Poésies, 1900· IV Chansons
La source
A mon ami Albert Collignon.
I
Je dormais près d’une fontaine,Dans un paysage oubliéQue le merle connaît à peine :Une abeille m’a réveillé.Et tout à coup, l’âme surprise,J’entends le bruit charmant des eaux,La voix légère de la briseEt le chant des petits oiseaux…
Depuis cette mortelle guerreIl me semblait réellementQu’il n’y eût plus de fleurs sur terreNi d’étoiles au firmament.
II
D’abord, je ne pouvais y croire :Quoi ! maintenant comme autrefoisLes petits oiseaux viennent boireAux petites sources des bois ?Quoi ! les fleurs que la brise égaieGomme autrefois s’ouvrent pour eux ?Quoi ! Par tous les trous de la haieLe soleil rit aux amoureux ?
Depuis cette mortelle guerreIl me semblait réellementQu’il n’y eût plus de fleurs sur terreNi d’étoiles au firmament.
III
Que de jours perdus, et que d’heures !Que de jours les plus beaux des joursQue d’heures, hélas ! les meilleuresOnt. ainsi fui, fui pour toujours !Ces chères heures disparuesDites-moi, qui me les rendra ?Sera-ce toi, César des rues !Toi ? Charlemagne d’Opéra !
Depuis cette mortelle guerreIl me semblait réellementQu’il n’y eût plus de fleurs sur terreNi d’étoiles au firmament.
IV
Puis me roulant dans la verdureEt de tout mon long étendu :— Voici deux ans que ce train dureC’est assez de bonheur perdu.Sous ce peuplier qui frissonneLaissez mon sommeil s’achever !Je ne veux plus haïr personneJe veux oublier et rêver.
Depuis cette mortelle guerreIl me semblait réellementQu’il n’y eût plus de fleurs sur terreNi d’étoiles au firmament
V
Non ! la vengeance est la plus forte ;Mon âme gardera son deuilLe deuil de la liberté morteEt de la patrie au cercueil.Allons ! que l’étoile s’éteigne,Que le ciel perde ses couleurs,Que le cœur de la terre saigneEt que son sang brûle les fleurs !
Depuis cette mortelle guerreIl me semblait réellementQu’il n’y eût plus de fleurs sur terreNi d’étoiles au firmament.
VI
Mais comptez sur toute ma haine,Rois qui fîtes mes jours amers ;J’en jure par cette fontaine,J’en jure par ces arbres verts !Et toi, Déesse, source claire,Pardonne au fou dont les transportsOnt troublé d’un vent de colèreLe calme sacré de tes bords.
Depuis cette mortelle guerreIl me semblait réellementQu’il n’y eût plus de fleurs sur terreNi d’étoiles au firmament.
Mars 1871.
72 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Paul Arène, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1900· numérisation gallica.bnf.fr· Sources