Poésies philosophiques, 1871
XIX. Le Déluge
À Victor Hugo
LE VIEUX MONDE
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Dieu t’a dit : « Ne va pas plus loin, ô flot amer ! »
Mais quoi ! tu m’engloutis ! Au secours, Dieu ! La mer
Désobéit ! la mer envahit mon refuge !Épilogue de l’Année Terrible.
Tu l’as dit : C’en est fait ;‖ ni fuite ni refugeDevant l’assaut prochain‖ et furibond des flots.Ils avancent toujours.‖ C’est sur ce mot, Déluge,Poète de malheur,‖ que ton livre s’est clos.Mais comment osa-t-il‖ échapper à ta bouche ?Ah ! pour le prononcer,‖ même au dernier moment,Il fallait ton audace‖ et ton ardeur farouche,Tant il est plein d’horreur‖ et d’épouvantement.Vous êtes avertis :‖ c’est une fin de mondeQue ces flux, ces rumeurs,‖ ces agitations.Nous n’en sommes encor‖ qu’aux menaces de l’onde,A demain les fureurs‖ et les destructions.
Déjà depuis longtemps,‖ saisis de terreurs vagues,Nous regardions la mer‖ qui soulevait son sein,Et nous nous demandions :‖ « Que veulent donc ces vagues ?On dirait qu’elles ont‖ quelque horrible dessein. »Tu viens de le trahir‖ ce secret lamentable ;Grâce à toi, nous savons‖ à quoi nous en tenir.Oui, le Déluge est là,‖ terrible, inévitable ;Ce n’est pas l’appeler‖ que de le voir venir.
Pourtant, nous l’avouerons,‖ si toutes les colèresDe ce vaste océan‖ qui s’agite et qui bout,N’allaient qu’à renverser‖ quelques tours séculairesQue nous nous étonnions‖ de voir encor debout,Monuments que le temps‖ désagrège ou corrode,Et qui nous inspiraient‖ une secrète horreur :Obstacles au progrès,‖ missel usé, vieux code,Où se réfugiaient‖ l’injustice et l’erreur,Des autels délabrés,‖ des trônes en décombreQui nous rétrécissaient‖ à dessein l’horizon,Et dont les débris seuls‖ projetaient assez d’ombrePour retarder longtemps‖ l’humaine floraison,Nous aurions à la mer‖ déjà crié : « Courage !Courage ! L’œuvre est bon‖ que ton onde accomplit. »Mais quoi ! ne renverser‖ qu’un môle ou qu’un barrage ?Ce n’est pas pour si peu‖ qu’elle sort de son lit.Ses flots, en s’élançant‖ par-dessus toute cime,N’obéissent, hélas !‖ qu’à d’aveugles instincts.D’ailleurs, sachez-le bien,‖ ces enfants de l’abîme,Pour venir de plus bas,‖ n’en sont que plus hautains.Rien ne satisfera‖ leur convoitise immense.Dire : « Abattez ceci,‖ mais respectez cela, »N’amènerait en eux‖ qu’un surcroît de démence ;On ne fait point sa part‖ à cet Océan-là.Ce qu’il lui faut, c’est tout.‖ Le même coup de houleBalaiera sous les yeux‖ de l’homme épouvantéLe phare qui s’élève‖ et le temple qui croule,Ce qui voilait le jour‖ ou donnait la clarté,L’obscure sacristie‖ et le laboratoire,Le droit nouveau, le droit‖ divin et ses décrets,Le souterrain profond‖ et le haut promontoireD’où nous avions déjà‖ salué le Progrès.Tout cela ne fera‖ qu’une ruine unique.Avenir et passé‖ s’y vont amonceler.Oui, nous le proclamons,‖ ton Déluge est inique :Il ne renversera‖ qu’afin de niveler.Si nous devons bientôt,‖ des bas-fonds en délire,Le voir s’avancer, fier‖ de tant d’écroulements,Du moins nous n’aurons pas‖ applaudi de la lyreAu triomphe futur‖ d’ignobles éléments.Nous ne trouvons en nous‖ que des accents funèbres,Depuis que nous savons‖ l’affreux secret des flots.Nous voulions la lumière,‖ ils feront les ténèbres ;Nous rêvions l’harmonie,‖ et voici le chaos.
Vieux monde, abîme-toi,‖ disparais, noble arèneOù jusqu’au bout l’Idée‖ envoya ses lutteurs,Où le penseur lui-même,‖ à sa voix souveraine,Pour combattre au besoin,‖ descendait des hauteurs.Tu ne méritais pas,‖ certe, un tel cataclysme,Toi si fertile encore,‖ ô vieux sol enchanté !D’où pour faire jaillir‖ des sources d’héroïsme,Il suffisait d’un mot,‖ Patrie ou Liberté !Un océan fangeux‖ va couvrir de ses lamesTes sillons où germaient‖ de sublimes amours,Terrain cher et sacré,‖ fait d’alluvions d’âmes,Et qui ne demandais‖ qu’a t’exhausser toujours.Que penseront les cieux‖ et que diront les astres,Quand leurs rayons en vain‖ chercheront tes sommets,Et qu’ils assisteront‖ d’en haut à tes désastres,Eux qui croyaient pouvoir‖ te sourire à jamais ?De quel œil verront-ils,‖ du fond des mers sans borne,A la place où jadis‖ s’étalaient tes splendeurs,Émerger brusquement‖ dans leur nudité morne,Des continents nouveaux‖ sans verdure et sans fleurs ?Ah ! si l’attraction‖ à la céleste voûtePar de fermes liens‖ ne las attachait pas,Ils tomberaient du ciel‖ ou changeraient de route,Plutôt que d’éclairer‖ un pareil ici-bas.Nous que rien ne retient,‖ nous, artistes qu’enivreL’Idéal qu’ardemment‖ poursuit notre désir,Du moins nous n’aurons point‖ la douleur de survivreAu monde où nous avions‖ espéré le saisir.Nous serons les premiers‖ que les vents et que l’ondeEmporteront brisés‖ en balayant nos bords.Dans les gouffres ouverts‖ d’une mer furibonde,N’ayant pu les sauver,‖ nous suivrons nos trésors.Après tout, quand viendra‖ l’heure horrible et fatale.En plein déchaînement‖ d’aveugles appétits,Sous ces flots gros de haine‖ et de rage brutale,Les moins à plaindre encor‖ seront les engloutis.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 25[abab]
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a refuge / Déluge féminine, classiqueb flots / clos masculine, classiquea bouche / farouche féminine, classiqueb moment / d’épouvantement masculine, classiquea monde / l’onde féminine, classiqueb agitations / destructions masculine, classiquea vagues féminine, classiqueb sein / dessein masculine, classiquea lamentable / inévitable féminine, classiqueb tenir / venir masculine, classiquea colères / séculaires féminine, classiqueb bout / debout masculine, classiquea corrode / code féminine, classiqueb horreur / l’erreur masculine, classiquea décombre / d’ombre féminine, classiqueb l’horizon / floraison masculine, classiquea Courage / barrage féminine, classiqueb accomplit / lit masculine, classiquea cime / l’abîme féminine, classiqueb instincts / hautains masculine, classiquea immense / démence féminine, classiqueb cela / Océan-là masculine, classiquea houle / croule féminine, classiqueb épouvanté / clarté masculine, classiquea laboratoire / promontoire féminine, classiqueb décrets / Progrès masculine, classiquea unique / inique féminine, classiqueb amonceler / niveler masculine, classiquea délire / lyre féminine, classiqueb d’écroulements / éléments masculine, classiquea funèbres / ténèbres féminine, classiqueb flots / chaos masculine, classiquea arène / souveraine féminine, classiqueb lutteurs / hauteurs masculine, classiquea cataclysme / d’héroïsme féminine, classiqueb enchanté / Liberté masculine, classiquea lames / d’âmes féminine, classiqueb amours / toujours masculine, classiquea astres / désastres féminine, classiqueb sommets / jamais masculine, classiquea borne / morne féminine, classiqueb splendeurs / fleurs masculine, classiquea voûte / route féminine, classiqueb pas / ici-bas masculine, classiquea qu’enivre / survivre féminine, classiqueb désir / saisir masculine, classiquea l’onde / furibonde féminine, classiqueb bords / trésors masculine, classiquea fatale / brutale féminine, classiqueb appétits / engloutis masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.6· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
100 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres de L. Ackermann, Alphonse Lemerre, éditeur, 1885· numérisation poesies.net· Sources