Poésies philosophiques, 1871
XV. Pascal
À Ernest Havet
I Le sphinx
Lorsque Pascal, rempli‖ de puissance et d’audace,Jusque devant le Sphinx‖ par sa fougue entraîné,S’écriait, lui jetant‖ sa réponse à la face :« Il est vaincu, j’ai deviné ! » !
Il le voyait déjà,‖ son horrible adversaire,Couché dans la poussière,‖ au moment d’expirer.En effet, du rocher‖ dont il faisait son aireLe monstre vint tomber‖ aux pieds du téméraire,Mais c’était pour le dévorer.
Au tour du Sphinx alors‖ de manquer sa victime.Dans ce pâle chrétien‖ qu’il croyait sous sa dentIl trouvait un athlète‖ héroïque, sublime,Et qui le menaçait‖ tout en se défendant.Au lieu de reculer,‖ regardez ! il assaille.En vain son sang jaillit,‖ en vain sa chair tressaille,Dans leur extrême effort‖ ses membres sont roidis,Pas sa témérité‖ sa fureur se décèle ;Le danger l’exaspère,‖ et c’est quand il chancelleQu’il porte à l’ennemi‖ ses coups les plus hardis.Quels assauts ! quels élans !‖ Jamais lutte pareilleNe s’était engagée‖ à la clarté des cieux.Nous les avons toujours‖ dans l’âme et dans l’oreilleCes cris et ces défis‖ du jeune audacieux.N’était-il pas vainqueur ?‖ A l’instant, ici mêmeN’a-t-il point prononcé‖ la parole suprême,Et résolu d’un mot‖ l’énigme d’ici-bas ?Un tel aveuglement‖ nous trouble et nous étonne.Non, non, pauvre Pascal,‖ tu n’as vaincu personne ;Ta réponse est absurde,‖ et le Sphinx n’en veut pas.Impassible et muet,‖ que tu frappes ou railles,Il le garde enfoui‖ dans ses mornes entrailles,Ce terrible secret‖ que tu crus pénétrer,Et pour le lui ravir‖ il faudrait l’éventrer.L’éventrer ! Cet espoir‖ saisit ton âme ardente.Mais ne sais-tu donc pas,‖ créature imprudente,Que le monstre éternel‖ est comme un roc épais ?C’est plutôt du granit‖ que de la chair vivante.Ce corps invulnérable,‖ à ta grande épouvante,Te renvoyait tes coups‖ lorsque tu le frappais.Il faut te voir alors‖ redoubler de courage ;Inutiles et vains,‖ tes efforts sont navrants ;Même à certains moments‖ l’impuissance et la rageT’arrachent malgré toi‖ des accents déchirants.Des spasmes convulsifs‖ tordent tes lèvres pâles ;La voix va te manquer ;‖ à bout de cris, tu râles.Un autre eût succombé ;‖ toi, tu résisteras.Mais si tu sors vivant‖ d’une étreinte brutale,C’est que tu sus à temps,‖ dans la lutte inégale,Appeler tout ton cœur‖ au secours de ton bras.Ton cœur lui seul, Pascal,‖ en ce péril extrême,Prête à ce même bras‖ la force et le ressort,Et lorsque l’instant vint,‖ décisif et suprême,Il changea tout à coup‖ ton angoisse en essor.Bien plus, il t’apportait‖ un renfort invincible :L’Amour qui peut tout croire,‖ et veut tout affirmer.Appuyé désormais‖ sur ton dogme inflexible,Tu verrais sans trembler‖ l’univers s’abîmer.Qu’importe qu’en toi l’homme‖ ait ses moments de transe ?Le chrétien jusqu’au bout‖ demeure inébranlé.Parfois le Sphinx, outré‖ d’une telle assurance,Tentait de t’arracher‖ un rêve, une espérance,Tu ne lâchas point prise,‖ et l’animal ailéDe ses ongles en vain‖ labourait ta poitrine ;Tu regardais couler‖ ton sang avec transport,Dans tes bras déchirés‖ pressant la Foi divine,Et tu livrais tes flancs‖ pour sauver ton trésor.
II La croix
Au retour du combat,‖ tout couvert de morsures,Et songeant au danger‖ qu’il venait de courir,Quand le lutteur comptait‖ ou sondait ses blessuresEt qu’il se demandait‖ s’il n’allait pas mourir,Il lui semblait alors,‖ vers la hauteur célesteS’il venait à lever‖ son regard attristé,Qu’aussitôt tant de trouble‖ et de langueur funesteSe changeait en espoir,‖ en ivresse, en clarté.Comme un point lumineux‖ qu’en vain le brouillard voile,Pascal, dans le lointain,‖ sous un ciel sans étoile,Tu t’imaginais voir‖ un phare ensanglanté,La Croix ! Elle élevait‖ de loin ses bras funèbresOù, livide, pendait‖ ton Dieu même immolé.Pour l’avoir aperçue‖ à travers les ténèbres,Tu te dis éclairé ;‖ tu n’étais qu’aveuglé.En proie aux visions‖ d’une peur insensée,Tu t’élances vers Elle,‖ implorant ton salut ;Gloire, plaisirs, travaux,‖ ta vie et ta pensée,Tu jettes tout au pied‖ d’un gibet vermoulu.Nous te surprenons là,‖ spectacle qui nous navre,Te consumant d’amour‖ dans les bras d’un cadavre,Et croyant sur son sein‖ trouver ta guérison.Mais tu n’étreins, hélas !‖ qu’une forme insensible,Et, bien loi d’obtenir‖ un miracle impossible,Dans cet embrassement‖ tu laissas ta raison.La Croix a triomphé ;‖ ta défaite est complète ;Oui ! te voilà vaincu,‖ subjugué, prosterné.Au lieu comme autrefois‖ d’un héroïque athlète,Nous n’avons sous les yeux‖ qu’un pauvre halluciné.Comment ? tant de faiblesse‖ après tant de vaillance !Puisqu’entre ces trépas‖ tu pouvais faire un choix,N’eût-il pas mieux valu‖ périr sans défaillanceDévoré par le Sphinx‖ qu’écrasé sous la Croix ?
III L’inconnue
Le dernier acte est clos,‖ l’éternel rideau tombe.C’est un héros réel‖ qui sous nos yeux succombe.Rien n’est fictif ici,‖ le théâtre est vivant ;L’ardente passion‖ l’anime et le décore.Spectateurs éloignés,‖ nous ne pouvons encoreDétacher nos regards‖ de ce drame émouvant.Eh bien ! qui le croirait ?‖ cette même existenceQui jusqu’à la démence‖ exalta le tourment,Loin d’elle rejetant‖ cilice et pénitence,A pris sur ses douleurs‖ un court enchantement.Elle eut sa fleur aussi ;‖ c’était un lys candide.Qui tendait aux rayons‖ naissants du jour splendide,Comme une blanche coupe,‖ un pur calice ouvert ;L’Aurore lui prêtait‖ son charme et son prestige,Et, lui, ne demandait‖ qu’à balancer sa tigeEt verser ses parfums‖ sur le vallon désert.Oui, l’amour a fleuri‖ dans cette vie austère,L’amour humain, Pascal ;‖ ton cœur a touché terre.Toi qu’appelait d’en haut‖ la voix du Dieu jaloux,Comment ! te voilà pris‖ au piège d’un sourire,Et devant la Beauté‖ qui t’engage et t’attire,Comme un simple mortel‖ tu tombes à genoux !Quelle était cette femme‖ assez noble, assez belle,Pour soumettre à son joug‖ ce cœur fier et rebelle ?Les hommes ici-bas‖ jamais ne le sauront.L’image fugitive‖ à peine se dessine ;C’est un fantôme, une ombre,‖ et la forme divine,En passant devant nous,‖ garde son voile au front.Autour d’elle ce n’est‖ que silence et mystère ;Son amant le premier‖ se résigne à se taire,Et peut-être fut-elle‖ aimée à son insu.Quoi ! séduire un Pascal‖ et n’en avoir rien su !Si, si, tu le savais.‖ L’Amour a son langage.Oh ! comme on l’entend vite‖ et sans l’avoir appris !Tout parle, le regard,‖ les teintes du visageHélas ! n’aurais-tu pas‖ plutôt trop bien compris ?Nous te soupçonnons d’être‖ une âme tendre et douce,Craignant tout choc soudain‖ et prompte à se troubler,Ton amant, prodiguant‖ l’éclair et la secousse,N’a pu que t’éblouir‖ sans doute et t’ébranler.Il nous semble ici voir‖ vers un mont qui surplombe,Au-dessus de l’abîme‖ emportant sa colombe,Un grand aigle éperdu‖ s’élever dans les cieux.Le cher et faible oiseau‖ tremble et ferme les yeux.Elle ne savait pas,‖ cette serre puissante,Qu’en l’enlevant si haut‖ elle allait le meurtrir.Triste et chaste inconnue,‖ ô colombe innocente !Combien ton aigle a dû‖ te faire aussi souffrir !Il est des cœurs de feus,‖ foyers d’ardeur intense :Pour s’embraser soi-même‖ il suffit d’y toucher.Résistez à l’attrait,‖ tenez-vous à distance,Car c’est vouloir périr‖ que de s’en approcher.Si par un soi d’été‖ la phalène imprudenteVoit dans l’obscurité‖ luire une lampe ardente,Affolée, elle court‖ vers l’éclatant flambeau ;Mais qu’elle effleure au vol‖ la flamme de son aile,Son trépas est certain ;‖ hélas ! c’en est fait d’elle ;Elle meurt consumée‖ en ce brûlant tombeau.
Ton cœur eut donc son jour‖ d’éclaircie et de trêve,Pascal, puis, effrayé,‖ ton pauvre amour en sort,Se croyant un péché,‖ lui qui n’était qu’un rêve.Mais voici le réveil ;‖ au combat ! à l’essor !Fi des bas-fonds humains !‖ que le ciel seul te tente !Là du moins tu pourras‖ aimer sans t’avilir,Et, s’il est dans ton cœur‖ une place d’attente,Trouver l’unique objet‖ digne de le remplir.D’un élan plus fougueux‖ sur ta noble victimeTu reviens à l’assaut,‖ âpre et tenace Foi !Plus d’espoir, l’amant cède‖ et le savant s’abîme ;Car c’est s’anéantir‖ que de se rendre à toi.Dans ton avidité,‖ désastreuse, infinie,Tu ne lui laissas rien‖ qu’une croix et la mort ;Oui, tu lui ravis tout,‖ et trésor à trésor :Après son chaste amour,‖ tu lui pris son génie.Sacrifice complet !‖ Jamais être mortelN’avait encor livré‖ tant de dons à ta flamme.Ton rayon devint foudre‖ en tombant sur cette âme ;Il a tout dévoré,‖ l’holocauste et l’autel !
IV
Tu nous en fait l’aveu :‖ si quelque chose au mondeT’a jamais irrité,‖ Pascal, et confondu,C’est que l’on pût dormir‖ en une paix profonde,Lorsque sur un abîme‖ on se sait suspendu ;C’est un monstre pour toi‖ que cette indifférence.Quoi ! ne point s’enquérir‖ du suprême secretQui doit remplir nos cœurs‖ d’horreur ou d’espérance ;Rester dans l’insouci‖ du suprême intérêt ;Aux choses d’ici-bas‖ restreindre notre envie ;Sur des spectacles vains‖ tenant fixés nos yeux,Passer sans demander‖ autre chose à la vieQue son voile d’un jour‖ pour nous cacher les cieux !Tu voulais que la peur,‖ l’espoir, l’inquiétude,Nous enfonçât dans l’âme‖ un aiguillon puissant,Que notre éternité‖ fût notre unique étudeEt que, dans les tourments‖ d’un désir incessant,L’homme, s’il ignorait,‖ cherchât en gémissant.Et tu nous annonçais‖ une heureuse nouvelle :La destinée humaine‖ éclairée au vrai jour,Dans notre âme en ruine‖ et pourtant immortelleDes débris retrouvés‖ de grandeur et d’amour.Nous donc, qui n’avons pas‖ à craindre ta colère,Puisque dans l’inconnu‖ nous ne saurions dormir,Qui sondons et fouillons‖ notre propre misère,Et qui, selon tes vœux,‖ cherchons, non sans gémir,Nous sommes accourus‖ à ta voix éclatante.Par tant de passion‖ nous laissant entraîner,Nous sommes pleins d’espoir,‖ de terreur et d’attente ;Nous te suivons, Pascal !‖ où vas-tu nous mener ?Aux pieds d’un Dieu jaloux,‖ déloyal, implacable,Qui hait sa créature‖ et l’aveugle à dessein,Qui d’un péché lointain‖ la fait naître coupable,Afin de lui fermer‖ plus aisément son sein ;D’un Dieu qui, s’acharnant‖ sur sa moindre victime,A des tourments sans fin‖ pour un moment d’erreur,Qui défend toute attache‖ et qui nous fait un crimeDe ces mêmes instincts‖ qu’il nous a mis au cœur ;Qui, de tous les côtés,‖ nous traque et nous opprime,Sourd aux vœux, sourd aux cris,‖ que l’on implore en vain ;D’un Dieu dont la vengeance‖ est la pensée unique,Et qui va, couronnant‖ ainsi son œuvre inique,Jusqu’à verser un sang‖ innocent et divin.A quel degré d’effroi,‖ de désir, de démence,Ton noble cœur, Pascal,‖ était-il donc monté,Pour aux pieds d’un tel Dieu‖ t’avoir précipité ?Et tu nous y poussais‖ avec ta véhémence,Nous défiant ailleurs‖ de trouver la clarté.L’absurde Foi, voilà‖ ton unique lumière ;Tu t’es sur ce flambeau‖ jeté de désespoir.Croire ! aveu d’impuissance‖ et ressource dernièreD’un pauvre être ignorant‖ qui renonce à savoir.Nous n’y renonçons point.‖ Puisqu’un doute invincibleSape en ses fondements‖ jusqu’au dernier autel,Et que notre raison‖ se heurte à l’impossibleLorsqu’elle croit saisir‖ le fantôme immortel ;Puisqu’elle ne veut point,‖ résignée à se taire,Pour résoudre un problème‖ acceptant un mystère,Dans l’abêtissement‖ lier l’essor humain ;Surtout puisque devant‖ l’injustice infinieLa conscience en nous,‖ Pascal, s’indigne et nie,Nous chercherons sans toi‖ sur un autre chemin.
Nous voulons avant tout,‖ pour la nacelle humaine,Un pilote plus sûr‖ que le mensonge saint,Et nous repousserons‖ toute chimère vaineQui, comme rive ou port,‖ nous offrirait son sein ;Car nous avons élu‖ pour objet de conquête,Non une illusion,‖ mais la réalité.Entre un gouffre et le ciel‖ après avoir flotté,Rencontrant un mirage‖ on s’abuse, on s’arrête.Nous, nous voulons aller‖ jusqu’à la Vérité :Prêts à tout affronter,‖ nous marchons droit sur elle.A notre appel ardent,‖ s’empressant d’accourir,La Science nous ouvre‖ une route nouvelle,Et du voile jeté‖ sur la face éternelleSa main lève les plis.‖ Qu’allons-nous découvrir ?Peut-être, au lieu d’un père‖ aimant sa créature,Une marâtre aveugle‖ et sourde, la Nature,Et dans son vaste sein,‖ perdu mais enchaîné,L’Homme qui souffre et meurt,‖ esclave abandonné.Si tel est notre sort,‖ eh bien ! qu’il s’accomplisse !Sachons d’abord après‖ ce n’est rien d’obéir.Délivrés d’ignorer,‖ cet horrible supplice,Nous trouverons en nous‖ la force de subir.
O Résignation !‖ religion dernière,Seul culte que doit l’homme‖ à l’ordre universel,Toi qu’il embrassera‖ quand, malgré sa prière,Ses dieux l’un après l’autre‖ auront quitté le ciel,Désapprends-lui les vœux‖ et la plainte inutile ;Se taire et renoncer,‖ c’est se sanctifier.Hélas ! tant que la Foi‖ l’aveugle et le mutile,Il ne peut que trembler,‖ gémir et supplier ;L’être faible devient‖ alors un être lâche.Redonne-lui du cœur,‖ et qu’il fasse sa tâcheBravement, jusqu’au bout,‖ sous les yeux de destin.A la place ou trônait‖ le caprice divinQuand il ne verra plus‖ que des lois souveraines,Qu’il cesse d’adorer‖ et de se prosterner,Et sache que devant‖ ces inflexibles reines,Pour tout geste en passant,‖ il n’a qu’à s’incliner.
V Dernier mot
Un dernier mot, Pascal !‖ A ton tour de m’entendrePousser aussi ma plainte‖ et mon cri de fureur.Je vais faire d’horreur‖ frémir ta noble cendre,Mais du moins j’aurai dit‖ ce que j’ai sur le cœur.
A plaisir sous nos yeux‖ lorsque ta main dérouleLe tableau désolant‖ des humaines douleurs,Nous montrant qu’en ce monde‖ où tout s’effondre et crouleL’homme lui-même n’est‖ qu’une ruine en pleurs,Ou lorsque, nous traînant‖ de sommets en abîmes,Entre deux infinis‖ tu nous tiens suspendus,Que ta voix pénétrant‖ en leurs fibres intimes,Frappe à cris redoublés‖ sur nos cœurs éperdus,Tu crois que tu n’as plus‖ dans ton ardeur fébrile,Tant déjà tu nous crois‖ ébranlés, abêtis,Qu’à dévoiler la Foi,‖ monstrueuse et stérile,Pour nous voir sur son sein‖ tomber anéantis.A quoi bon le nier ?‖ dans tes sombres peintures,Oui, tout est vrai, pascal,‖ nous le reconnaissons :Voilà nos désespoirs,‖ nos doutes, nos tortures,Et devant l’Infini‖ ce sont là nos frissons.Mais parce qu’ici-bas‖ par des maux incurables,Jusqu’en nos profondeurs,‖ nous nous sentons atteints,Et que nous succombons,‖ faibles et misérables,Sous le poids accablant‖ d’effroyables destins,Il ne nous resterait,‖ dans l’angoisse où nous sommes,Qu’à courir embrasser‖ cette Croix que tu tiens ?Ah ! nous ne pouvons point‖ nous défendre d’être hommes,Mais nous nous refusons‖ à devenir chrétiens.Quand de son Golgotha,‖ saignant sous l’auréole,Ton Christ viendrait à nous,‖ tendant ses bras sacrés,Et quand il laisserait‖ sa divine paroleTomber pour les guérir‖ en nos cœurs ulcérés ;Quand il ferait jaillir‖ devant notre âme avideDes sources d’espérance‖ et des flots de clarté,Et qu’il nous montrerait‖ dans son beau ciel splendideNos trônes préparés‖ de toute éternité,Nous nous détournerions‖ du Tentateur célesteQui nous offre son sang,‖ mais veut notre raison.Pour repousser l’échange‖ inégal et funesteNotre bouche jamais‖ n’aurait assez de Non !Non à la Croix sinistre‖ et qui fit de son ombreUne nuit où faillit‖ périr l’esprit humain,Qui, devant le Progrès‖ se dressant haute et sombre.Au vrai libérateur‖ a barré le chemin ;Non à cet instrument‖ d’un infâme suppliceOù nous voyons, auprès‖ du divin InnocentEt sous les mêmes coups,‖ expirer la Justice ;Non à notre salut‖ s’il a coûté du sang ;Puisque l’Amour ne peut‖ nous dérober ce crime,Tout en l’enveloppant‖ d’un voile séducteur,Malgré son dévoûment,‖ Non ! même à la Victime,Et Non par-dessus tout‖ au Sacrificateur !Qu’importe qu’il soit Dieu‖ si son œuvre est impie ?Quoi ! c’est son propre fils‖ qu’il a crucifié ?Il pouvait pardonner,‖ mais il veut qu’on expie ;Il immole, et cela‖ s’appelle avoir pitié !
Pascal, à ce bourreau,‖ toi, tu disais : « Mon Père. »Son odieux forfait‖ ne t’a point révolté ;Bien plus, tu l’adorais‖ sous le nom de mystère,Tant le problème humain‖ t’avait épouvanté.Lorsque tu te courbais‖ sous la Croix qui t’accable,Tu ne voulais, hélas !‖ qu’endormir ton tourment,Et ce que tu cherchais‖ dans un dogme implacable,Plus que la vérité,‖ c’était l’apaisement,Car ta Foi n’était pas‖ la certitude encore ;Aurais-tu tant gémi‖ si tu n’avais douté ?Pour avoir reculé‖ devant ce mot : J’ignore,Dans quel gouffre d’erreurs‖ tu t’es précipité !Nous, nous restons au bord.‖ Aucune perspective,Soit Enfer, soit Néant,‖ ne fait pâlir nos fronts,Et s’il faut accepter‖ ta sombre alternative,Croire ou désespérer,‖ nous désespérerons.Aussi bien, jamais heure‖ à ce point triste et morneSous le soleil des cieux‖ n’avait encor sonné ;Jamais l’homme, au milieu‖ de l’univers sans borne,Ne s’est senti plus seul‖ et plus abandonné.Déjà son désespoir‖ se transforme en furie ;Il se traîne au combat‖ sur ses genoux sanglants,Et se sachant voué‖ d’avance à la tuerie,Pour s’achever plus vite‖ ouvre ses propres flancs.
Aux applaudissements‖ de la plèbe romaineQuand le cirque jadis‖ se remplissait de sang,Au-dessus des horreurs‖ de la douleur humaine,Le regard découvrait‖ un César tout puissant.Il était là, trônant‖ dans sa grandeur sereine,Tout entier au plaisir‖ de regarder souffrir,Et le gladiateur,‖ en marchant vers l’arène,Savait qui saluer‖ quand il allait mourir.Nous, qui saluerons-nous ?‖ à nos luttes brutalesQui donc préside, armé‖ d’un sinistre pouvoir ?Ah ! seules, si des Lois‖ aveugles et fatalesAu carnage éternel‖ nous livraient sans nous voir,D’un geste résigné‖ nous saluerions nos reines.Enfermé dans un cirque‖ impossible à franchir,L’on pourrait néanmoins‖ devant ces souveraines,Tout roseau que l’on est,‖ s’incliner sans fléchir.Oui, mais si c’est un Dieu,‖ maître et tyran suprême,Qui nous contemple ainsi‖ nous entre-déchirer,Ce n’est plus un salut,‖ non ! c’est un anathèmeQue nous lui lancerons‖ avant que d’expirer.Comment ! ne disposer‖ de la Force infinieQue pour se procurer‖ des spectacles navrants,Imposer le massacre,‖ infliger l’agonie,Ne vouloir sous ses yeux‖ que morts et que mourants !Devant ce spectateur‖ de nos douleurs extrêmesNotre indignation‖ vaincra toute terreur ;Nous entrecouperons‖ nos râles de blasphèmes,Non sans désir secret‖ d’exciter sa fureur.Qui sait ? nous trouverons‖ peut-être quelque injureQui l’irrite à ce point‖ que, d’un bras forcené,Il arrache des cieux‖ notre planète obscure,Et brise en mille éclats‖ ce globe infortuné.Notre audace du moins‖ vous sauverait de naître,Vous qui dormez encore‖ au fond de l’avenir,Et nous triompherions‖ d’avoir, en cessant d’être,Avec l’Humanité‖ forcé Dieu d’en finir.Ah ! quelle immense joie‖ après tant de souffrance !A travers les débris,‖ par-dessus les charniers,Pouvoir enfin jeter‖ ce cri de délivrance :« Plus d’hommes sous le ciel,‖ nous sommes les derniers ! » !
Nice, 1871.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 64[abab] 3[abaab] 22[aa] 14[abba] 2[ababa] 1[ababb] 2[abbab]
- Mètre
- Alexandrins surtout (394 de 12, 2 de 8)· profil 8, 6+6
- Mots à la rime
- a d’audace / face féminine, classiqueb entraîné / deviné masculine, classiquea adversaire / aire / téméraire féminine, classiqueb d’expirer / dévorer masculine, classiquea victime / sublime féminine, classiqueb dent / défendant masculine, classiquea assaille / tressaille féminine, classiquea roidis / hardis masculine, classiqueb décèle / chancelle féminine, classiquea pareille / l’oreille féminine, classiqueb cieux / audacieux masculine, classiquea même / suprême féminine, classiquea d’ici-bas / pas masculine, classiqueb étonne / personne féminine, classiquea railles / entrailles féminine, classiquea pénétrer / l’éventrer masculine, classiquea ardente / imprudente féminine, classiquea épais / frappais masculine, classiqueb vivante / épouvante féminine, classiquea courage / rage féminine, classiqueb navrants / déchirants masculine, classiquea pâles / râles féminine, classiquea résisteras / bras masculine, classiqueb brutale / inégale féminine, classiquea extrême / suprême féminine, classiqueb ressort / essor masculine, classiquea invincible / inflexible féminine, non classiqueb affirmer / s’abîmer masculine, classiquea transe / assurance / espérance féminine, classiqueb inébranlé / ailé masculine, classiquea poitrine / divine féminine, classiqueb transport / trésor masculine, classiquea morsures / blessures féminine, classiqueb courir / mourir masculine, non classiquea céleste / funeste féminine, classiqueb attristé / clarté masculine, classiquea voile / étoile féminine, classiquea ensanglanté / immolé / qu’aveuglé masculine, classiqueb funèbres / ténèbres féminine, classiquea insensée / pensée féminine, classiqueb salut / vermoulu masculine, classiquea navre / cadavre féminine, classiquea guérison / raison masculine, classiqueb insensible / impossible féminine, non classiquea complète / athlète féminine, classiqueb prosterné / halluciné masculine, classiquea vaillance / défaillance féminine, classiqueb choix / Croix masculine, classiquea tombe / succombe féminine, classiquea vivant / émouvant masculine, classiqueb décore / encore féminine, classiquea existence / pénitence féminine, classiqueb tourment / enchantement masculine, classiquea candide / splendide féminine, classiquea ouvert / désert masculine, classiqueb prestige / tige féminine, classiquea austère / terre féminine, classiquea jaloux / genoux masculine, classiqueb sourire / t’attire féminine, classiquea belle / rebelle féminine, classiquea sauront / front masculine, classiqueb dessine / divine féminine, classiquea mystère / taire féminine, classiquea insu / su masculine, classiquea langage / visage féminine, classiqueb appris / compris masculine, classiquea douce / secousse féminine, classiqueb troubler / t’ébranler masculine, classiquea surplombe / colombe féminine, classiquea cieux / yeux masculine, classiquea puissante / innocente féminine, classiqueb meurtrir / souffrir masculine, classiquea intense / distance féminine, classiqueb toucher / approcher masculine, classiquea imprudente / ardente féminine, classiquea flambeau / tombeau masculine, classiqueb aile / d’elle féminine, classiquea trêve / rêve féminine, classiqueb sort / l’essor masculine, classiquea tente / d’attente féminine, classiqueb t’avilir / remplir masculine, classiquea victime / s’abîme féminine, non classiqueb Foi / toi masculine, classiquea infinie / génie féminine, classiqueb mort / trésor masculine, classiquea mortel / l’autel masculine, classiqueb flamme / âme féminine, classiquea monde / profonde féminine, non classiqueb confondu / suspendu masculine, classiquea indifférence / d’espérance féminine, classiqueb secret / intérêt masculine, classiquea envie / vie féminine, classiqueb yeux / cieux masculine, classiquea l’inquiétude / étude féminine, classiqueb puissant / incessant / gémissant masculine, classiquea nouvelle / immortelle féminine, classiqueb jour / d’amour masculine, classiquea colère / misère féminine, classiqueb dormir / gémir masculine, classiquea éclatante / d’attente féminine, classiqueb entraîner / mener masculine, classiquea implacable / coupable féminine, classiqueb dessein / sein masculine, classiquea victime / crime / opprime féminine, classiqueb d’erreur / cœur masculine, classiquea vain / divin masculine, classiqueb unique / inique féminine, classiquea démence / véhémence féminine, classiqueb monté / précipité / clarté masculine, classiquea lumière / dernière féminine, classiqueb désespoir / savoir masculine, classiquea invincible / l’impossible féminine, classiqueb autel / immortel masculine, classiquea taire / mystère féminine, classiquea humain / chemin masculine, classiqueb infinie / nie féminine, classiquea humaine / vaine féminine, classiqueb saint / sein masculine, classiquea conquête / s’arrête féminine, classiqueb réalité / flotté / Vérité masculine, classiquea elle / nouvelle / éternelle féminine, classiqueb d’accourir / découvrir masculine, classiquea créature / Nature féminine, classiquea enchaîné / abandonné masculine, non classiquea s’accomplisse / supplice féminine, classiqueb d’obéir / subir masculine, classiquea dernière / prière féminine, classiqueb universel / ciel masculine, classiquea inutile / mutile féminine, classiqueb sanctifier / supplier masculine, classiquea lâche / tâche féminine, classiquea destin / divin masculine, classiquea souveraines / reines féminine, classiqueb prosterner / s’incliner masculine, classiquea m’entendre / cendre féminine, classiqueb fureur / cœur masculine, classiquea déroule / croule féminine, classiqueb douleurs / pleurs masculine, classiquea abîmes / intimes féminine, classiqueb suspendus / éperdus masculine, classiquea fébrile / stérile féminine, classiqueb abêtis / anéantis masculine, classiquea peintures / tortures féminine, classiqueb reconnaissons / frissons masculine, classiquea incurables / misérables féminine, classiqueb atteints / destins masculine, classiquea sommes / hommes féminine, classiqueb tiens / chrétiens masculine, classiquea l’auréole / parole féminine, classiqueb sacrés / ulcérés masculine, classiquea avide / splendide féminine, classiqueb clarté / éternité masculine, classiqueb raison / Non masculine, classiquea ombre / sombre féminine, classiquea supplice / Justice féminine, classiqueb Innocent / sang masculine, classiquea crime / Victime féminine, classiqueb séducteur / Sacrificateur masculine, classiquea impie / expie féminine, classiqueb crucifié / pitié masculine, classiquea Père / mystère féminine, classiqueb révolté / épouvanté masculine, classiquea t’accable / implacable féminine, classiqueb tourment / l’apaisement masculine, non classiquea encore / J’ignore féminine, classiqueb douté / précipité masculine, classiquea perspective / alternative féminine, classiqueb fronts / désespérerons masculine, classiquea morne / borne féminine, classiqueb sonné / abandonné masculine, classiquea furie / tuerie féminine, classiqueb sanglants / flancs masculine, classiquea romaine / humaine féminine, classiqueb sang / puissant masculine, classiquea sereine / l’arène féminine, classiqueb souffrir / mourir masculine, classiquea brutales / fatales féminine, classiqueb pouvoir / voir masculine, classiquea reines / souveraines féminine, classiqueb franchir / fléchir masculine, classiquea suprême / anathème féminine, classiqueb entre-déchirer / d’expirer masculine, non classiquea infinie / l’agonie féminine, classiqueb navrants / mourants masculine, classiquea extrêmes / blasphèmes féminine, classiqueb terreur / fureur masculine, classiquea injure / obscure féminine, classiqueb forcené / infortuné masculine, classiquea naître / d’être féminine, classiqueb l’avenir / finir masculine, classiquea souffrance / délivrance féminine, classiqueb charniers / derniers masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.6· écart moyen à la rime classique 0.2
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
396 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres de L. Ackermann, Alphonse Lemerre, éditeur, 1885· numérisation poesies.net· Sources