Odes, 1775
XXI. Sur le passé et le présent
Juin 1775
Si la main des rois et des prêtresÉbranla le monde en tout temps,Et si nos coupables ancêtresOnt eu de coupables enfants,O triste muse de l'histoire,Ne grave plus à la mémoireCe qui doit périr à jamais !Tu n'as vu qu'horreur et délire.Les annales de chaque empireSont les archives des forfaits.
La Fable est encor plus funeste ;Ses mensonges sont plus cruels.Tantale, Atrée, Égisthe, Oreste,N'épouvantez plus les mortels.Que je hais le divin Achille,Sa colère en malheurs fertile,Et tous ces ridicules dieuxQue vers le ruisseau du ScamandreDu haut du ciel on fait descendrePour inspirer un furieux !
Josué, je hais davantageTes sacrifices inhumains.Quoi ! trente rois dans un villagePendus par tes dévotes mains !Quoi ! ni le sexe, ni l'enfance,De ton exécrable démenceN'ont pu désarmer la fureur !Quoi ! pour contempler ta conquête,A ta voix le soleil s'arrête !Il devait reculer d'horreur.
Mais de ta horde vagabondeDétournons mes yeux éperdus.O Rome ! ô maîtresse du monde !Verrai-je en toi quelques vertus ?Ce n'est pas sous l'infâme Octave ;Ce n'est pas lorsque Rome esclaveSuccombait avec l'univers,Ou quand le Sixième AlexandreDonnait dans l'Italie en cendreDes indulgences et des fers.
L'innocence n'a plus d'asile :Le sang coule à mes yeux surpris,Depuis les vêpres de SicileJusqu'aux matines de Paris.Est-il un peuple sur la terreQui dans la paix ou dans la guerreAit jamais vu des jours heureux ?Nous pleurons ainsi que nos pères,Et nous transmettons nos misèresA nos déplorables neveux.
C'est ainsi que mon humeur sombreExhalait ses tristes accents ;La nuit, me couvrant de son ombre,Avait appesanti mes sens :Tout à coup un trait de lumièreOuvrit ma débile paupière,Qui cherchait en vain le repos ;Et, des demeures éternelles,Un génie étendant ses ailesDaigna me parler en ces mots :
« Contemple la brillante auroreQui t'annonce enfin les beaux jours :Un nouveau monde est près d'éclore ;Até disparaît pour toujours.Vois l'auguste Philosophie,Chez toi si longtemps poursuivie,Dicter ses triomphantes lois.La Vérité vient avec elleOuvrir la carrière immortelleOù devaient marcher tous les rois.
Les cris affreux du fanatiqueN'épouvantent plus la raison ;L'insidieuse PolitiqueN'a plus ni masque ni poison.La douce, l'équitable AstréeS'assied, de grâces entourée,Entre le trône et les autels ;Et sa fille, la Bienfaisance,Vient de sa corne d'abondanceEnrichir les faibles mortels. »
Je lui dis : « Ange tutélaire,Quels dieux répandent ces bienfaits ?C’est un seul homme. » Et le vulgaireMéconnaît les biens qu'il a faits !Le peuple, en son erreur grossière,Ferme les yeux à la lumière,Il n'en peut supporter l'éclat.Ne recherchons point ses suffrages :Quand il souffre, il s'en prend aux sages ;Est-il heureux, il est ingrat.
On prétend que l'humaine race,Sortant des mains du Créateur,Osa, dans son absurde audace,S'élever contre son auteur.Sa clameur fut si téméraireQu'à la fin Dieu, dans sa colère,Se repentit de ses bienfaits.O vous que l'on voit de Dieu mêmeImiter la bonté suprême,Ne vous en repentez jamais !
Versification
- Forme
- 10 dizains (dizains)
- Rimes
- 10(ababccdeed)
- Mètre
- Octosyllabes
- Strophes
- 10 dizains
- Mots à la rime
- a prêtres / ancêtres féminine, classiqueb temps / enfants masculine, classiquec l'histoire / mémoire féminine, classiqued jamais / forfaits masculine, classiquee délire / empire féminine, classiquea funeste / Oreste féminine, classiqueb cruels / mortels masculine, classiquec Achille / fertile féminine, classiqued dieux / furieux masculine, classiquee Scamandre / descendre féminine, classiquea davantage / village féminine, classiqueb inhumains / mains masculine, classiquec l'enfance / démence féminine, classiqued fureur / d'horreur masculine, classiquee conquête / s'arrête féminine, classiquea vagabonde / monde féminine, classiqueb éperdus / vertus masculine, classiquec Octave / esclave féminine, classiqued l'univers / fers masculine, classiquee Alexandre / cendre féminine, classiquea d'asile / Sicile féminine, classiqueb surpris / Paris masculine, classiquec terre / guerre féminine, classiqued heureux / neveux masculine, classiquee pères / misères féminine, classiquea sombre / ombre féminine, classiqueb accents / sens masculine, classiquec lumière / paupière féminine, classiqued repos / mots masculine, classiquee éternelles / ailes féminine, classiquea aurore / d'éclore féminine, classiqueb jours / toujours masculine, classiquec Philosophie / poursuivie féminine, classiqued lois / rois masculine, classiquee elle / immortelle féminine, classiquea fanatique / Politique féminine, classiqueb raison / poison masculine, classiquec Astrée / entourée féminine, classiqued autels / mortels masculine, classiquee Bienfaisance / d'abondance féminine, classiquea tutélaire / vulgaire féminine, classiqueb bienfaits / faits masculine, classiquec grossière / lumière féminine, classiqued l'éclat / ingrat masculine, classiquee suffrages / sages féminine, classiquea race / audace féminine, classiqueb Créateur / auteur masculine, classiquec téméraire / colère féminine, classiqued bienfaits / jamais masculine, classiquee même / suprême féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.4· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
100 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvre de Voltaire, Paris, Lefèvre, Libraire,, Firmin Didot frères, Libraires, 1833· numérisation poesies.net· Sources