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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Alcools, 1913

L’Émigrant de Landor Road

Guillaume Apollinaire· alexandrins surtout, 53 vers

A André Billy.

Le chapeau à la main‖ il entra du pied droitChez un tailleur très chic‖ et fournisseur du roiCe commerçant venait‖ de couper quelques têtesDe mannequins vêtus‖ comme il faut qu’on se vête

La foule en tous les sens‖ remuait en mêlantDes ombres sans amour‖ qui se traînaient par terreEt des mains vers le ciel‖ pleins de lacs de lumièreS’envolaient quelquefois‖ comme des oiseaux blancs

Mon bateau partira‖ demain pour l’AmériqueEt je ne reviendrai jamaisAvec l’argent gardé‖ dans les prairies lyriquesGuider mon ombre aveugle‖ en ces rues que j’aimais

Car revenir c’est bon‖ pour un soldat des IndesLes boursiers ont vendu‖ tous mes crachats d’or finMais habillé de neuf‖ je veux dormir enfinSous des arbres pleins d’oiseaux muets et de singes

Les mannequins pour lui‖ s’étant déshabillésBattirent leurs habits‖ puis les lui essayèrentLe vêtement d’un lord‖ mort sans avoir payéAu rabais l’habilla‖ comme un millionnaire

Au dehors les annéesRegardaient la vitrineLes mannequins victimesEt passaient enchaînées

Intercalées dans l’an‖ c’étaient les journées neuvesLes vendredis sanglants‖ et lents d’enterrementsDe blancs et de tout noirs‖ vaincus des cieux qui pleuventQuand la femme du diable‖ a battu son amant

Puis dans un port d’automne‖ aux feuilles indécisesQuand les mains de la foule‖ y feuillolaient aussiSur le pont du vaisseau‖ il posa sa valiseEt s’assit

Les vents de l’Océan‖ en soufflant leurs menacesLaissaient dans ses cheveux‖ de longs baisers mouillésDes émigrants tendaient‖ vers le port leurs mains lassesEt d’autres en pleurant‖ s’étaient agenouillés

Il regarda longtemps‖ les rives qui moururentSeuls des bateaux d’enfants‖ tremblaient à l’horizonUn tout petit bouquet‖ flottant à l’aventureCouvrit l’Océan d’une‖ immense floraison

Il aurait voulu ce‖ bouquet comme la gloireJouer dans d’autres mers‖ parmi tous les dauphinsEt l’on tissait dans sa mémoireUne tapisserie sans finQui figurait son histoire

Mais pour noyer changées en pouxCes tisseuses têtues‖ qui sans cesse interrogentIl se maria comme un dogeAux cris d’une sirène moderne sans époux

Gonfle-toi vers la nuit‖ O Mer Les yeux des squalesJusqu’à l’aube ont guetté‖ de loin avidementDes cadavres de jours‖ rongés par les étoilesParmi le bruit des flots‖ et des derniers serments

Versification

Mètre
Alexandrins surtout (41 de 12, 5 de 8, 4 de 6, 1 de 3, 1 de 7, 1 de 13)· profil 8, 6, 6÷6, (3), (7), (13)

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

53 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Alcools, Paris, Gallimard, 1920· numérisation damienbe.chez.com· Sources