Le petit-neveu de Grécourt, 1883
L’avocat poussé a bout
Un Avocat fut consultéPar un Tendron d’aimable mine,Qu’un Gars avoit trop insulté.L’homme de Loi, qui l’examine,Trouve, sous sa simple étamine,Deux grands yeux pleins de volupté ;Certain air de naïvetéPeint sur sa figure enfantine ;Un sein par l’Amour agité,Qui se soulève, se mutine,Et semble en sa captivitéAppeler une main lutine,Qui lui rende la liberté.Notre Avocat est transporté :Il lorgne une taille divine,Des pieds mignons et délicats ;Et ce qu’il voit de tant d’appasNe vaut pas ce qu’il en devine.Avec ces titres de faveur,On peut compter sur la ferveurDu Légiste le plus austère.Le nôtre, expert dans tous les droits,Avoit, dit-on, plus d’une foisPris ses licences à Cythère.Enfin, près de la belle assis,Il veut, sans détour, sans mystère,De son cas savoir le précis.‒ « Las ! » dit la belle désolée,» Je vais rappeler mon esprit,» Et vous conter comment s’y prit» Le fripon qui m’a violée.» Il avoit un air tendre et doux,» La taille la mieux découplée,» Et le regard… tout comme vous. »Notre grave Jurisconsulte,Flatté d’avoir les mêmes traits,En ressent une joie occulte ;Et, rajeuni par tant d’attraits,S’approche encore un peu plus prèsDe la beauté qui le consulte.‒ « Poursuivez ce récit, » dit-il,« Car votre affaire m’intéresse.» ‒ Ah ! Monsieur, qu’il étoit subtil !» Que l’Amour inspire d’adresse !» Ses yeux sur mes foibles attraits» Se promenoient avec ivresse. »L’Avocat, qu’un même feu presse,N’a pas des regards plus discrets.« Ce n’est pas tout : sa main hardie» Saisit la mienne au même instant. »Vous sentez, sans que je le die,Que l’Avocat en fait autant.« Ce n’est pas tout : sa perfidie» Méditoit un autre dessein ;» Et toujours plus audacieuse,» Bientôt sa main licencieuse» Fourrage les lis de mon sein. »Notre Avocat, sur ce modèle,Glissant une furtive mainA travers la gaze infidèle,Enfile le même chemin.« Ce n’est pas tout : d’un air farouche,» A ses feux je veux m’opposer ;» Déterminée à tout oser,» Sa bouche se colle à ma bouche. »L’Avocat, que l’exemple touche,Ravit un semblable baiser…Ravit ! je faux, on le lui donne ;On feint de n’y pas consentir :Mais c’est pour mieux faire sentirLe prix de ce qu’on abandonne.Femmes, osez me démentir !Celle qui jamais ne pardonne,Est trop sujette au repentir.« Ce n’est pas tout : son feu redouble,» Il me transporte malgré moi ;» Les genoux tremblants, et l’oeil trouble…» Je ne sais plus ce que je voi. »L’Avocat, non moins troublé qu’elle.Répète une leçon si belle ;Tous deux bientôt perdent la voix ;Tous deux se plongent à la foisDans une extase mutuelle.
Notre Avocat crut jusqu’au boutAvoir imité son modèle.‒ « Ce n’est pas tout, » dit la Donzelle.« ‒ Comment, diable ! ce n’est pas tout !» Qu’avoit-il de plus à vous faire ?» Vous m’étonnez ! dites, ma chère,» Comment la chose se passa ?» ‒ Eh ! mais voici tout le mystère,» Monsieur, c’est qu’il recommença. »
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 5[abab] 4[abba] 4[aa] 3[abbacac] 1[ababba] 1[ababa] 1[abbaab] 1[abaab] 1[aabab]
- Mètre
- Octosyllabes
- Mots à la rime
- a consulté / insulté masculine, classiqueb mine / l’examine féminine, classiquea étamine / enfantine féminine, classiqueb volupté / naïveté masculine, classiquea agité / captivité masculine, classiqueb mutine / lutine féminine, classiquea liberté / transporté masculine, classiquea divine / devine féminine, classiqueb délicats / d’appas masculine, classiquea faveur / ferveur masculine, classiquea austère / Cythère / mystère féminine, classiqueb droits / fois masculine, classiquec assis / précis masculine, classiquea désolée / violée / découplée féminine, classiqueb esprit / prit masculine, classiquec doux / vous masculine, classiquea Jurisconsulte / occulte / consulte féminine, classiqueb traits / d’attraits / près masculine, classiquea dit-il / subtil masculine, classiqueb m’intéresse / d’adresse féminine, classiquea attraits / discrets masculine, classiqueb ivresse / presse féminine, classiquea hardie / die / perfidie féminine, classiqueb instant / autant masculine, classiquea dessein / sein masculine, classiqueb audacieuse / licencieuse féminine, classiquea modèle / infidèle féminine, classiqueb main / chemin masculine, classiquea farouche / bouche / touche féminine, classiqueb m’opposer / oser / baiser masculine, classiquea donne / abandonne / pardonne féminine, classiqueb consentir / sentir masculine, classiquec démentir / repentir masculine, classiquea redouble / trouble féminine, classiqueb moi / voi masculine, classiquea qu’elle / belle féminine, classiquea voix / fois masculine, classiquea mutuelle / modèle / Donzelle féminine, classiqueb bout / tout masculine, classiquea faire / chère / mystère féminine, classiqueb passa / recommença masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 2.1· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
92 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le petit-neveu de Grécourt ou Étrennes gaillardes, PARIS, Isidore LISEUX, Éditeur, 1883· numérisation Project Gutenberg· Sources