Le petit-neveu de Grécourt, 1883
L’observateur en second
OU L’ART D’AIMER
J’ai vu dans les Écrits‖ d’un grand Observateur,Émule d’Hamilton‖ et Poëte des Grâces,Le véritable sens‖ que l’on donne au mot coeur.En admirant‖ B… j’ai marché sur ses traces.Or, écoutez, ami Lecteur,Et vous saurez de moi‖ ce qu’il vous faut entendreAlors que la beauté‖ qui vous a su charmerVous avoûra‖ d’une voix douce et tendre,Qu’elle vous permet de l’aimer.Aimer n’est pas un mot‖ de sens tout à fait vide :Anacréon, Properce‖ et le galant OvideEmployèrent souvent‖ ce mot-là comme il faut.Devinez donc‖ ce que pense une DameDont les attraits‖ sont par l’âge effacés,Quand elle vient se plaindre,‖ en nous vantant sa flamme,Que Monsieur son époux‖ ne l’aime point assez ?Qu’une fille me plaît,‖ qu’elle est intéressante,Quand le besoin d’aimer‖ en secret la tourmente !Comme elle je ressens‖ ce besoin, ces ardeurs ;Pourquoi ne pas unir‖ nos besoins et nos coeurs ?Elle diroit bientôt,‖ d’une voix expirante :Ah ! quand on aime bien,‖ qu’on goûte de douceurs !Mais n’aime pas qui veut,‖ c’est là ce qui me fâche !Tantôt bien, tantôt mal,‖ on remplit cette tâche :J’en vois même plusieurs,‖ que je saurois nommer,Qui, malgré leurs efforts,‖ ne peuvent plus aimer.
Mélidore adoroit‖ (on verra par la suiteQu’ici tout autre mot‖ ne peut être adopté),Adoroit donc une beautéDans l’art d’aimer assez instruite ;Notre amant jeune et sans détour,Dans cet art charmant vrai novice,Depuis plus de six mois‖ qu’il étoit au supplice,N’avoit encore osé‖ déclarer son amour.Aux pieds de Lise enfin‖ il se jette un beau jour,Et pour lui peindre son martyre,Pousse de grands Hélas !‖ verse des pleurs, soupire,Veut lui parler et reste court.L’amante, en le voyant,‖ pensa crever de rire,Et sans prendre pitié‖ du trouble qu’elle inspire,De l’amant à ses pieds,‖ ni de son embarras,Lui répond froidement :‖ ‒ « Non, vous ne m’aimez pas.» ‒ Je ne vous aime pas ?‖… L’amour le plus sincère» N’est-il donc à vos yeux‖ qu’une vaine chimère ?» Quand je brûle d’un feu‖ qui ne peut s’exprimer,» Quand tout mon sang pour vous…‖ ‒ Ce n’est pas là m’aimer,» Et moi, je prétends que l’on m’aime.» ‒ Je vous l’ai déjà dit,‖ ma tendresse est extrême ;» Votre volonté seule‖ est ma suprême loi ;» De grâce, commandez.‖ ‒ Eh bien donc, aimez-moi ! »Désespéré, confus,‖ notre amant se retire ;D’abord il veut se pendre,‖ et puis il réfléchitQue ce seroit tomber‖ d’un malheur dans un pire.Ensuite il cherche en son espritLe sens de chaque mot,‖ et ce qu’Églé veut dire ?L’Amour enfin daigne l’instruire :Avec un si grand Maître‖ une leçon suffit.Quelques jours écoulés,‖ il vole chez sa Dame,Plein d’espoir et surtout‖ bien résolu dans l’âme,De mettre, s’il se peut,‖ la leçon à profit.Il entre… Il la voit seule…‖ Il prend un peu d’audace…Et fit… ce que j’aurois‖ voulu faire à sa place.Pendant les amoureux ébats,L’Amant disoit à sa Maîtresse :« Peux-tu te plaindre encor‖ que je ne t’aime pas ?» Peux-tu douter de ma tendresse ? »La belle lui repart :‖ ‒ « Non, le fait est certain,» Tu m’aimes maintenant,‖ j’en ai la preuve en main. »
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 1[ababa] 4[abab] 12[aa] 1[aabbab] 4[abba]
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (50 de 12, 14 de 8, 4 de 10)· profil 8, 6+6, 4+6
- Mots à la rime
- a Observateur / coeur / Lecteur masculine, classiqueb Grâces / traces féminine, classiquea entendre / tendre féminine, classiqueb charmer / l’aimer masculine, classiquea vide / Ovide féminine, classiquea Dame / flamme féminine, classiqueb effacés / assez masculine, classiquea intéressante / tourmente / expirante féminine, classiqueb ardeurs / coeurs / douceurs masculine, classiquea fâche / tâche féminine, classiquea nommer / aimer masculine, classiquea suite / instruite féminine, classiqueb adopté / beauté masculine, classiquea détour / amour masculine, classiqueb novice / supplice féminine, classiquea jour / court masculine, classiqueb martyre / soupire féminine, classiquea rire / inspire féminine, classiquea embarras / pas masculine, non classiquea sincère / chimère féminine, classiquea s’exprimer / m’aimer masculine, classiquea m’aime / extrême féminine, classiquea loi / aimez-moi masculine, classiquea retire / pire féminine, classiqueb réfléchit / esprit masculine, classiquea dire / l’instruire féminine, classiquea suffit / profit masculine, classiqueb Dame / l’âme féminine, classiquea d’audace / place féminine, classiquea ébats / pas masculine, classiqueb Maîtresse / tendresse féminine, classiquea certain / main masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.7· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
68 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le petit-neveu de Grécourt ou Étrennes gaillardes, PARIS, Isidore LISEUX, Éditeur, 1883· numérisation Project Gutenberg· Sources