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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésies philosophiques, 1871

III. Les Malheureux

Louise-Victorine Ackermann· strophes variées, alexandrins et hexasyllabes, 80 vers

À Louise Read

La trompette a sonné.‖ Des tombes entr’ouvertesLes pâles habitants‖ ont tout à coup frémi.Ils se lèvent, laissant‖ ces demeures désertesOù dans l’ombre et la paix‖ leur poussière a dormi.Quelques morts cependant‖ sont restés immobiles ;Ils ont tout entendu,‖ mais le divin claironNi l’ange qui les presse‖ à ces derniers asilesNe les arracheront.

« Quoi ! renaître ! revoir‖ le ciel et la lumière,Ces témoins d’un malheur‖ qui n’est point oublié,Eux qui sur nos douleurs‖ et sur notre misèreOnt souri sans pitié !

Non, non ! Plutôt la Nuit,‖ la Nuit sombre, éternelle !Fille du vieux Chaos,‖ garde-nous sous ton aile.Et toi, sœur du Sommeil,‖ toi qui nous as bercés,Mort, ne nous livre pas ;‖ contre ton sein fidèleTiens-nous bien embrassés.

Ah ! l’heure où tu parus‖ est à jamais bénie ;Sur notre front meurtri‖ que ton baiser fut doux !Quand tout nous rejetait,‖ le néant et la vie,Tes bras compatissants,‖ ô notre unique amie !Se sont ouverts pour nous.

Nous arrivions à toi,‖ venant d’un long voyage,Battus par tous les vents,‖ haletants, harassés.L’Espérance elle-même,‖ au plus fort de l’orage,Nous avait délaissés.

Nous n’avions rencontré‖ que désespoir et doute,Perdus parmi les flots‖ d’un monde indifférent ;Où d’autres s’arrêtaient‖ enchantés sur la route,Nous errions en pleurant.

Près de nous la Jeunesse‖ a passé, les mains vides,Sans nous avoir fêtés,‖ sans nous avoir souri.Les sources de l’amour‖ sous nos lèvres avides,Comme une eau fugitive,‖ au printemps ont tari.Dans nos sentiers brûlés‖ pas une fleur ouverte.Si, pour aider nos pas,‖ quelque soutien chériParfois s’offrait à nous‖ sur la route déserte,Lorsque nous les touchions,‖ nos appuis se brisaient :Tout devenait roseau‖ quand nos cœurs s’y posaient.Au gouffre que pour nous‖ creusait la DestinéeUne invisible main‖ nous poussait acharnée.Comme un bourreau, craignant‖ de nous voir échapper,A nos côtés marchait‖ le Malheur inflexible.Nous portions une plaie‖ à chaque endroit sensible,Et l’aveugle Hasard‖ savait où nous frapper.

Peut-être aurions-nous droit‖ aux célestes délices ;Non ! ce n’est point à nous‖ de redouter l’enfer,Car nos fautes n’ont pas‖ mérité de supplices :Si nous avons failli,‖ nous avons tant souffert !Eh bien, nous renonçons‖ même à cette espéranceD’entrer dans ton royaume‖ et de voir tes splendeurs,Seigneur ! nous refusons‖ jusqu’à ta récompense,Et nous ne voulons pas‖ du prix de nos douleurs.

Nous le savons, tu peux‖ donner encor des ailesAux âmes qui ployaient‖ sous un fardeau trop lourd ;Tu peux, lorsqu’il te plaît,‖ loin des sphères mortelles,Les élever à toi‖ dans la grâce et l’amour ;Tu peux, parmi les chœurs‖ qui chantent tes louanges,A tes pieds, sous tes yeux,‖ nous mettre au premier rang,Nous faire couronner‖ par la main de tes anges,Nous revêtir de gloire‖ en nous transfigurant.Tu peux nous pénétrer‖ d’une vigueur nouvelle,Nous rendre le désir‖ que nous avions perduOui, mais le Souvenir,‖ cette ronce immortelleAttachée à nos cœurs,‖ l’en arracheras-tu ?

Quand de tes chérubins‖ la phalange sacréeNous saluerait élus‖ en ouvrant les saints lieux,Nous leur crierions bientôt‖ d’une voix éplorée :« Nous élus ? nous heureux ?‖ Mais regardez nos yeux !Les pleurs y sont encor,‖ pleurs amers, pleurs sans nombre.Ah ! quoi que vous fassiez,‖ ce voile épais et sombreNous obscurcit vos cieux. » !

Contre leur gré pourquoi‖ ranimer nos poussières ?Que t’en reviendra-t-il ?‖ et que t’ont-elles fait ?Tes dons mêmes, après‖ tant d’horribles misères,Ne sont plus un bienfait.

Au ! tu frappas trop fort‖ en ta fureur cruelle.Tu l’entends, tu le vois !‖ la Souffrance a vaincu.Dans un sommeil sans fin,‖ ô puissance éternelle !Laisse-nous oublier‖ que nous avons vécu. »

Nice, 1862

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
12[abab] 1[aabab] 1[abaab] 1[ababcbc] 2[aa] 1[abba] 1[ababccb]
Mètre
Alexandrins et hexasyllabes (72 de 12, 8 de 6)· profil 6, 6+6
Mots à la rime
a entr’ouvertes / désertes féminine, classiqueb frémi / dormi masculine, classiquea immobiles / asiles féminine, classiqueb clairon / arracheront masculine, non classiquea lumière / misère féminine, classiqueb oublié / pitié masculine, classiquea éternelle / aile / fidèle féminine, classiqueb bercés / embrassés masculine, classiquea bénie / vie / amie féminine, classiqueb doux / nous masculine, classiquea voyage / l’orage féminine, classiqueb harassés / délaissés masculine, classiquea doute / route féminine, classiqueb indifférent / pleurant masculine, classiquea vides / avides féminine, classiqueb souri / tari / chéri masculine, classiquec ouverte / déserte féminine, classiquea brisaient / posaient masculine, classiquea Destinée / acharnée féminine, classiquea échapper / frapper masculine, classiqueb inflexible / sensible féminine, classiquea délices / supplices féminine, classiqueb l’enfer / souffert masculine, classiquea espérance / récompense féminine, classiqueb splendeurs / douleurs masculine, classiquea ailes / mortelles féminine, non classiqueb lourd / l’amour masculine, classiquea louanges / anges féminine, classiqueb rang / transfigurant masculine, classiquea nouvelle / immortelle féminine, non classiqueb perdu / arracheras-tu masculine, classiquea sacrée / éplorée féminine, non classiqueb lieux / yeux / cieux masculine, classiquec nombre / sombre féminine, classiquea poussières / misères féminine, classiqueb fait / bienfait masculine, classiquea cruelle / éternelle féminine, classiqueb vaincu / vécu masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.9· écart moyen à la rime classique 0.5

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

80 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres de L. Ackermann, Alphonse Lemerre, éditeur, 1885· numérisation poesies.net· Sources