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Poésies, 1900· V Poèmes et fantaisies

Mobilier scolaire

POÉSIE DITE PAR MONSIEUR MARQUET SOUS LA TENTE WILLIS, A VILLE-D’AVRAY, le 28 juin 1885

Paul Arène· 112 vers

Soyez heureux ! — C’est à vos fils que je m’adressePetits diables de qui l’incurable paresse,(Ils se rattraperont, certes ! étant plus grands),Peuple de songes noirs les nuits de leurs parents,Ou bien doux chérubins revenant chaque année,La tête de lauriers en papier couronnée,Mauvais ou bons sujets, n’importe ! C’est pour euxQue nous allons jouer. — Enfin, soyez heureux !Il s’agit, dans le cas assez probable ou cetteReprésentation ferait ici recette,D’acquérir, tressaillez, lacs de Ville d’Avray !Un mobilier scolaire, oh ! mais un riche, en vrai…En vrai bois blanc, très dur. Car rien n’est éphémèreDe ce que veut créer Monsieur Lemerre, maire !Or, étant vieux, je porte envie aux écoliers,Pour qui les menuisiers font de tels mobiliers,Et, positivement, alors que je compareLe sort qui fut le nôtre au sort qu’on vous prépare,C’est d’une bonne foi parfaite que je dis :« Aujourd’hui, — soyez-en sûrs, — vaut mieux que jadis. »L’école était jadis, ceci vous semble étrange,Très généralement une sorte de grange,Au plancher fait de terre, au plafond surbaissé,Où quelques mal peignés ânonnaient l’A.-B.-C.Tandis que dans sa chaire, — Oh ! nullement curule, —Un magister hargneux brandissait la férule.Quels bancs ! On s’écorchait l’échine et les genouxAux ais mal rabotés, d’où ressortaient les clous.Une planche, geignant de façon lamentable,Vous servait à la fois de couchette et de table,Car on dormait dessus en faisant ses bâtons..,L’école était charmante au temps des hannetons,Quand, par la vitre ouverte aux brises printanièresPénétraient, nous parlant d’écoles buissonnièresEt mettant la folie en nos jeunes cerveaux,Des cris d’oiseaux dans des senteurs de foins nouveaux,Alors, pour laid qu’il fût, certe ! il savait nous plaireNotre cher mobilier, si pauvrement scolaire.A grands coups de canif, travaillant au traversDu vieux bois poussiéreux et tout rongé des vers,Nous creusions en tout sens des cavernes suspectes,Où logeaient, surveillés par nous, des tas d’insectes :Le noir rhinocéros qui porte des fardeaux,Le taupin, clown doué d’un ressort dans le dos,Le lucane sournois, mais aimable du reste,Le charançon vêtu d’or vert et le bupreste…J’oubliais l’hydrophile avec le gribouri.Ceux d’entre nous à qui la chasse avait souri,Arrachaient au bureau quelque débris de planche,Et, fiers d’avoir d’affreux reptiles dans leur manche,Ils construisaient, non sans patience et sans art,Une loge pour leur couleuvre ou leur lézard.Moi-même, — cet aveu, je le fais avec joie, —Pour spécialité, j’avais les vers à soie,Et je les nourrissais de feuille de mûrier.L’un fila son cocon entre mon encrierEt l’histoire de France où se voyaient des typesDe rois, que nous ornions souvent de longues pipes.Il fila son cocon ; — Résultat : tout un mois,Indifférent aux rois ainsi qu’à leurs exploits,Et faute d’encrier ne pouvant avoir d’encre,Je me mis à ne rien faire et je passai cancre.Le maître, intrigué fort, se demandait : commentA-t-il pu devenir bête si promptement ?Et je riais, tandis que sur tous les pupitres,Des hannetons liés d’un fil faisaient les pitres.Doux souvenirs !… Mais non ; vous voyez, je me mordsLa langue, et je voulais dire : cruel remords.Vous conseiller, à vous l’espoir de la patrie,De faire de l’école une ménagerie,Et de mettre en morceaux, à grands coups de canifs,Son mobilier ? Jamais ! Nous fûmes subversifs,(Il faut comme l’on dit que jeunesse s’amuse),Subversifs, destructeurs ; cependant notre excuse,Et vous le comprendrez, c’est de l’avoir étéA l’endroit de bahuts croulant de vétusté.Mais vous allez avoir bancs neufs et tables neuves,Des cartes vous disant villes et monts et fleuves,Dessin des continents, immensité des mers,Tout ce que l’homme sait de ce vaste univers.Vous aurez sur vos murs, — ce sont là choses sûres, —Le détail instructif des poids et des mesures ;Vous aurez, vous aurez… (car c’est notre desseinDe vous initier à l’art par le dessin,Et le relief seul pour l’œil ne sait point feindre),Un cube, un octaèdre, à côté d’un cylindre ;Des livres, — notre maire en fabrique à foison, —Un vaste tableau noir pour la grande leçon ;Des plumes, des cahiers réglés, enfin que sais-je ?Vous aurez tout ce qu’ont les riches au collège,Et même (la chose est entre nous), même s’ilNous reste quelque argent, chacun votre fusil.De semblables cadeaux méritent qu’on les traiteAvec égards… Et, puisqu’enfin l’école est prête,Bien meublée au dedans, bien crépie au dehors,Allez et devenez des écoliers très forts ;Apprenez, dédaigneux du vain coléoptère,A différencier l’hectolitre du stère ;Et surtout menuisez le moins possible dansLe sapin frais verni des tables et des bancs.Si pourtant, par malice ou bien par habitude,Vous maltraitiez, hélas ! votre salle d’étude,N’ayez pas des ennuis ni des chagrins trop lourds.C’est le destin commun : par la suite des jours,Tout, pierre, bois ou fer, oui, tout passe, tout lasse,Et tout casse, surtout le mobilier de classe.D’ailleurs, — est-il permis d’exprimer un désir ? —En l’abîmant, un peu, vous nous ferez plaisir ;Car alors, dans vos bois que le beau temps décore,Nous, les comédiens, nous reviendrons encore,Par exemple, en juin mil huit cent quatre-vingt-neuf,Et nous jouerons pour un autre mobilier neuf.

112 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Paul Arène, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1900· numérisation gallica.bnf.fr· Sources