Les épîtres, 1706‑1778
Épître Lxxvii
1748 À MONSIEUR LE PRÉSIDENT HÉNAULT
Lunéville, novembre 1748.
Vous qui de la chronologieAvez réformé les erreurs ;Vous dont la main cueillit les fleursDe la plus belle poésie ;Vous qui de la philosophieAvez sondé les profondeurs,Malgré les plaisirs séducteursQui partagèrent votre vie ;Hénault, dites-moi, je vous prie,Par quel art, par quelle magie,Parmi tant de succès flatteurs,Vous avez désarmé l'envie :Tandis que moi, placé plus bas,Qui devrais être inconnu d'elle,Je vois chaque jour la cruelleVerser ses poisons sur mes pas ?Il ne faut point s'en faire accroire ;J'eus l'air de me faire afficher
Aux murs du temple de mémoire ;Aux sots vous sûtes vous cacher.Je parus trop chercher la gloire,Et la gloire vint vous chercher.Qu'un chêne, l'honneur d'un bocage,Domine sur mille arbrisseaux,On respecte ses verts rameaux,Et l'on danse sous son ombrage ;Mais que du tapis d'un gazonQuelque brin d'herbe ou de fougèreS'élève un peu sur l'horizon,On l'en arrache avec colère.Je plains le sort de tout auteur,Que les autres ne plaignent guères ;Si dans ses travaux littérairesIl veut goûter quelque douceur,Que, des beaux esprits serviteur,Il évite ses chers confrères.Montaigne, cet auteur charmant,Tour à tour profond et frivole,Dans son château paisiblement,Loin de tout frondeur malévole,Doutait de tout impunément,Et se moquait très-librementDes bavards fourrés de l'école ;Mais quand son élève Charron,Plus retenu, plus méthodique,De sagesse donna leçon,Il fut près de périr, dit-on,Par la haine théologique.Les lieux, le temps, l'occasion,Font votre gloire ou votre chute :Hier on aimait votre nom,Aujourd'hui l'on vous persécute.La Grèce à l'insensé PyrrhonFait élever une statue :Socrate prêche la raison,Et Socrate boit la ciguë.Heureux qui dans d'obscurs travauxÀ soi-même se rend utile !Il faudrait, pour vivre tranquille,Des amis, et point de rivaux.La gloire est toujours inquiète ;Le bel esprit est un tourment.On est dupe de son talent :C'est comme une épouse coquette,Il lui faut toujours quelque amant.Sa vanité, qui vous obsède,S'expose à tout imprudemment ;Elle est des autres l'agrément,Et le mal de qui la possède.Mais finissons ce triste ton :Est-il si malheureux de plaire ?L'envie est un mal nécessaire ;C'est un petit coup d'aiguillonQui vous force encore à mieux faire.Dans la carrière des vertusL'âme noble en est excitée.Virgile avait son Mævius,Hercule avait son Eurysthée.Que m'importent de vains discoursQui s'envolent et qu'on oublie ?Je coule ici mes heureux joursDans la plus tranquille des cours,Sans intrigue, sans jalousie,Auprès d'un roi sans courtisans,Près de Boufflers et d'Émilie ;Je les vois et je les entends,Il faut bien que je fasse envie.
Versification
- Mètre
- Octosyllabes
- Mots à la rime
- a chronologie / poésie féminine, classiqueb erreurs / fleurs masculine, classiquec philosophie / vie féminine, classiqued profondeurs / séducteurs / flatteurs masculine, classiquee prie / magie / l'envie féminine, classiquef bas / pas masculine, classiqueg d'elle / cruelle féminine, classiqueh accroire / mémoire / gloire féminine, classiquei afficher / cacher / chercher masculine, classiquec bocage / ombrage féminine, classiqued arbrisseaux / rameaux masculine, classiquee gazon / l'horizon masculine, classiquef fougère / colère féminine, classiqueg auteur / douceur / serviteur masculine, classiqueh guères / littéraires / confrères féminine, classiquei charmant / paisiblement masculine, classiquej frivole / malévole / l'école féminine, classiquek impunément / très-librement masculine, classiquel Charron / leçon masculine, classiquem méthodique / théologique féminine, classiquen dit-on / l'occasion masculine, classiqueo chute / persécute féminine, classiquep nom / Pyrrhon / raison masculine, classiqueq statue / ciguë féminine, classiquer travaux / rivaux masculine, classiques utile / tranquille féminine, classiquet inquiète / coquette féminine, classiqueu tourment / talent masculine, classiquev amant / imprudemment / l'agrément masculine, classiquew obsède / possède féminine, classiquex ton / d'aiguillon masculine, classiquey plaire / nécessaire / faire féminine, classiquez vertus / Mævius masculine, classiquea excitée / Eurysthée féminine, classiqueb discours / jours / cours masculine, classiquec oublie / jalousie féminine, classiqued courtisans / entends masculine, classiquee d'Émilie / envie féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.6· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
87 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Oeuvres complètes, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS, 1877· numérisation poesies.net· Sources