Poésies philosophiques, 1871
XVI. L’Idéal
I
Idéal ! Idéal !‖ sur tes traces divines,Combien déjà se sont‖ égarés et perdus !Les meilleurs d’entre nous‖ sont ceux que tu fascines ;Ils se rendent à toi‖ sans s’être défendus.Ce n’est point lâcheté,‖ mais fougue involontaire,Besoin d’essor, dégoût‖ de tout ce qui périt,Pur désir d’échapper‖ à l’affreux terre-à-terre,A ce joug du réel‖ qui courbe et qui meurtrit.Séducteur souverain,‖ c’est ta main qui les aideA secouer leur chaîne,‖ à jeter leur fardeau,Et quand la Vérité‖ les trouble et les obsède,Tu mets devant leurs yeux‖ ton prisme ou ton bandeau.Afin de mieux tromper‖ leur âme inassouvie,Tu prends le nom d’amour‖ en traversant leur vie.A ta voix ils feront,‖ passagers ici-bas,Du désir affolé‖ leur boussole suprême.Dans l’incommensurable‖ ils ouvrent leur compas ;L’objet de leur poursuite‖ est l’impossible même ;Il leur faut avant tout‖ ce qui n’existe pas.Par un courant fatal‖ poussés vers le mirage,Ayant perdu leur lest,‖ jeté leurs avirons,D’avance ils sont, hélas !‖ dévolus au naufrage.Si la réalité‖ seule est le vrai rivage,Plutôt que d’aborder,‖ ils s’écrieraient : « Sombrons ! »Sombrez donc, sombrez tous,‖ les uns après les autres,Toi qui ne tends qu’au ciel‖ comme toi qui te vautres.A tous deux l’Idéal‖ ouvre un gouffre enchanté,Qu’il soit l’amour divin‖ ou bien la volupté.Mais avant de partir,‖ chacun pour son abîme,Sous un commun éclair,‖ ne fût-ce qu’un moment,Le débauché splendide‖ et l’ascète sublimeSe seront rencontrés‖ dans le même tourment.
II
Les voilà déjà loin,‖ suivant leur destinée.Au frêle amour humain‖ arrachant son flambeau,Tu tombas tout à coup‖ dans ta course effrénée,Toi qu’on nous peint d’abord‖ si candide et si beau.Victime du désir,‖ plein d’une ardeur étrange,Tu t’acharnais en vain‖ à fouiller dans la fange.Et descendais toujours‖ sans cesser d’aspirer.Oui, jusqu’au bout tu crus,‖ sous ta lèvre pâlie.Obtenir de l’ivresse‖ en t’abreuvant de lie ;Tu ne parvins pas même‖ à te désaltérer.Chaque jour plus ardent,‖ vers de nouvelles ondesNous te voyons, don Juan,‖ haleter et courir,Criant toujours : « J’ai soif !‖ » à ces sources profondesQue d’une haleine en feu‖ tu venais de tarir.Enfin, l’enfer s’ouvrit.‖ Dans ce gouffre des âmesTu t’es précipité,‖ plongeur passionné ;Et qu’as-tu découvert ?‖ — Des démons et des flammes.— Mais tu les connaissais‖ avant d’être damné !
III
Ah ! qui nous donnera,‖ sur l’autre route ouverte.Le courage de suivre‖ un plus noble égaré ?Il n’en périt pas moins ;‖ le divin fut sa perte :C’est vers en haut qu’il prit‖ son vol désespéré.A l’ardeur de ses vœux‖ que ce monde eût déçue,Et quand les passions‖ tentaient de l’agiter,C’est du côté du ciel‖ qu’il cherchait une issue,Sachant que toute flamme‖ est faite pour monter.Non, malgré la jeunesse,‖ et sa fougue et ses fièvres,Il ne vous connut point,‖ transports avilissants,Et le jeune homme ardent‖ n’a pas sali ses lèvres,Tout altéré qu’il fût,‖ au vase impur des sens.Qu’à de commun son âme‖ avec la chair fragile ?Dût sa force se perdre‖ en des élans ingrats,Plutôt que d’embrasser‖ une idole d’argile,Au fantôme divin‖ il a tendu les bras.S’il crut parfois sentir,‖ le grand visionnaire,Battre le cœur d’un Dieu‖ sur son cœur de chrétien,C’est que pour l’animer,‖ ce cœur imaginaire,Il lui prêtait l’amour‖ qui débordait du sien.Toi, son premier flambeau,‖ Science, il te renie ;Le miracle est sa loi.‖ Vers un monde inconnuDes ailes le portaient,‖ d’envergure infinie ;Dans l’illusion pure‖ elles l’ont soutenu.Des mains de l’Idéal,‖ et préparé pour elle,Cette dominatrice‖ absolue et cruelle,La Foi t’a pris, Pascal,‖ et ne t’a plus rendu.Que ta raison résiste,‖ aussitôt tu l’accables.En un jour solennel‖ coupant ses derniers câbles,Tu lanças vers le ciel‖ ton esquif éperdu.Seul but de ton essor,‖ vertigineux, rapide,L’abîme était en haut,‖ mais profond, mais perfide,Qui t’attirait à lui‖ comme un divin aimant.Aussi, sans l’arrêter‖ tu montais en plein vide ;Pour ton âme emportée‖ et toujours plus avideL’ascension s’achève‖ en engloutissement.
IV
Implacable Idéal !‖ enfin, ton œuvre est faite.Au gré de tes désirs,‖ sous ton souffle enivrant,Le supplice fut double‖ et double la défaite.Tu peux t’enorgueillir,‖ ton triomphe est navrant.On te donne deux cœurs,‖ deux grands cœurs que la vieA ses combats ainsi‖ qu’à ses fêtes convie,Qu’elle allait couronner‖ en vrais triomphateurs,Oui, deux êtres, la fleur‖ de l’humaine nature.Qu’en fais-tu ? Des martyrs,‖ des fous, des déserteurs.Leur aspiration‖ ne fut qu’une torture ;Car tu ne repais point ;‖ tu ne veux que leurrer.Toi qui les affamais,‖ tu leur devais pâture,Et tu ne leur donnas‖ qu’une ombre à dévorer !
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 14[abab] 7[aa] 1[ababa] 1[abaab] 3[abba] 1[ababcbc]
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a divines / fascines féminine, classiqueb perdus / défendus masculine, classiquea involontaire / terre-à-terre féminine, classiqueb périt / meurtrit masculine, classiquea aide / obsède féminine, classiqueb fardeau / bandeau masculine, classiquea inassouvie / vie féminine, classiquea ici-bas / compas / pas masculine, classiqueb suprême / même féminine, classiquea mirage / naufrage / rivage féminine, classiqueb avirons / Sombrons masculine, classiquea autres / vautres féminine, classiquea enchanté / volupté masculine, classiquea abîme / sublime féminine, classiqueb moment / tourment masculine, classiquea destinée / effrénée féminine, classiqueb flambeau / beau masculine, classiquea étrange / fange féminine, classiquea d’aspirer / désaltérer masculine, classiqueb pâlie / lie féminine, classiquea ondes / profondes féminine, classiqueb courir / tarir masculine, classiquea âmes / flammes féminine, classiqueb passionné / damné masculine, classiquea ouverte / perte féminine, classiqueb égaré / désespéré masculine, classiquea déçue / issue féminine, classiqueb l’agiter / monter masculine, classiquea fièvres / lèvres féminine, classiqueb avilissants / sens masculine, classiquea fragile / d’argile féminine, classiqueb ingrats / bras masculine, classiquea visionnaire / imaginaire féminine, classiqueb chrétien / sien masculine, classiquea renie / infinie féminine, classiqueb inconnu / soutenu masculine, classiquea elle / cruelle féminine, classiquea rendu / éperdu masculine, classiqueb l’accables / câbles féminine, classiquea rapide / perfide féminine, classiquea aimant / engloutissement masculine, classiqueb vide / avide féminine, classiquea faite / défaite féminine, classiqueb enivrant / navrant masculine, classiquea vie / convie féminine, classiquea triomphateurs / déserteurs masculine, classiqueb nature / torture / pâture féminine, classiquec leurrer / dévorer masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
99 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres de L. Ackermann, Alphonse Lemerre, éditeur, 1885· numérisation poesies.net· Sources