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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Évocations, 1903

Atthis délaissée

Renée Vivien· POÈME DRAMATIQUE EN UN ACTE· strophes variées, vers de 12, 11 et 5 syllabes, 98 vers

Une maison à Mylilène.

« Celle qui te fuit‖ te suivra pas à pas,Tu verras venir‖ la Peithô qui refuseTes dons, apportant‖ des présents délicats,Furtive et confuse.

« Celle dont l’orgueil‖ repousse ton amourSubira la crainte‖ et l’angoisse brûlante,Et tu connaîtras,‖ dans l’ardeur du retour,Ses lèvres d’amante. »

Elle ne sème plus‖ les roses sur mon seuil…Qu’importe maintenant‖ à Psappha la promesseDe l’Aphrodita douce‖ et terrible ? Mon seuilA perdu le parfum‖ des roses, et je tresseDe mes mains sans ferveur‖ des guirlandes de deuil.Car, seuls, les iris noirs,‖ les violettes noiresSe fanent à mon front‖ dépouillé de ses gloires :Psappha ne sème plus‖ les roses sur mon seuil.

Elle tresse des fleurs.

L’ingénieux Érôs,‖ le tisseur de chimères,Brode les souvenirs‖ dans une trame d’or.Tel qu’un amer baiser‖ sur des lèvres amères,Le passé me possède‖ et me meurtrit encor.

Oppressée, elle ouvre la porte, et le verger apparaît.

Voici l’ancien verger‖ que le pommier ombrageComme hier, où le vent‖ console des chaleurs,Murmurant à travers‖ les branches et les fleurs,Où le sommeil descend‖ et coule du feuillage.

Elle contemple un instant les arbres en fleurs, puis se détourne avec une mélancolie croissante.

Tu me brûles, Érôs.‖ Mon cœur est lourd du poidsDes sons évanouis‖ et des lglendeurs fanées.

On entend la voix de Psappha qui chante :

« Je t’aimais, au long‖ des lointaines années,Atthis, autrefois… »

Le chant s’éloigne et meurt peu à peu.

« Je t’aimais, au long‖ des lointaines années… »Je mourrai d’une mort‖ éternelle, et demainLa tombe pèsera‖ sur mes paupières closes.Comme l’essor des voix‖ et la pourpre des roses,Je m’éteindrai, — j’irai‖ par les portes d’airain.La maison de l’Hadès‖ me recevra demain,Car je n’ai point cueilli‖ les immortelles rosesDe Piéria, — je fus‖ la volupté d’un jour.Mon âme aura le sort‖ des choses passagères.Obscure, j’errerai‖ sans fleurs et sans amourParmi les Morts pareils‖ à des ombres légères.

Mais Toi, qui ne crains pas‖ le silence et la nuit,Psappha ! tu cueilleras‖ les flammes des étoiles.Le temps t’apparaîtra‖ comme l’eau qui s’enfuitSous l’éclair de la rame‖ et sous l’éclair des voiles.Tu chantas, dominant‖ les sanglots de l’accord,La poussière des jours,‖ l’azur de la nuit verte,L’Helgérôs, le plus beau‖ des astres, et la mortDe la vierge Timas‖ au divin corps inerte,Le duvet délicat‖ de l’herbe du printempsQu’effleurent les pieds nus‖ et souples des Prêtresses :Et tu chantas le soir‖ aux regrets persistants,Le rossignol d’été‖ qui pleure par saccades,Le sommeil enfiévré,‖ lorsque la lune fuit,Que sombre le rayon‖ nébuleux des Pléiades,L’Érôs amer et doux‖ qui ravage et détruit,Perséphoné qui rêve‖ à la vie ancienne,L’Aphrodita changeante‖ à l’âme d’arc-en-ciel,Aux terribles baisers‖ de venin et de miel,Toi qui glorifias‖ la Lyre Lesbienne !

Songeant.

De myrte et de laurier‖ Phoibos te couronna…

Des voix confuses s’élèvent au dehors.

… La voix de Gurînnô,‖ le rire d’Éranna…

Chœur des vierges :

« Va vers le jardin‖ clair où tu te reposes,Pare tes cheveux‖ de verdure et de fleurs,Choisis les parfums,‖ Dika, tisse les roses,Mêle les couleurs.

« Et, si tu veux plaire‖ aux sereines Déesses,Apporte aux autels‖ les souffles de l’été…Elles souriront,‖ ainsi que leurs Prêtresses,À ta piété.

« Porte à l’Artémis‖ les sombres violettes,À l’Aphrodita‖ la pourpre des iris,À Perséphoné,‖ vierge aux lèvres muettes,La langueur des lys. »

Voici l’ode nouvelle‖ à sa nouvelle amante.C’est Dika, dont les mains‖ sont douces, qu’elle chante,Dika, dont les cheveux‖ ont la flamme du soir…Poète aux rythmes d’or,‖ divine Dilgarue,Tes vers ont réfléchi,‖ comme un ardent miroir,Ma jeunesse oubliée‖ et ma beauté décrue.

Certes, mon amour fut‖ étrangement amerSur tes lèvres, Psappha,‖ car tu chantas hier :« Tu hais ma pensée,‖ Atthis, et mon image…Cet autre baiser,‖ qui te persuada,Te brûle, et tu fuis,‖ haletante et sauvage,Vers Androméda. »

Je fus jadis l’ardeur,‖ la lumière et la flamme…Maintenant, je ne suis‖ qu’un reflet dans ton âme…

La voix de Psappha dans le lointain :

« Je ne trahis point‖ l’invariable amour…Mon cœur identique‖ et mon âme pareilleSavent retrouver,‖ dans la lglendeur du jour,L’ombre de la veille.

« Car j’étreins Atthis‖ sur les seins de Dika,Et, dans le parfum‖ que l’air d’automne emporte,L’âme, que longtemps‖ ma douleur invoqua,De Timas la Morte.

« Pour l’Aphrodita‖ j’ai dédaigné l’Érôs,Car je n’ai de joie‖ et d’angoisse qu’en elle.Je ne change point,‖ ô vierges de Lesbôs,Je suis éternelle. »

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
16[abab] 3[abba] 1[abbab] 1[abbaab] 5[aa]
Mètre
Vers de 12, 11 et 5 syllabes (59 de 12, 29 de 11, 10 de 5)· profil 5, 5+6, 6+6
Mots à la rime
a pas / délicats masculine, classiqueb refuse / confuse féminine, classiquea amour / retour masculine, classiqueb brûlante / d’amante féminine, classiquea seuil masculine, classiqueb promesse / tresse féminine, classiquec deuil / seuil masculine, classiqued noires / gloires féminine, classiquea chimères / amères féminine, classiqueb d’or / encor masculine, classiquea ombrage / feuillage féminine, classiqueb chaleurs / fleurs masculine, classiquea poids / autrefois masculine, classiqueb fanées / années féminine, classiqueb demain / d’airain masculine, classiquec closes / roses féminine, classiqued jour / amour masculine, classiquee passagères / légères féminine, classiquea nuit / s’enfuit masculine, classiqueb étoiles / voiles féminine, classiquec l’accord / mort masculine, classiqued verte / inerte féminine, classiquee printemps / persistants masculine, classiquef saccades / Pléiades féminine, classiqueg fuit / détruit masculine, classiqueh ancienne / Lesbienne féminine, classiquei d’arc-en-ciel / miel masculine, classiquea couronna / d’Éranna masculine, classiquea reposes / roses féminine, classiqueb fleurs / couleurs masculine, classiquea Déesses / Prêtresses féminine, classiqueb l’été / piété masculine, classiquea violettes / muettes féminine, classiqueb iris / lys masculine, classiquea amante / chante féminine, classiqueb soir / miroir masculine, classiquec Dilgarue / décrue féminine, classiquea amer / hier masculine, classiqueb image / sauvage féminine, classiquec persuada / Androméda masculine, classiquea flamme / âme féminine, classiquea amour / jour masculine, classiqueb pareille / veille féminine, classiquea Dika / invoqua masculine, classiqueb emporte / Morte féminine, classiquea l’Érôs / Lesbôs masculine, classiqueb elle / éternelle féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 2.1· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

98 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Évocations, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1903· numérisation wikisource.org· Sources