Poésies, 1900· V Poèmes et fantaisies
Femme au paon
A Falguière.
Non, Maître, non, mille fois non !Ta statue est un joyau rare,Mais pourtant ce n’est pas JunonQui m’apparaît dans le carrare.
Malgré qu’elle ait à son côtéUn paon qui, de l’or de sa queue,Avec noblesse et majestéVa balayant la voûte bleue,
Son œil, qui reste ensorceleurA travers la pose hautaine,Me révèle la grâce en fleurDes brunes filles d’Aquitaine.
Si, par un matin radieux,Souriante, ingénue et nue,Au festin des douze grands dieux,Pareille Junon fût venue,
Croyant à quelque autre CyprisPlus belle et française, ô Falguière !…Le blond Ganymède, surpris,En eût laissé choir son aiguière.
La nappe, — naturellement,De nectar se serait rougie,Et ce notable événementNous changeait la mythologie.
Car, rencontrant femme à son goût,Le roi des dieux, coureur insigne,N’avait plus besoin, mais du tout,De devenir taureau ni cygne,
Ou de se transmuer en or ;Danaé, jeunesse perverse,Dans l’alcôve attendrait encorLa luisante et sonore averse,
Et sur les triomphants sommetsQue l’aigle seul frôle de l’aile,Jupiter, sage désormais,Devenait un époux modèle.
36 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Paul Arène, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1900· numérisation gallica.bnf.fr· Sources