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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

La henriade, 1723

Chant cinquième

Voltaire· distiques, alexandrins, 410 vers

ARGUMENT Les assiégés sont vivement pressés. La Discorde excite Jacques Clément à sortir de Paris pour assassiner le roi. Elle appelle du fond des enfers le démon du Fanatisme, qui conduit ce parricide. Sacrifice des ligueurs aux esprits infernaux. Henri III est assassiné. Sentiments de Henri IV. Il est reconnu roi par l’armée.

Cependant s’avançaient‖ ces machines mortellesQui portaient dans leur sein‖ la perte des rebelles ;Et le fer et le feu,‖ volant de toutes parts,De cent bouches d’airain‖ foudroyaient leurs remparts.

Les Seize et leur courroux,‖ Mayenne et sa prudence,D’un peuple mutiné‖ la farouche insolence,Des docteurs de la loi‖ les scandaleux discours,Contre le grand Henri‖ n’étaient qu’un vain secours :La victoire à grands pas‖ s’approchait sur ses traces.Sixte, Philippe, Rome,‖ éclataient en menaces :Mais Rome n’était plus‖ terrible à l’univers ;Ses foudres impuissants‖ se perdaient dans les airs,Et du vieux Castillan‖ la lenteur ordinairePrivait les assiégés‖ d’un secours nécessaire.Ses soldats, dans la France‖ errant de tous côtés,Sans secourir Paris,‖ désolaient nos cités.Le perfide attendait‖ que la Ligue épuiséePût offrir à son bras‖ une conquête aisée,Et l’appui dangereux‖ de sa fausse amitiéLeur préparait un maître,‖ au lieu d’un allié ;Lorsque d’un furieux‖ la main déterminéeSembla pour quelque temps‖ changer la destinée.Vous, des murs de Paris‖ tranquilles habitants,Que le ciel a fait naître‖ en de plus heureux temps,Pardonnez si ma main‖ retrace à la mémoireDe vos aïeux séduits‖ la criminelle histoire.L’horreur de leurs forfaits‖ ne s’étend point sur vousVotre amour pour vos rois‖ les a réparés tous.

L’Église a de tout temps‖ produit des solitaires,Qui, rassemblés entre eux‖ sous des règles sévères,Et distingués en tout‖ du reste des mortels,Se consacraient à Dieu‖ par des vœux solennels.Les uns sont demeurés‖ dans une paix profonde,Toujours inaccessible‖ aux vains attraits du monde ;Jaloux de ce repos‖ qu’on ne peut leur ravir,Ils ont fui les humains,‖ qu’ils auraient pu servir :Les autres, à l’État‖ rendus plus nécessaires,Ont éclairé l’Église,‖ ont monté dans les chaires ;Mais, souvent enivrés‖ de ces talents flatteurs,Répandus dans le siècle,‖ ils en ont pris les mœurs :Leur sourde ambition‖ n’ignore point les brigues ;Souvent plus d’un pays‖ s’est plaint de leurs intrigues.Ainsi chez les humains,‖ par un abus fatal,Le bien le plus parfait‖ est la source du mal.

Ceux qui de Dominique‖ ont embrassé la vieOnt vu longtemps leur secte‖ en Espagne établie,Et de l’obscurité‖ des plus humbles emploisOnt passé tout à coup‖ dans les palais des rois.Avec non moins de zèle,‖ et bien moins de puissance,Cet ordre respecté‖ fleurissait dans la France,Protégé par les rois,‖ paisible, heureux enfin,Si le traître Clément‖ n’eût été dans son sein.

Clément dans la retraite‖ avait, dès son jeune âge,Porté les noirs accès‖ d’une vertu sauvage.Esprit faible, et crédule‖ en sa dévotion,Il suivait le torrent‖ de la rébellion.Sur ce jeune insensé‖ la Discorde fataleRépandit le venin‖ de sa bouche infernale.Prosterné chaque jour‖ au pied des saints autels,Il fatiguait les cieux‖ de ses vœux criminels.On dit que, tout souillé‖ de cendre et de poussière,Un jour il prononça‖ cette horrible prière :

« Dieu qui venges l’Église‖ et punis les tyrans,Te verra-t-on sans cesse‖ accabler tes enfants,Et, d’un roi qui te brave‖ armant les mains impures,Favoriser le meurtre‖ et bénir les parjures ?Grand Dieu ! par tes fléaux‖ c’est trop nous éprouver ;Contre tes ennemis‖ daigne enfin t’élever ;Détourne loin de nous‖ la mort et la misère ;Délivre-nous d’un roi‖ donné dans ta colère :Viens, des cieux outragés‖ abaisse la hauteur ;Fais marcher devant toi‖ l’ange exterminateur ;Viens, descends, arme-toi‖ que ta foudre enflamméeFrappe, écrase à nos yeux‖ leur sacrilège armée ;Que les chefs, les soldats,‖ les deux rois expirants,Tombent comme la feuille‖ éparse au gré des vents,Et que, sauvés par toi,‖ nos ligueurs catholiquesSur leurs corps tout sanglants‖ t’adressent leurs cantiques. »

La Discorde attentive,‖ en traversant les airs,Entend ces cris affreux,‖ et les porte aux enfers.Elle amène à l’instant,‖ de ces royaumes sombres,Le plus cruel tyran‖ de l’empire des ombres.Il vient, le Fanatisme‖ est son horrible nom :Enfant dénaturé‖ de la Religion,Armé pour la défendre,‖ il cherche à la détruire,Et, reçu dans son sein,‖ l’embrasse, et le déchire.

C’est lui qui, dans Raba,‖ sur les bords de l’Arnon,Guidait les descendants‖ du malheureux Ammon,Quand à Moloch, leur dieu,‖ des mères gémissantesOffraient de leurs enfants‖ les entrailles fumantes.Il dicta de Jephté‖ le serment inhumain ;Dans le cœur de sa fille‖ il conduisit sa main.C’est lui qui, de Calchas‖ ouvrant la bouche impie,Demanda par sa voix‖ la mort d’Iphigénie.France, dans tes forêts‖ il habita longtemps :À l’affreux Teutatès‖ il offrit ton encens.Tu n’as point oublié‖ ces sacrés homicidesQu’à tes indignes dieux‖ présentaient tes druides.Du haut du Capitole‖ il criait aux païens :« Frappez, exterminez,‖ déchirez les chrétiens.Mais lorsqu’au Fils de Dieu‖ Rome enfin fut soumise,Du Capitole en cendre‖ il passa dans l’Église ;Et, dans les cœurs chrétiens‖ inspirant ses fureurs,De martyrs qu’ils étaient,‖ les fit persécuteurs.Dans Londre il a formé‖ la secte turbulenteQui sur un roi trop faible‖ a mis sa main sanglante.Dans Madrid, dans Lisbonne,‖ il allume ces feux,Ces bûchers solennels,‖ où des juifs malheureuxSont tous les ans en pompe‖ envoyés par des prêtresPour n’avoir point quitté‖ la foi de leurs ancêtres.

Toujours il revêtait,‖ dans ses déguisements,Des ministres des cieux‖ les sacrés ornements :Mais il prit cette fois‖ dans la nuit éternelle,Pour des crimes nouveaux,‖ une forme nouvelle :L’audace et l’artifice‖ en firent les apprêts.Il emprunte de Guise‖ et la taille et les traits,De ce superbe Guise,‖ en qui l’on vit paraîtreLe tyran de l’État‖ et le roi de son maître,Et qui, toujours puissant,‖ même après son trépas,Traînait encor la France‖ à l’horreur des combats.D’un casque redoutable‖ il a chargé sa tête ;Un glaive est dans sa main,‖ au meurtre toujours prête ;Son flanc même est percé‖ des coups dont autrefoisCe héros factieux‖ fut massacré dans Blois.Et la voix de son sang,‖ qui coule en abondance,Semble accuser Valois‖ et demander vengeance.

Ce fut dans ce terrible‖ et lugubre appareil,Qu’au milieu des pavots‖ que verse le sommeil,Il vint trouver Clément‖ au fond de sa retraite.La Superstition,‖ la Cabale inquiète,Le faux Zèle enflammé‖ d’un courroux éclatant,Veillaient tous à sa porte,‖ et l’ouvrent à l’instant.Il entre, et d’une voix‖ majestueuse et fière :« Dieu reçoit, lui dit-il,‖ tes vœux et ta prière ;Mais n’aura-t-il de toi,‖ pour culte et pour encens,Qu’une plainte éternelle,‖ et des vœux impuissants ?Au Dieu que sert la Ligue‖ il faut d’autres offrandes ;Il exige de toi‖ les dons que tu demandes.Si Judith autrefois,‖ pour sauver son pays,N’eût offert à son Dieu‖ que des pleurs et des cris ;Si, craignant pour les siens,‖ elle eût craint pour sa vie,Judith eût vu tomber‖ les murs de Béthulie :Voilà les saints exploits‖ que tu dois imiter,Voilà l’offrande enfin‖ que tu dois présenter.Mais tu rougis déjà‖ de l’avoir différée…Cours, vole, et que ta main,‖ dans le sang consacrée,Délivrant les Français‖ de leur indigne roi,Venge Paris, et Rome,‖ et l’univers, et moi.Par un assassinat‖ Valois trancha ma vie ;Il faut d’un même coup‖ punir sa perfidie.Mais du nom d’assassin‖ ne prends aucun effroi ;Ce qui fut crime en lui‖ sera vertu dans toi.Tout devient légitime‖ à qui venge l’Église :Le meurtre est juste alors,‖ et le ciel l’autorise…Que dis-je ? il le commande ;‖ il t’instruit par ma voixQu’il a choisi ton bras‖ pour la mort de Valois :Heureux si tu pouvais,‖ consommant sa vengeance,Joindre le Navarrois‖ au tyran de la France ;Et si de ces deux rois‖ tes citoyens sauvésTe pouvaient … ! Mais les temps ne sont pas arrivés.Bourbon doit vivre encor ;‖ le Dieu qu’il persécuteRéserve à d’autres mains‖ la gloire de sa chute.Toi, de ce Dieu jaloux‖ remplis les grands desseins,Et reçois ce présent‖ qu’il te fait par mes mains. »Le fantôme, à ces mots,‖ fait briller une épéeQu’aux infernales eaux‖ la haine avait trempée ;Dans la main de Clément‖ il met ce don fatal ;Il fuit, et se replonge‖ au séjour infernal.

Trop aisément trompé,‖ le jeune solitaireDes intérêts des cieux‖ se crut dépositaire.Il baise avec respect‖ ce funeste présent ;Il implore à genoux‖ le bras du Tout-Puissant ;Et, plein du monstre affreux‖ dont la fureur le guide,D’un air sanctifié‖ s’apprête au parricide.

Combien le cœur de l’homme‖ est soumis à l’erreur !Clément goûtait alors‖ un paisible bonheur :Il était animé‖ de cette confianceQui dans le cœur des saints‖ affermit l’innocence :Sa tranquille fureur‖ marche les yeux baissés ;Ses sacrilèges vœux‖ au ciel sont adressés ;Son front de la vertu‖ porte l’empreinte austère ;Et son fer parricide‖ est caché sous sa haire.Il marche : ses amis,‖ instruits de son dessein,Et de fleurs sous ses pas‖ parfumant son chemin,Remplis d’un saint respect,‖ aux portes le conduisent,Bénissent son destin,‖ l’encouragent, l’instruisent,Placent déjà son nom‖ parmi les noms sacrésDans les fastes de Rome‖ à jamais révérés,Le nomment à grands cris‖ le vengeur de la France,Et, l’encens à la main,‖ l’invoquent par avance.C’est avec moins d’ardeur,‖ avec moins de transport,Que les premiers chrétiens,‖ avides de la mort,Intrépides soutiens‖ de la foi de leurs pères,Au martyre autrefois‖ accompagnaient leurs frères,Enviaient les douceurs‖ de leur heureux trépas,Et baisaient, en pleurant,‖ les traces de leurs pas.Le fanatique aveugle‖ et le chrétien sincèreOnt porté trop souvent‖ le même caractère :Ils ont même courage,‖ ils ont mêmes désirs.Le crime a ses héros ;‖ l’erreur a ses martyrs :Du vrai zèle et du faux‖ vains juges que nous sommes !Souvent des scélérats‖ ressemblent aux grands hommes.

Mayenne, dont les yeux‖ savent tout éclairer,Voit le coup qu’on prépare,‖ et feint de l’ignorer.De ce crime odieux‖ son prudent artificeSonge à cueillir le fruit‖ sans en être complice :Il laisse avec adresse‖ aux plus séditieuxLe soin d’encourager‖ ce jeune furieux.

Tandis que des ligueurs‖ une troupe homicideAux portes de Paris‖ conduisait le perfide,Des Seize en même temps‖ le sacrilège effortSur cet événement‖ interrogeait le sort.Jadis de Médicis‖ l’audace curieuseChercha de ces secrets‖ la science odieuse,Approfondit longtemps‖ cet art surnaturel,Si souvent chimérique,‖ et toujours criminel.Tout suivit son exemple ;‖ et le peuple imbécile,Des vices de la cour‖ imitateur servile,Épris du merveilleux,‖ amant des nouveautés,S’abandonnait en foule‖ à ces impiétés.

Dans l’ombre de la nuit,‖ sous une voûte obscure,Le silence a conduit‖ leur assemblée impure.À la pâle lueur‖ d’un magique flambeau,S’élève un vil autel‖ dressé sur un tombeau :C’est là que des deux rois‖ on plaça les images,Objets de leur terreur,‖ objets de leurs outrages.Leurs sacrilèges mains‖ ont mêlé, sur l’autel,À des noms infernaux‖ le nom de l’Éternel.Sur ces murs ténébreux‖ des lances sont rangées,Dans des vases de sang‖ leurs pointes sont plongées,Appareil menaçant‖ de leur mystère affreux.Le prêtre de ce temple‖ est un de ces HébreuxQui, proscrits sur la terre,‖ et citoyens du monde,Portent de mers en mers‖ leur misère profonde,Et d’un antique amas‖ de superstitionsOnt rempli dès longtemps‖ toutes les nations.

D’abord, autour de lui,‖ les ligueurs en furieCommencent à grands cris‖ ce sacrifice impie.Leurs parricides bras‖ se lavent dans le sang ;De Valois sur l’autel‖ ils vont percer le flanc ;Avec plus de terreur,‖ et plus encor de rage,De Henri sous leurs pieds‖ ils renversent l’image,Et pensent que la mort,‖ fidèle à leur courroux,Va transmettre à ces rois‖ l’atteinte de leurs coups.

L’Hébreu joint cependant‖ la prière au blasphème :Il invoque l’abîme,‖ et les cieux, et Dieu même,Tous ces impurs esprits‖ qui troublent l’univers,Et le feu de la foudre,‖ et celui des enfers.

Tel fut dans Gelboa‖ le secret sacrificeQu’à ses dieux infernaux‖ offrit la pythonisse,Alors qu’elle évoqua‖ devant un roi cruelLe simulacre affreux‖ du prêtre Samuel ;Ainsi contre Juda,‖ du haut de Samarie,Des prophètes menteurs‖ tonnait la bouche impie ;Ou tel, chez les Romains,‖ l’inflexible AtéiusMaudit, au nom des dieux,‖ les armes de Crassus.

Aux magiques accents‖ que sa bouche prononce,Les Seize osent du ciel‖ attendre la réponse ;À dévoiler leur sort‖ ils pensent le forcer.Le ciel, pour les punir,‖ voulut les exaucer :Il interrompt pour eux‖ les lois de la nature :De ces antres muets‖ sort un triste murmure ;Les éclairs, redoublés‖ dans la profonde nuit,Poussent un jour affreux‖ qui renaît et qui fuit.Au milieu de ces feux,‖ Henri, brillant de gloire,Apparaît à leurs yeux‖ sur un char de victoire :Des lauriers couronnaient‖ son front noble et serein,Et le sceptre des rois‖ éclatait dans sa main.L’air s’embrase a l’instant‖ par les traits du tonnerre ;L’autel, couvert de feux,‖ tombe, et fuit sous la terre,Et les Seize éperdus,‖ l’Hébreu saisi d’horreur,Vont cacher dans la nuit‖ leur crime et leur terreur.

Ces tonnerres, ces feux,‖ ce bruit épouvantable,Annonçaient à Valois‖ sa perte inévitable :Dieu, du haut de son trône,‖ avait compté ses jours ;Il avait loin de lui‖ retiré son secours :La Mort impatiente‖ attendait sa victime ;Et, pour perdre Valois,‖ Dieu permettait un crime.

Clément au camp royal‖ a marché sans effroi.Il arrive, il demande‖ a parler à son roi ;Il dit que, dans ces lieux‖ amené par Dieu même,Il y vient rétablir‖ les droits du diadème,Et révéler au roi‖ des secrets importants.On l’interroge, on doute,‖ on l’observe longtemps ;On craint sous cet habit‖ un funeste mystère :Il subit sans alarme‖ un examen sévère ;Il satisfait à tout‖ avec simplicité ;Chacun, dans ses discours,‖ croit voir la vérité.La garde aux yeux du roi‖ le fait enfin paraître.

L’aspect du souverain‖ n’étonna point ce traître.D’un air humble et tranquille‖ il fléchit les genoux :Il observe à loisir‖ la place de ses coups ;Et le mensonge adroit,‖ qui conduisait sa langue,Lui dicta cependant‖ sa perfide harangue.« Souffrez, dit-il, grand roi,‖ que ma timide voixS’adresse au Dieu puissant‖ qui fait régner les rois ;Permettez, avant tout,‖ que mon cœur le bénisseDes biens que va sur vous‖ répandre sa justice.Le vertueux Potier,‖ le prudent Villeroi,Parmi vos ennemis‖ vous ont gardé leur foi ;Harlay, le grand Harlay,‖ dont l’intrépide zèleFut toujours formidable‖ à ce peuple infidèle,Du fond de sa prison‖ réunit tous les cœurs,Rassemble vos sujets,‖ et confond les ligueurs.Dieu, qui, bravant toujours‖ les puissants et les sages,Par la main la plus faible‖ accomplit ses ouvrages,Devant le grand Harlay‖ lui-même m’a conduit.Rempli de sa lumière,‖ et par sa bouche instruit,J’ai volé vers mon prince,‖ et vous rends cette lettreQu’à mes fidèles mains‖ Harlay vient de remettre.

Valois reçoit la lettre‖ avec empressement.Il bénissait les cieux‖ d’un si prompt changement :« Quand pourrai-je, dit-il,‖ au gré de ma justice,Récompenser ton zèle,‖ et payer ton service ? »En lui disant ces mots,‖ il lui tendait les bras :Le monstre au même instant‖ tire son coutelas,L’en frappe, et dans le flanc‖ l’enfonce avec furie.Le sang coule : on s’étonne,‖ on s’avance, on s’écrie ;Mille bras sont levés‖ pour punir l’assassin :Lui, sans baisser les yeux,‖ les voit avec dédain ;Fier de son parricide,‖ et quitte envers la France,Il attend à genoux‖ la mort pour récompense :De la France et de Rome‖ il croit être l’appui ;Il pense voir les cieux‖ qui s’entr’ouvrent pour lui,Et, demandant à Dieu‖ la palme du martyre,Il bénit, en tombant,‖ les coups dont il expire.Aveuglement terrible,‖ affreuse illusion !Digne à la fois d’horreur‖ et de compassion,Et de la mort du roi‖ moins coupable peut-êtreQue ces lâches docteurs,‖ ennemis de leur maître,Dont la voix, répandant‖ un funeste poison,D’un faible solitaire‖ égara la raison !

Déjà Valois touchait‖ à son heure dernière ;Ses yeux ne voyaient plus‖ qu’un reste de lumière :Ses courtisans en pleurs,‖ autour de lui rangés,Par leurs desseins divers‖ en secret partagés,D’une commune voix‖ formant les mêmes plaintes,Exprimaient des douleurs‖ ou sincères ou feintes.Quelques-uns, que flattait‖ l’espoir du changement,Du danger de leur roi‖ s’affligeaient faiblement ;Les autres, qu’occupait‖ leur crainte intéressée,Pleuraient, au lieu du roi,‖ leur fortune passée.Parmi ce bruit confus‖ de plaintes, de clameurs,Henri, vous répandiez‖ de véritables pleurs.Il fut votre ennemi ;‖ mais les cœurs nés sensiblesSont aisément émus‖ dans ces moments horribles.Henri ne se souvint‖ que de son amitié :En vain son intérêt‖ combattait sa pitié ;Ce héros vertueux‖ se cachait à lui-mêmeQue la mort de son roi‖ lui donne un diadème.

Valois tourna sur lui,‖ par un dernier effort,Ses yeux appesantis‖ qu’allait fermer la mort ;Et, touchant de sa main‖ ses mains victorieuses,« Retenez, lui dit-il,‖ vos larmes généreuses ;L’univers indigné‖ doit plaindre votre roi :Vous, Bourbon, combattez,‖ régnez, et vengez-moi.Je meurs, et je vous laisse,‖ au milieu des orages,Assis sur un écueil‖ couvert de mes naufrages.Mon trône vous attend,‖ mon trône vous est dû :Jouissez de ce bien‖ par vos mains défendu :Mais songez que la foudre‖ en tout temps l’environne ;Craignez, en y montant,‖ ce Dieu qui vous le donne.Puissiez-vous, détrompé‖ d’un dogme criminel,Rétablir de vos mains‖ son culte et son autel !Adieu, régnez heureux ;‖ qu’un plus puissant génieDu fer des assassins‖ défende votre vie !Vous connaissez la Ligue,‖ et vous voyez ses coups :Ils ont passé par moi‖ pour aller jusqu’à vous ;Peut-être un jour viendra‖ qu’une main plus barbare…Juste ciel, épargnez‖ une vertu si rare !Permettez … ! » À ces mots l’impitoyable MortVient fondre sur sa tête,‖ et termine son sort.

Au bruit de son trépas,‖ Paris se livre en proieAux transports odieux‖ de sa coupable joie :De cent cris de victoire‖ ils remplissent les airs ;Les travaux sont cessés,‖ les temples sont ouverts ;De couronnes de fleurs‖ ils ont paré leurs têtes ;Ils consacrent ce jour‖ à d’éternelles fêtes ;Bourbon n’est à leurs yeux‖ qu’un héros sans appui,Qui n’a plus que sa gloire‖ et sa valeur pour lui.Pourra-t-il résister‖ à la Ligue affermie,À l’Église en courroux,‖ à l’Espagne ennemie,Aux traits du Vatican,‖ si craints, si dangereux,À l’or du nouveau monde,‖ encor plus puissant qu’eux ?

Déjà quelques guerriers,‖ funestes politiques,Plus mauvais citoyens‖ que zélés catholiques,D’un scrupule affecté‖ colorant leur dessein,Séparent leurs drapeaux‖ des drapeaux de Calvin ;Mais le reste, enflammé‖ d’une ardeur plus fidèle,Pour la cause des rois‖ redouble encor son zèle.Ces amis éprouvés,‖ ces généreux soldats,Que longtemps la victoire‖ a conduits sur ses pas,De la France incertaine‖ ont reconnu le maître ;Tout leur camp réuni‖ le croit digne de l’être.Ces braves chevaliers,‖ les Givrys, les d’Aumonts,Les grands Montmorencys,‖ les Sancys, les Crillons,Lui jurent de le suivre‖ aux deux bouts de la terre :Moins faits pour disputer‖ que formés pour la guerre,Fidèles à leur Dieu,‖ fidèles à leurs lois,C’est l’honneur qui leur parle ;‖ ils marchent à sa voix.

« Mes amis, dit Bourbon,‖ c’est vous dont le courageDes héros de mon sang‖ me rendra l’héritage :Les pairs, et l’huile sainte,‖ et le sacre des rois,Font les pompes du trône,‖ et ne font pas mes droits.C’est sur un bouclier‖ qu’on vit nos premiers maîtresRecevoir les serments‖ de vos braves ancêtres.Le champ de la victoire‖ est le temple où vos mainsDoivent aux nations‖ donner leurs souverains. »

C’est ainsi qu’il s’explique ;‖ et bientôt il s’apprêteÀ mériter son trône‖ en marchant à leur tête.

FIN DU CHANT CINQUIÈME

Versification

Forme
Distiques
Rimes
205((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Mots à la rime
a mortelles / rebelles féminine, classiqueb parts / remparts masculine, classiquea prudence / insolence féminine, classiqueb discours / secours masculine, classiquec traces / menaces féminine, classiqued l’univers / airs masculine, classiquee ordinaire / nécessaire féminine, classiquef côtés / cités masculine, classiqueg épuisée / aisée féminine, classiqueh amitié / allié masculine, classiquei déterminée / destinée féminine, classiquej habitants / temps masculine, classiquek mémoire / histoire féminine, classiquel vous / tous masculine, classiquea solitaires / sévères féminine, classiqueb mortels / solennels masculine, classiquec profonde / monde féminine, classiqued ravir / servir masculine, classiquee nécessaires / chaires féminine, classiquef flatteurs / mœurs masculine, classiqueg brigues / intrigues féminine, classiqueh fatal / mal masculine, classiquea vie / établie féminine, classiqueb emplois / rois masculine, classiquec puissance / France féminine, classiqued enfin / sein masculine, classiquea âge / sauvage féminine, classiqueb dévotion / rébellion masculine, classiquec fatale / infernale féminine, classiqued autels / criminels masculine, classiquee poussière / prière féminine, classiquea tyrans / enfants masculine, classiqueb impures / parjures féminine, classiquec éprouver / t’élever masculine, classiqued misère / colère féminine, classiquee hauteur / exterminateur masculine, classiquef enflammée / armée féminine, classiqueg expirants / vents masculine, classiqueh catholiques / cantiques féminine, classiquea airs / enfers masculine, classiqueb sombres / ombres féminine, classiquec nom / Religion masculine, classiqued détruire / déchire féminine, classiquea l’Arnon / Ammon masculine, classiqueb gémissantes / fumantes féminine, classiquec inhumain / main masculine, classiqued impie / d’Iphigénie féminine, classiquee longtemps / encens masculine, classiquef homicides / druides féminine, classiqueg païens / chrétiens masculine, classiqueh soumise / l’Église féminine, classiquei fureurs / persécuteurs masculine, classiquej turbulente / sanglante féminine, classiquek feux / malheureux masculine, classiquel prêtres / ancêtres féminine, classiquea déguisements / ornements masculine, classiqueb éternelle / nouvelle féminine, classiquec apprêts / traits masculine, classiqued paraître / maître féminine, classiquee trépas / combats masculine, classiquef tête / prête féminine, classiqueg autrefois / Blois masculine, classiqueh abondance / vengeance féminine, classiquea appareil / sommeil masculine, classiqueb retraite / inquiète féminine, classiquec éclatant / l’instant masculine, classiqued fière / prière féminine, classiquee encens / impuissants masculine, classiquef offrandes / demandes féminine, classiqueg pays / cris masculine, classiqueh vie / Béthulie féminine, classiquei imiter / présenter masculine, classiquej différée / consacrée féminine, classiquek roi / moi masculine, classiquel vie / perfidie féminine, classiquem effroi / toi masculine, classiquen l’Église / l’autorise féminine, classiqueo voix / Valois masculine, classiquep vengeance / France féminine, classiqueq sauvés / arrivés masculine, classiquer persécute / chute féminine, classiques desseins / mains masculine, classiquet épée / trempée féminine, classiqueu fatal / infernal masculine, classiquea solitaire / dépositaire féminine, classiqueb présent / Tout-Puissant masculine, classiquec guide / parricide féminine, classiquea l’erreur / bonheur masculine, classiqueb confiance / l’innocence féminine, classiquec baissés / adressés masculine, classiqued austère / haire féminine, classiquee dessein / chemin masculine, classiquef conduisent / l’instruisent féminine, classiqueg sacrés / révérés masculine, classiqueh France / avance féminine, classiquei transport / mort masculine, classiquej pères / frères féminine, classiquek trépas / pas masculine, classiquel sincère / caractère féminine, classiquem désirs / martyrs masculine, classiquen sommes / hommes féminine, classiquea éclairer / l’ignorer masculine, classiqueb artifice / complice féminine, classiquec séditieux / furieux masculine, classiquea homicide / perfide féminine, classiqueb effort / sort masculine, classiquec curieuse / odieuse féminine, classiqued surnaturel / criminel masculine, classiquee imbécile / servile féminine, classiquef nouveautés / impiétés masculine, classiquea obscure / impure féminine, classiqueb flambeau / tombeau masculine, classiquec images / outrages féminine, classiqued l’autel / l’Éternel masculine, classiquee rangées / plongées féminine, classiquef affreux / Hébreux masculine, classiqueg monde / profonde féminine, classiqueh superstitions / nations masculine, classiquea furie / impie féminine, classiqueb sang / flanc masculine, classiquec rage / l’image féminine, classiqued courroux / coups masculine, classiquea blasphème / même féminine, classiqueb l’univers / enfers masculine, classiquea sacrifice / pythonisse féminine, classiqueb cruel / Samuel masculine, classiquec Samarie / impie féminine, classiqued Atéius / Crassus masculine, classiquea prononce / réponse féminine, classiqueb forcer / exaucer masculine, classiquec nature / murmure féminine, classiqued nuit / fuit masculine, classiquee gloire / victoire féminine, classiquef serein / main masculine, classiqueg tonnerre / terre féminine, classiqueh d’horreur / terreur masculine, classiquea épouvantable / inévitable féminine, classiqueb jours / secours masculine, classiquec victime / crime féminine, classiquea effroi / roi masculine, classiqueb même / diadème féminine, classiquec importants / longtemps masculine, classiqued mystère / sévère féminine, classiquee simplicité / vérité masculine, classiquef paraître / traître féminine, classiqueb genoux / coups masculine, classiquec langue / harangue féminine, classiqued voix / rois masculine, classiquee bénisse / justice féminine, classiquef Villeroi / foi masculine, classiqueg zèle / infidèle féminine, classiqueh cœurs / ligueurs masculine, classiquei sages / ouvrages féminine, classiquej conduit / instruit masculine, classiquek lettre / remettre féminine, classiquea empressement / changement masculine, classiqueb justice / service féminine, classiquec bras / coutelas masculine, classiqued furie / s’écrie féminine, classiquee l’assassin / dédain masculine, classiquef France / récompense féminine, classiqueg l’appui / lui masculine, classiqueh martyre / expire féminine, classiquei illusion / compassion masculine, classiquej peut-être / maître féminine, classiquek poison / raison masculine, classiquea dernière / lumière féminine, classiqueb rangés / partagés masculine, classiquec plaintes / feintes féminine, classiqued changement / faiblement masculine, classiquee intéressée / passée féminine, classiquef clameurs / pleurs masculine, classiqueg sensibles / horribles féminine, classiqueh amitié / pitié masculine, classiquei lui-même / diadème féminine, classiquea effort / mort masculine, classiqueb victorieuses / généreuses féminine, classiquec roi / vengez-moi masculine, classiqued orages / naufrages féminine, classiquee dû / défendu masculine, classiquef l’environne / donne féminine, classiqueg criminel / autel masculine, classiqueh génie / vie féminine, classiquei coups / vous masculine, classiquej barbare / rare féminine, classiquek Mort / sort masculine, classiquea proie / joie féminine, classiqueb airs / ouverts masculine, classiquec têtes / fêtes féminine, classiqued appui / lui masculine, classiquee affermie / ennemie féminine, classiquef dangereux / qu’eux masculine, classiquea politiques / catholiques féminine, classiqueb dessein / Calvin masculine, classiquec fidèle / zèle féminine, classiqued soldats / pas masculine, classiquee maître / l’être féminine, classiquef d’Aumonts / Crillons masculine, classiqueg terre / guerre féminine, classiqueh lois / voix masculine, classiquea courage / l’héritage féminine, classiqueb rois / droits masculine, classiquec maîtres / ancêtres féminine, classiqued mains / souverains masculine, classiquea s’apprête / tête féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.7· écart moyen à la rime classique 0.0

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410 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Voltaire, Paris, Garnier, 1877-1883· numérisation wikisource.org· Sources