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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésies philosophiques, 1871

IV. L’Amour et la Mort

Louise-Victorine Ackermann· quatrains, alexandrins et hexasyllabes, 136 vers

À M. Louis De Ronchaud

I

Regardez-les passer,‖ ces couples éphémères !Dans les bras l’un de l’autre‖ enlacés un moment,Tous, avant de mêler‖ à jamais leurs poussières,Font le même serment :

Toujours ! Un mot hardi‖ que les cieux qui vieillissentAvec étonnement‖ entendent prononcer,Et qu’osent répéter‖ des lèvres qui pâlissentEt qui vont se glacer.

Vous qui vivez si peu,‖ pourquoi cette promesseQu’un élan d’espérance‖ arrache à votre cœur,Vain défi qu’au néant‖ vous jetez, dans l’ivresseD’un instant de bonheur ?

Amants, autour de vous‖ une voix inflexibleCrie à tout ce qui naît :‖ « Aime et meurs ici-bas ! »La mort est implacable‖ et le ciel insensible ;Vous n’échapperez pas.

Eh bien ! puisqu’il le faut,‖ sans trouble et sans murmure,Forts de ce même amour‖ dont vous vous enivrezEt perdus dans le sein‖ de l’immense Nature,Aimez donc, et mourez !

II

Non, non, tout n’est pas dit,‖ vers la beauté fragileQuand un charme invincible‖ emporte le désir,Sous le feu d’un baiser‖ quand notre pauvre argileA frémi de plaisir.

Notre serment sacré‖ part d’une âme immortelle ;C’est elle qui s’émeut‖ quand frissonne le corps ;Nous entendons sa voix‖ et le bruit de son aileJusque dans nos transports.

Nous le répétons donc,‖ ce mot qui fait d’enviePâlir au firmament‖ les astres radieux,Ce mot qui joint les cœurs‖ et devient, dès la vie,Leur lien pour les cieux.

Dans le ravissement‖ d’une éternelle étreinteIls passent entraînés,‖ ces couples amoureux,Et ne s’arrêtent pas‖ pour jeter avec crainteUn regard autour d’eux.

Ils demeurent sereins‖ quand tout s’écroule et tombe ;Leur espoir est leur joie‖ et leur appui divin ;Ils ne trébuchent point‖ lorsque contre une tombeLeur pied heurte en chemin.

Toi-même, quand tes bois‖ abritent leur délire,Quand tu couvres de fleurs‖ et d’ombre leurs sentiers,Nature, toi leur mère,‖ aurais-tu ce sourireS’ils mouraient tout entiers ?

Sous le voile léger‖ de la beauté mortelleTrouver l’âme qu’on cherche‖ et qui pour nous éclôt,Le temps de l’entrevoir,‖ de s’écrier : « C’est Elle ! »Et la perdre aussitôt,

Et la perdre à jamais !‖ Cette seule penséeChange en spectre à nos yeux‖ l’image de l’amour.Quoi ! ces vœux infinis,‖ cette ardeur insenséePour un être d’un jour !

Et toi, serais-tu donc‖ à ce point sans entrailles,Grand Dieu qui dois d’en haut‖ tout entendre et tout voir,Que tant d’adieux navrants‖ et tant de funéraillesNe puissent t’émouvoir,

Qu’à cette tombe obscure‖ où tu nous fais descendreTu dises : « Garde-les,‖ leurs cris sont superflus.Amèrement en vain‖ l’on pleure sur leur cendre ;Tu ne les rendras plus ! » !

Mais non ! Dieu qu’on dit bon,‖ tu permets qu’on espère ;Unir pour séparer,‖ ce n’est point ton dessein.Tout ce qui s’est aimé,‖ fût-ce un jour, sur la terre,Va s’aimer dans ton sein.

III

Éternité de l’homme,‖ illusion ! chimère !Mensonge de l’amour‖ et de l’orgueil humain !Il n’a point eu d’hier,‖ ce fantôme éphémère,Il lui faut un demain !

Pour cet éclair de vie‖ et pour cette étincelleQui brûle une minute‖ en vos cœurs étonnés,Vous oubliez soudain‖ la fange maternelleEt vos destins bornés.

Vous échapperiez donc,‖ ô rêveurs témérairesSeuls au Pouvoir fatal‖ qui détruit en créant ?Quittez un tel espoir ;‖ tous les limons sont frèresEn face du néant.

Vous dites à la Nuit‖ qui passe dans ses voiles :« J’aime, et j’espère voir‖ expirer tes flambeaux. »La Nuit ne répond rien,‖ mais demain ses étoilesLuiront sur vos tombeaux.

Vous croyez que l’amour‖ dont l’âpre feu vous presseA réservé pour vous‖ sa flamme et ses rayons ;La fleur que vous brisez‖ soupire avec ivresse :« Nous aussi nous aimons ! » !

Heureux, vous aspirez‖ la grande âme invisibleQui remplit tout, les bois,‖ les champs de ses ardeurs ;La Nature sourit,‖ mais elle est insensible :Que lui font vos bonheurs ?

Elle n’a qu’un désir,‖ la marâtre immortelle,C’est d’enfanter toujours,‖ sans fin, sans trêve, encor.Mère avide, elle a pris‖ l’éternité pour elle,Et vous laisse la mort.

Toute sa prévoyance‖ est pour ce qui va naître ;Le reste est confondu‖ dans un suprême oubli.Vous, vous avez aimé,‖ vous pouvez disparaître :Son vœu s’est accompli.

Quand un souffle d’amour‖ traverse vos poitrines,Sur des flots de bonheur‖ vous tenant suspendus,Aux pieds de la Beauté‖ lorsque des mains divinesVous jettent éperdus ;

Quand, pressant sur ce cœur‖ qui va bientôt s’éteindreUn autre objet souffrant,‖ forme vaine ici-bas,Il vous semble, mortels,‖ que vous allez étreindreL’Infini dans vos bras ;

Ces délires sacrés,‖ ces désirs sans mesureDéchaînés dans vos flancs‖ comme d’ardents essaims,Ces transports, c’est déjà‖ l’Humanité futureQui s’agite en vos seins.

Elle se dissoudra,‖ cette argile légèreQu’ont émue un instant‖ la joie et la douleur ;Les vents vont disperser‖ cette noble poussièreQui fut jadis un cœur.

Mais d’autres cœurs naîtront‖ qui renoueront la trameDe vos espoirs brisés,‖ de vos amours éteints,Perpétuant vos pleurs,‖ vos rêves, votre flamme,Dans les âges lointains.

Tous les êtres, formant‖ une chaîne éternelle,Se passent, en courant,‖ le flambeau de l’amour.Chacun rapidement‖ prend la torche immortelleEt la rend à son tour.

Aveuglés par l’éclat‖ de sa lumière errante,Vous jurez, dans la nuit‖ où le sort vous plongea,De la tenir toujours :‖ à votre main mouranteElle échappe déjà.

Du moins vous aurez vu‖ luire un éclair sublime ;Il aura sillonné‖ votre vie un moment ;En tombant vous pourrez‖ emporter dans l’abîmeVotre éblouissement.

Et quand il régnerait‖ au fond du ciel paisibleUn être sans pitié‖ qui contemplât souffrir,Si son œil éternel‖ considère, impassible,Le naître et le mourir,

Sur le bord de la tombe,‖ et sous ce regard même,Qu’un mouvement d’amour‖ soit encor votre adieu !Oui, faites voir combien‖ l’homme est grand lorsqu’il aime,Et pardonnez à Dieu !

Versification

Forme
Quatrains
Rimes
34(abab)
Mètre
Alexandrins et hexasyllabes (102 de 12, 34 de 6)· profil 6, 6+6
Strophes
18 quatrains
Mots à la rime
a éphémères / poussières féminine, classiqueb moment / serment masculine, classiquea vieillissent / pâlissent féminine, classiqueb prononcer / glacer masculine, classiquea promesse / l’ivresse féminine, classiqueb cœur / bonheur masculine, classiquea inflexible / insensible féminine, classiqueb ici-bas / pas masculine, classiquea murmure / Nature féminine, classiqueb enivrez / mourez masculine, classiquea fragile / argile féminine, classiqueb désir / plaisir masculine, classiquea immortelle / aile féminine, classiqueb corps / transports masculine, classiquea d’envie / vie féminine, classiqueb radieux / cieux masculine, classiquea étreinte / crainte féminine, classiqueb amoureux / d’eux masculine, classiquea tombe féminine, classiqueb divin / chemin masculine, classiquea délire / sourire féminine, classiqueb sentiers / entiers masculine, classiquea mortelle / Elle féminine, classiqueb éclôt / aussitôt masculine, classiquea pensée / insensée féminine, classiqueb l’amour / jour masculine, classiquea entrailles / funérailles féminine, classiqueb voir / t’émouvoir masculine, classiquea descendre / cendre féminine, classiqueb superflus / plus masculine, classiquea espère / terre féminine, classiqueb dessein / sein masculine, classiquea chimère / éphémère féminine, classiqueb humain / demain masculine, classiquea étincelle / maternelle féminine, classiqueb étonnés / bornés masculine, classiquea téméraires / frères féminine, classiqueb créant / néant masculine, classiquea voiles / étoiles féminine, classiqueb flambeaux / tombeaux masculine, classiquea presse / ivresse féminine, classiqueb rayons / aimons masculine, classiquea invisible / insensible féminine, classiqueb ardeurs / bonheurs masculine, classiquea immortelle / elle féminine, classiqueb encor / mort masculine, non classiquea naître / disparaître féminine, classiqueb oubli / accompli masculine, classiquea poitrines / divines féminine, classiqueb suspendus / éperdus masculine, classiquea s’éteindre / étreindre féminine, classiqueb ici-bas / bras masculine, classiquea mesure / future féminine, classiqueb essaims / seins masculine, classiquea légère / poussière féminine, classiqueb douleur / cœur masculine, classiquea trame / flamme féminine, classiqueb éteints / lointains masculine, classiquea éternelle / immortelle féminine, classiqueb l’amour / tour masculine, classiquea errante / mourante féminine, classiqueb plongea / déjà masculine, classiquea sublime / l’abîme féminine, classiqueb moment / éblouissement masculine, classiquea paisible / impassible féminine, classiqueb souffrir / mourir masculine, classiquea même / aime féminine, classiqueb adieu / Dieu masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

136 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres de L. Ackermann, Alphonse Lemerre, éditeur, 1885· numérisation poesies.net· Sources