Poésies, 1900· V Poèmes et fantaisies
Gaelʼimar au grand pied
Dans un grand lit sculpté, sur deux larges peaux d’ours,L’écuyer Gaëlʼimar près de la reine EdwigeRepose. — Ainsi que la loi danoise l’exige,Ils ont entre eux, veuf de sa gaine de velours,
L’acier d’un glaive nu qui les tient à distance.Le vieux roi fait la guerre en Chine ; il a chargéGaëlʼimar d’épouser sa femme en son absence.— « Oh ! qui m’arrachera du cœur l’ennui que j’ai ?
« Je meurs si je n’obtiens ce soir un baiser d’elleEt le roi me tuera, certes ! si je le prends ! »Dit Gaëlʼimar, seigneur très sage et très fidèle.— « Qu’il est beau, dit Edwige, et qu’il a les pieds grands !
« Comme il sied aux héros qui vont à la bataille,Il est couvert de fer forgé, … casqué de fer,Ganté de fer, … chaussé de fer, … et puis l’entailleQui lui trancha la joue est charmante. » — L’enfer
Inspire aux amoureux un désir âpre et sombre…Tout sommeille… L’un vers l’autre, les beaux enfantsSe sont tournés. « Je t’aime ! » ont dit deux voix dans l’ombre.Mais le grand sabre : " Holà ! moi je vous le défends ! »
Comme un puissant baron qui chasse dans les plaines,La luxure en leur cœur sonne ses oliphants,Us se cherchent ; déjà se mêlent leurs haleines…Mais le grand sabre : « Holà ! moi je vous le défends ! »
Ce fut toute la nuit des angoisses mortelles,Un loup toute la nuit près des portes hurla,Et la lune en passant ouït des choses tellesQu’elle en pâlit… Mais quand finit cette nuit-là,
A l’heure où le soleil dans la neige se cabre,Où le renard bleu rentre au fond des antres sourds,Dans le grand lit sculpté, sur les larges peaux d’ours,Ils étaient froids tous trois : Lui, la femme et le sabre !
( Le Parnassiculet contemporain, 1867.)
32 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Paul Arène, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1900· numérisation gallica.bnf.fr· Sources