / passage féminine, classiquea désirs / souvenirs masculine, classiquea rêvée / retrouvée féminine, classiquea ciels / éternels masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.7· écart moyen à la rime classique 0.0
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52 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après À l’heure des mains jointes, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1906· numérisation wikisource.org· Sources