Poésies philosophiques, 1871
XX. Le Cri
Lorsque le passager,‖ sur un vaisseau qui sombre,Entend autour de lui‖ les vagues retentir,Qu’a perte de regard‖ la mer immense et sombreSe soulève pour l’engloutir,
Sans espoir de salut‖ et quand le pont s’entr’ouvre,Parmi les mâts brisés,‖ terrifié, meurtri,Il redresse son front‖ hors du flot qui le couvre,Et pousse au large un dernier cri.
Cri vain ! cri déchirant !‖ L’oiseau qui plane ou passeAu delà du nuage‖ a frissonné d’horreur,Et les vents déchaînés‖ hésitent dans l’espaceA l’étouffer sous leur clameur.
Comme ce voyager,‖ en des mers inconnues,J’erre et vais disparaître‖ au sein des flots hurlants ;Le gouffre est à mes pieds,‖ sur ma tête les nuesS’amoncellent, la foudre aux flancs.
Les ondes et les cieux‖ autour de leur victimeLuttent d’acharnement,‖ de bruit, d’obscurité ;En proie à ces conflits,‖ mon vaisseau sur l’abîmeCourt sans boussole et démâté.
Mais ce sont d’autres flots,‖ c’est un bien autre orageQui livre des combats‖ dans les airs ténébreux ;La mer est plus profonde‖ et surtout le naufragePlus complet et plus désastreux.
Jouet de l’ouragan‖ qui l’emporte et le mène,Encombré de trésors‖ et d’agrès submergés,Ce navire perdu,‖ mais c’est la nef humaine,Et nous sommes les naufragés.
L’équipage affolé‖ manœuvre en vain dans l’ombre ;L’Épouvante est à bord,‖ le Désespoir, le Deuil ;Assise au gouvernail,‖ la Fatalité sombreLe dirige vers un écueil.
Moi, que sans mon aveu‖ l’aveugle DestinéeEmbarqua sur l’étrange‖ et frêle bâtiment,Je ne veux pas non plus,‖ muette et résignée,Subir mon engloutissement.
Puisque, dans la stupeur‖ des détresses suprêmes,Mes pâles compagnons‖ restent silencieux,A ma voix d’enlever‖ ces monceaux d’anathèmesQui s’amassent contre les cieux.
Afin qu’elle éclatât‖ d’un jet plus énergique,J’ai, dans ma résistance‖ à l’assaut des flots noirs,De tous les cœurs en moi,‖ comme en un centre unique,Rassemblé tous les désespoirs.
Qu’ils vibrant donc si fort,‖ mes accents intrépides,Que ces mêmes cieux sourds‖ en tressaillent surpris ;Les airs n’ont pas besoin,‖ ni les vagues stupides,Pour frissonner d’avoir compris.
Ah ! c’est un cri sacré‖ que tout cri d’agonie ;Il proteste, il accuse‖ au moment d’expirer.Eh bien ! ce cri d’angoisse‖ et d’horreur infinie,Je l’ai jeté ; je puis sombrer !
Versification
- Forme
- 13 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 13(abab)
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (39 de 12, 13 de 8)· profil 8, 6+6
- Strophes
- 13 quatrains
- Mots à la rime
- a sombre féminine, classiqueb retentir / l’engloutir masculine, classiquea s’entr’ouvre / couvre féminine, classiqueb meurtri / cri masculine, classiquea passe / l’espace féminine, classiqueb d’horreur / clameur masculine, classiquea inconnues / nues féminine, classiqueb hurlants / flancs masculine, classiquea victime / l’abîme féminine, classiqueb d’obscurité / démâté masculine, classiquea orage / naufrage féminine, classiqueb ténébreux / désastreux masculine, classiquea mène / humaine féminine, classiqueb submergés / naufragés masculine, classiquea l’ombre / sombre féminine, classiqueb Deuil / écueil masculine, classiquea Destinée / résignée féminine, classiqueb bâtiment / engloutissement masculine, classiquea suprêmes / d’anathèmes féminine, classiqueb silencieux / cieux masculine, classiquea énergique / unique féminine, classiqueb noirs / désespoirs masculine, classiquea intrépides / stupides féminine, classiqueb surpris / compris masculine, classiquea d’agonie / infinie féminine, classiqueb d’expirer / sombrer masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
52 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres de L. Ackermann, Alphonse Lemerre, éditeur, 1885· numérisation poesies.net· Sources