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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les Jeunes Croyances, 1867· IV

XVII. Exil

Jean Aicard· 14 quatrains, alexandrins, 56 vers

À M. Ernest Morin.

J’ai besoin de silence…‖ oh ! ne me parlez pas !J’écoute au fond de moi‖ le murmure d’un rêve,Et j’entrevois au loin,‖ sous les vapeurs, là-bas,La Provence éclatante‖ et chaude qui s’élève !

Un souffle amer, pesant,‖ me traverse le cœur…Est-ce toi, folle brise‖ ou mistral des collines ?Est-ce vous dont le vol‖ a pris tant de lenteur,Parce qu’il s’est chargé‖ des essences marines ?

Souffle étrange ! parfum‖ qui trouble ! souvenir !Toujours et malgré tout‖ tu pénètres mon âme,Et tu me fais chanter,‖ et tu me fais souffrir,Souvenir ! nom cruel,‖ doux comme un nom de femme !

J’ai tout quitté ! ma sœur,‖ mes flots et mon soleil !J’ai quitté la nature‖ ardente de Provence,Quitté mon fier pays‖ ignorant du sommeil,Qui moissonne sans trêve‖ et sans trêve ensemence !

Tu ne me tendras plus,‖ ma sœur, tes douces mains ;Je suis seul maintenant !‖ je vais tête baissée,Et je saigne de voir‖ le peuple des humainsOublier les hauteurs‖ calmes de la Pensée.

C’est fini. Je suis là,‖ morne. J’ai tout quitté !J’ai fui ! Je suis parti‖ sans regarder derrière !…Elle n’est plus à moi,‖ la bleue immensitéTressaillant de bonheur,‖ d’amour et de lumière !

Je ne vais plus, le front‖ tout pensif, dans les bois,Respirer le printemps‖ amoureux et sauvage !Je ne suis plus l’amant‖ si joyeux autrefoisDes vagues aux yeux bleus‖ qui chantent sur la plage !

Ah ! que je vous aimais,‖ magnifiques sommets !Pins et chênes mouvants,‖ collines virginales,Cimes de la Provence,‖ ah ! que je vous aimais !Vous qui montez au ciel‖ mieux que les cathédrales !

Pics de Coudon, Faron,‖ grands rêveurs soucieux,Comme vous tentez bien‖ l’escalade suprême !Comme vous heurtez bien‖ votre colère aux cieux !Révoltés au cœur chaste‖ et ferme, vous que j’aime !

Ô Provence, aujourd’hui‖ je parle et chante ainsi !Et, lorsque je t’avais,‖ c’étaient d’autres contréesQue mon âme en pleurant‖ se rappelait aussi,Et qu’aussi je nommais‖ sublimes et sacrées !

Oui, par-delà les monts‖ et par-dessus l’azur,Plus loin que le nuage‖ et plus haut que les astres,Je sais confusément‖ un pays jeune et pur,Un pays affranchi‖ du mal et des désastres !

Là, l’Amour fraternel‖ est de tous bien connu !Là, tout arbre a des fruits‖ et chaque enfant sa mère ;On ne voit pas un homme‖ errant, débile et nu,Manger le froment dur‖ de la pâle misère !

C’est le pays où luit‖ la bonne Volonté !…Ah ! mon cœur de vingt ans,‖ comme vous battez viteAu nom de la patrie‖ et de la vérité !…Tel, au bord de son nid,‖ l’aiglon tremble et palpite !

Eh bien ! un peu de temps,‖ un peu de temps encor,Ô splendide pays‖ des âmes immortelles,Et je pourrai vers toi‖ prendre enfin mon essor,Quand la mâle Vertu‖ m’aura donné des ailes !

Paris, 7 avril 1867.

Versification

Forme
14 quatrains (quatrains)
Rimes
14(abab)
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
14 quatrains
Mots à la rime
a pas / là-bas masculine, classiqueb rêve / s’élève féminine, classiquea cœur / lenteur masculine, classiqueb collines / marines féminine, classiquea souvenir / souffrir masculine, classiqueb âme / femme féminine, classiquea soleil / sommeil masculine, classiqueb Provence / ensemence féminine, classiquea mains / humains masculine, classiqueb baissée / Pensée féminine, classiquea quitté / immensité masculine, classiqueb derrière / lumière féminine, classiquea bois / autrefois masculine, classiqueb sauvage / plage féminine, classiquea sommets / aimais masculine, classiqueb virginales / cathédrales féminine, classiquea soucieux / cieux masculine, classiqueb suprême / j’aime féminine, classiquea ainsi / aussi masculine, classiqueb contrées / sacrées féminine, classiquea l’azur / pur masculine, classiqueb astres / désastres féminine, classiquea connu / nu masculine, classiqueb mère / misère féminine, classiquea Volonté / vérité masculine, classiqueb vite / palpite féminine, classiquea encor / essor masculine, classiqueb immortelles / ailes féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.8· écart moyen à la rime classique 0.0

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56 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Jeunes Croyances, Paris, Alphonse Lemerre Éditeur, 1867· numérisation wikisource.org· Sources