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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésies, 1833· Pièces inédites

À Alfred Tattet

Félix Arvers· sizains, alexandrins, 84 vers

I

Alfred, j’ai vu des jours‖ où nous vivions en frères,Servant les mêmes dieux‖ aux autels littéraires :Le ciel n’avait formé‖ qu’une âme pour deux corps ;Beaux jours d’épanchement,‖ d’amour et d’harmonie,Où ma voix à la tienne‖ incessamment unieAllait se perdre au ciel‖ en de divins accords.

Qui de nous a changé ?‖ Pourquoi dans la carrièreL’un court-il en avant,‖ laissant l’autre en arrière ?Lequel des deux soldats‖ a déserté les rangs ?Pourquoi ces deux vaisseaux‖ qui naviguaient ensemble,Désespérant déjà‖ d’un port qui les rassemble,Vont-ils chercher si loin‖ des bords si différents ?

C’est la loi d’ici-bas :‖ Quand tout change et tout passe.Quand chaque son qui fuit‖ en traversant l’espaceSemble une voix d’ami‖ qui murmure un adieu ;Quand sur nous, sans pitié,‖ déployant ses ravages,Le temps roule sans fin‖ dans un lit sans rivagesPour ne se reposer‖ que dans le sein de Dieu,

Tu veux que notre cœur,‖ chétive créature,Seul exempt ici-bas‖ des lois de la natureQui détruit son ouvrage‖ et le pousse au trépas,Immuable lui seul‖ et lui seul sédentaire.Debout sur les débris,‖ puisse voir sur la terreToute chose changer,‖ et qu’il ne change pas.

Non, non ; je n’ai jamais,‖ divine poésie.Profané ton autel‖ par une apostasie ;J’ai tenu devant tous‖ ton culte pour sacré :A ton temple nouveau‖ j’ai déposé ma pierreEt jamais cette voix‖ n’en vint, comme saint Pierre,A renier le Dieu‖ qu’elle avait adoré.

Je n’ai pas dévoué‖ mon maître aux gémonies,Je n’ai pas abreuvé‖ de fiel et d’avaniesL’idole où mes genoux‖ s’usaient à se plier :Je n’ai point du passé‖ répudié la trace,J’y suis resté fidèle,‖ et n’ai point, comme Horace,Au milieu du combat‖ jeté mon bouclier.

Non, c’est toi qui changeas.‖ Un nom qui se révèleT’éblouit des rayons‖ de sa gloire nouvelle.Tu vois dans le bourgeon‖ le fruit qui doit mûrir :Mécène du Virgile‖ et saint Jean du Messie,Tu répands en tous lieux‖ la sainte Prophétie,Tu sèmes la parole‖ et tu la fais fleurir.

II

Moi, Je suis ainsi fait :‖ au rang des plus grands crimesJe mets le fantastique‖ et les mauvaises rimes :La rime est un écho‖ qui se perd sans effet.S’il ne sait recueillir‖ la voix à sa naissance,C’est un instrument faux,‖ et j’appelle impuissanceLe dédain orgueilleux‖ que certains en ont fait.

Je ne suis pas de ceux‖ qui croient que la pensée,Dans un cadre grossier‖ bien ou mal enchâssée,Puisse assez resplendir‖ de sa propre beauté.Beaucoup en cette erreur‖ sont tombés dans notre âge.Je veux qu’un grand dessein‖ éclairant tout l’ouvrageImprime à chaque vers‖ la vie et l’unité.

Je ne suis pas de ceux‖ qui vont dans les orgiesS’inspirer aux lueurs‖ blafardes des bougies,Qui dans l’air obscurci‖ par les vapeurs du vin,Tentent de ranimer‖ leur muse exténuée,Comme un vieillard flétri‖ qu’une prostituéeSous ses baisers impurs‖ veut réchauffer en vain.

Je crois que le génie‖ est un fils du mystère,Qui veut être lavé‖ des fanges de la terre,Pour marcher dans sa force‖ et dans sa liberté ;Je crois qu’un vase infect‖ en souillerait la flamme ;Que, pour l’œuvre divin,‖ le corps, ainsi que l’âme,A besoin de pudeur‖ et de virginité.

C’est ainsi que j’entends‖ l’œuvre de poésie :Chacun de nous s’est fait‖ l’art à sa fantaisie,Chacun de nous l’a vu‖ d’un différent côté.Prisme aux mille couleurs,‖ chaque œil en saisit uneSuivant le point divers‖ où l’a mis la fortune :Dieu lui seul peut tout voir‖ dans son immensité.

Conserve la croyance‖ et respecte la nôtre,Apôtre dévoué de la gloire d’un autre ;Fais-toi du nouveau Dieu‖ confesseur et martyr,Ne crois pas que mon cœur‖ cède comme une argileNi que ta voix, prêchant‖ le nouvel Évangile,Si chaude qu’elle soit,‖ puisse me convertir.

Adieu. Garde ta foi,‖ garde ton opulence.Laisse-moi recueillir‖ mon cœur dans le silence,Laisse-moi consumer‖ mes jours comme un reclus ;Pardonne cependant‖ à cette rêverie,C’est le chant d’un proscrit‖ en quittant la patrie,C’est la voix d’un ami‖ que tu n’entendras plus.

Versification

Forme
Sizains
Rimes
14(aabccb)
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
7 sizains
Mots à la rime
a frères / littéraires féminine, classiqueb corps / accords masculine, classiquec d’harmonie / unie féminine, classiquea carrière / arrière féminine, classiqueb rangs / différents masculine, classiquec ensemble / rassemble féminine, classiquea passe / l’espace féminine, classiqueb adieu / Dieu masculine, classiquec ravages / rivages féminine, classiquea créature / nature féminine, classiqueb trépas / pas masculine, classiquec sédentaire / terre féminine, classiquea poésie / apostasie féminine, classiqueb sacré / adoré masculine, classiquec pierre / Pierre féminine, classiquea gémonies / d’avanies féminine, classiqueb plier / bouclier masculine, classiquec trace / Horace féminine, classiquea révèle / nouvelle féminine, classiqueb mûrir / fleurir masculine, classiquec Messie / Prophétie féminine, classiquea crimes / rimes féminine, classiqueb effet / fait masculine, classiquec naissance / impuissance féminine, classiquea pensée / enchâssée féminine, classiqueb beauté / l’unité masculine, classiquec âge / l’ouvrage féminine, classiquea orgies / bougies féminine, classiqueb vin / vain masculine, classiquec exténuée / prostituée féminine, classiquea mystère / terre féminine, classiqueb liberté / virginité masculine, classiquec flamme / l’âme féminine, classiquea poésie / fantaisie féminine, classiqueb côté / immensité masculine, classiquec une / fortune féminine, classiquea nôtre / autre féminine, classiqueb martyr / convertir masculine, classiquec argile / Évangile féminine, classiquea opulence / silence féminine, classiqueb reclus / plus masculine, classiquec rêverie / patrie féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 2.2· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

84 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies, H. Floury, éditeur, 1900· numérisation archive.org· Sources