Quelques vers de Monsieur de Voiture, 1650
Stances sur sa Maistresse
rencontrée en habit de garçon un soir du Carnaval
Je sens au profond de mon ame,Brusler une nouvelle flame :Et laissant les autres amours,Qui tenoient mon ame en altere,J'ayme un garçon depuis trois jours,Plus beau que celuy de Cythere.
Si le but de cette pensée,A ma conscience offensée,J'en ay defia le chastiment.Car le feu qui brusla Gomore,Ne fut jamais si vehement,Que celuy-là qui me devore.
Mais je ne croy pas que l'on blâmeL'amoureuse ardeur dont m'enflameLe bel œil de ce jouvenceau ;Ni qu'aymer d'un amour extrémeCe que Nature a fait de beau,Soit un peché contre elle-mesme.
Un soir que j'attendois la Belle,Qui depuis deux ans m'ensorcelle ;Je vis comme tombé des Cieux,Ce Narcisse objet de ma flame :Et dés qu'il fut devant mes yeux,Je le sentis dedans mon ame.
Sa face riante et naïve,Jettoit une flame si vive,Et tant de rayons alentour,Qu'à l'esclat de cette lumiereJe doutay que ce fust l'Amour,Avecque les yeux de sa mere.
Mille fleurs fraichement écloses,Les lys, les œillets et les rosesCouvroient la neige de son teint.Mais dessous ces fleurs entassées,Le serpent dont je fus atteint,Avoit ses embûches dressées.
Sur un front blanc comme l'yvoire,Deux petits arcs de couleur noire,Estoient mignardement voûtez :D'où ce Dieu qui me fait la guerre,Foulant aux pieds nos libertez,Triomphoit de toute la terre.
Ses yeux, le Paradis des ames,Pleins de ris, d'attraits, et de flames,Faisoient de la nuit un beau jour :Astres de divines puissances,De qui l'Empire de l'AmourPrend ses meilleures influences.
Sur tout, il avoit une grace,Un je ne sçay quoy qui surpasseDe l'Amour les plus doux appas,Un ris qui ne se peut descrire,Un air que les autres n'ont pas,Que l'on voit, et qu'on ne peut dire.
Parmy tant d'ennemis renduë.Ma liberté mal defenduë,Fut sous le joug d'un Estranger ;Mon Cœur se rendit à sa suite,Et dans le fort de ce dangerMa Raison se mit à la fuite.
Sans le connoistre davantage,Ma volonté luy fit hommageDe tout ce qu'elle avoit en main ;Mais du meschant l'ame inconstante,Me trompa dés le lendemain,Et me frustra de mon attente.
Plein de dépit et de colère.Soudain je m'en devois défaire :Apprenant par cette leçon,Qu'il n'avoit point d'arrest en l'ame,Et que sous l'habit d'un garcon,Il portoit le cœur d'une femme.
Toutefois, malgré cette injure,J'en pris un plus heureux augure :Et je n'eusse pû croire alors,Que le Ciel, dont il fut l'ouvrage,Sous le voile d'un si beau corps,Eust mis un si mauvais courage.
Mais sa malice découverte,S'est reconnuë avec ma perte,Car depuis on ne l'a pû voir :Le perfide a gagné la fuite,Tenant mon cœur en son pouvoir,Avec ma liberté seduite.
Gagné d'une sorciere flame,J'avois mis les clefs de mon ameEn la garde de ce voleur :Mais d'une malice funeste,M'en ayant rauy le meilleur,Il mit le feu dedans le reste.
Mais je l'ayme, et quoy qu'il me face,Je voudrois revoir cette face,Ce chef-d'œuvre tant estimé,Où le Ciel tout son mieux assemble :Et depuis j'ay tousjours ayméUne fille qui luy ressemble.
Avec les traits de son visage,Elle a sa taille et son corsage,Sa voix, son port, et sa façon,Son doux ris, son adresse extréme.Enfin, sous l'habit d'un garcon,Je l'aurois prise pour luy-mesme.
Ses yeux sçavent les mesmes charmes,Elle vse de pareilles armes,Avec tous les mesmes attraits :Et croy, tant elle luy ressemble,Qu'elle luy touche de bien prés,Et qu'ils sont alliez ensemble.
Elle connoist bien, la meschante,La cause du mal qui m'enchante,Et qui me retient en langueur :Et, sans doute, elle pourroit direQuelque nouvelle de mon cœur,Et de celuy qui le retire.
Car, sans en voir d'autre apparence,Je jurerois en asseurance,A voir son visage assassin,Et son œillade cauteleuse,Qu'elle a sa part à ce larcin,Et qu'elle en est la receleuse.
Amour, petit Dieu qui disposesDu reglement de toutes choses ;Et qui fais entendre tes loixPar toute la machine ronde :Fay-moy justice à cette fois,Toy qui fais droit à tout le monde.
Fay-moy raison de l'inhumaine,Qui retient mon cœur à la gehesne,Sans esperance d'avoir mieux ;Mais, sur tout, ne voy pas la belle :Car si tu regardes ses yeux,Je sçay que tu seras pour elle.
La mauvaise me tient ravieMon ame, mon cœur, et ma vie,Car chez elle se vient sauverLe voleur de cette depoüille.Mais j'espere tout retrouver,Si tu permets que je la foüille.
Versification
- Forme
- 23 sizains (sizains)
- Rimes
- 23(aabcbc)
- Mètre
- Octosyllabes
- Strophes
- 23 sizains
- Mots à la rime
- a ame / flame féminine, classiqueb amours / jours masculine, classiquec altere / Cythere féminine, classiquea pensée / offensée féminine, classiqueb chastiment / vehement masculine, classiquec Gomore / devore féminine, classiquea blâme / m'enflame féminine, classiqueb jouvenceau / beau masculine, classiquec extréme / elle-mesme féminine, classiquea Belle / m'ensorcelle féminine, classiqueb Cieux / yeux masculine, classiquec flame / ame féminine, classiquea naïve / vive féminine, classiqueb alentour / l'Amour masculine, classiquec lumiere / mere féminine, classiquea écloses / roses féminine, classiqueb teint / atteint masculine, classiquec entassées / dressées féminine, classiquea l'yvoire / noire féminine, classiqueb voûtez / libertez masculine, classiquec guerre / terre féminine, classiquea ames / flames féminine, classiqueb jour / l'Amour masculine, classiquec puissances / influences féminine, classiquea grace / surpasse féminine, classiqueb appas / pas masculine, classiquec descrire / dire féminine, classiquea renduë / defenduë féminine, classiqueb Estranger / danger masculine, classiquec suite / fuite féminine, classiquea davantage / hommage féminine, classiqueb main / lendemain masculine, classiquec inconstante / attente féminine, classiquea colère / défaire féminine, classiqueb leçon / garcon masculine, classiquec l'ame / femme féminine, classiquea injure / augure féminine, classiqueb alors / corps masculine, classiquec l'ouvrage / courage féminine, classiquea découverte / perte féminine, classiqueb voir / pouvoir masculine, classiquec fuite / seduite féminine, classiqueb voleur / meilleur masculine, classiquec funeste / reste féminine, classiquea face féminine, classiqueb estimé / aymé masculine, classiquec assemble / ressemble féminine, classiquea visage / corsage féminine, classiqueb façon / garcon masculine, classiquec extréme / luy-mesme féminine, classiquea charmes / armes féminine, classiqueb attraits / prés masculine, classiquec ressemble / ensemble féminine, équivalentea meschante / m'enchante féminine, classiqueb langueur / cœur masculine, classiquec dire / retire féminine, classiquea apparence / asseurance féminine, classiqueb assassin / larcin masculine, classiquec cauteleuse / receleuse féminine, classiquea disposes / choses féminine, classiqueb loix / fois masculine, classiquec ronde / monde féminine, classiquea l'inhumaine / gehesne féminine, classiqueb mieux / yeux masculine, classiquec belle / elle féminine, classiquea ravie / vie féminine, classiqueb sauver / retrouver masculine, classiquec depoüille / foüille féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
138 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les muses oubliées, Paris, Editions de la Sirène, 1921-1922· numérisation LA BIBLIOTHÈQUE ÉLECTRONIQUE DE LISIEUX· Sources