Poésies, 1833· Pièces inédites
L’Anniversaire
A MLLE L… D…
Le soleil une fois‖ a parcouru l’annéeEt ramené pour nous‖ la fatale journéeOù sans pouvoir la plaindre,‖ où sans la secourir,Sur un lit étranger‖ nous la vîmes mourir.Des jours qui ne sont plus‖ franchissant la barrière,Rejetons un instant‖ nos regards en arrière,Interrogeons les cœurs,‖ cherchons dans le passéQuel pieux souvenir‖ son trépas a laissé :D’abord d’un monde vain‖ la foule inattentiveA paru se prêter‖ à notre voix plaintive.Quelques uns, arrêtés‖ près du tombeau récent,Donnèrent à sa mort‖ une larme en passant ;Mais bientôt dans leurs cœurs‖ l’égoïsme de glaceD’un regret passager‖ vint reprendre la place,Ils se sont éloignés,‖ et dès le lendemain.Sans détourner la tête,‖ ils passaient leur chemin.Sourd aux gémissemens‖ de la douleur qui veilleLe monde avait repris‖ sa marche de la veille,Et rien n’était sorti‖ de l’ordre accoutumé.Rien… qu’un tombeau de plus‖ qui s’était refermé.Ainsi quand dans l’eau pure‖ une feuille est tombéeQue d’un saule voisin‖ le vent a dérobée.L’onde qui voit troubler‖ son cours silencieuxUn instant a cessé‖ de réfléchir les cieux ;Mais bientôt sur l’azur‖ de l’humide fontaineLes flots n’ont plus laissé‖ qu’une trace lointaine.Et le cristal limpide‖ un moment agitéA retrouvé l’éclat‖ et l’immobilité.
Mais quand tous en un jour‖ se sont éloignés d’elle,Moi-même à sa mémoire‖ ai-je été plus fidèle ?Sur de nouveaux projets,‖ sur de nouveaux plaisirsN’ai-je point tour à tour‖ promené mes désirs ?Un rêve n’a-t-il pas‖ à mon âme inquièteFait soupçonner un jour‖ que j’étais né poète ?Parfois, vers les honneurs,‖ mon orgueil n’a-t-il pasEspéré des chemins‖ aplanis sous mes pas,Et soudain, oubliant‖ la misère importune.Dans un brillant lointain‖ entrevu la fortune ?Que dis-je ? malgré moi,‖ malgré mes vains sermens,Ai-je su maîtriser‖ de vagues mouvemens ?Ai-je su résister‖ à ce charme qu’inspireD’un souris enchanteur‖ l’irrésistible empire,Et l’éclat d’un regard‖ ne m’a-t-il pas renduUn espoir de bonheur‖ que je croyais perdu ?Oui : mais lorsque bientôt‖ de ce songe éphémèreUne affreuse clarté‖ dissipait la chimère,Quand d’un génie étroit‖ les efforts impuissansN’arrachaient à mon luth‖ que de faibles accens,Quand ma vue à l’erreur‖ une fois arrachéeRetrouvait sur mes pas‖ la misère attachée,Quand mon amour déçu‖ livrait à des méprisDe stériles soupirs‖ qui n’étaient point compris,Alors, et succombant‖ au poids de la souffrance,Mon âme détrompée‖ et morte à l’espérance,Ramenée aussitôt‖ vers un doux souvenir,Demandait au passé‖ l’oubli de l’avenir :Alors pour un moment‖ son image exilée,A l’heure du réveil‖ aussitôt rappelée,Revenait près de moi‖ durant les mauvais jours,Comme ces vieux amis‖ qu’on retrouve toujours !
Oh ! qui me donnera‖ d’aller dans vos prairiesPromener chaque jour‖ mes tristes rêveries,Rivages fortunés‖ où parmi les roseauxL’Yonne tortueuse‖ égare au loin ses eaux !Oui, je veux vous revoir,‖ poétiques ombrages,Bords heureux, à jamais‖ ignorés des orages,Peupliers si connus,‖ et vous restes touchansQui m’avez inspiré‖ jadis mes premiers chants,— Avant que ces beaux lieux,‖ si pleins de son absence,D’un autre possesseur‖ n’aient connu la puissance.Hélas, qui me dira‖ si ce maître nouveauN’y viendra point porter‖ l’inflexible niveau,Si de ces bois touffus‖ les ombres protectricesNe doivent pas un jour‖ éprouver ses caprices,Et s’il ne viendra pas‖ proscrire en peu d’instansCes éloquens débris‖ qu’eût épargné le temps !Car il ne saura pas‖ qu’à ces fleurs disperséesNotre amour attachait‖ de pieuses pensées,Et qu’aux moindres objets‖ venait partout s’unirLe charme douloureux‖ d’un triste souvenir.Comme alors, si jamais‖ le destin plus facilePrêtait à ma prière‖ une oreille docile,Si sa main à mes yeux‖ daignait un jour montrerCes brillantes faveurs‖ que je n’ose espérer,J’irais, j’arrêterais‖ les haches déjà prêtesA promener la mort‖ au sein de ces retraites,Je prîrais pour ces murs,‖ et me croirais heureuxDe pouvoir, à prix d’or,‖ intercéder pour eux ;Riche, et maître à mon tour‖ de ce vaste domaine,Je saurais dérober‖ à la faulx inhumaineCes bosquets, ces taillis,‖ qui resteraient du moinsDes beaux jours envolés‖ silencieux témoins !D’un maître sans pitié‖ ces paisibles ombragesN’auraient plus désormais‖ à craindre les outrages ;Et nous, qui la pleurons,‖ dans ce triste séjourNous irions tous les ans‖ solenniser ce jour,Nous irions demander‖ à ce lieu solitaireS’il est vrai que la mort‖ nous cache un grand mystère,Et si dans le tombeau‖ ceux qui sont endormisN’entendent pas encor‖ la voix de leurs amis !
6 Septembre 1828.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 50((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 3 distiques
- Mots à la rime
- a l’année / journée féminine, classiqueb secourir / mourir masculine, classiquea barrière / arrière féminine, classiqueb passé / laissé masculine, classiquea inattentive / plaintive féminine, classiqueb récent / passant masculine, classiquea glace / place féminine, classiqueb lendemain / chemin masculine, classiquea veille féminine, classiqueb accoutumé / refermé masculine, classiquea tombée / dérobée féminine, classiqueb silencieux / cieux masculine, classiquea fontaine / lointaine féminine, classiqueb agité / l’immobilité masculine, classiquea d’elle / fidèle féminine, classiqueb plaisirs / désirs masculine, classiquea inquiète / poète féminine, classiqueb pas masculine, classiquea importune / fortune féminine, classiqueb sermens / mouvemens masculine, classiquea qu’inspire / empire féminine, classiqueb rendu / perdu masculine, classiquea éphémère / chimère féminine, classiqueb impuissans / accens masculine, classiquea arrachée / attachée féminine, classiqueb mépris / compris masculine, classiquea souffrance / l’espérance féminine, classiqueb souvenir / l’avenir masculine, classiquea exilée / rappelée féminine, classiqueb jours / toujours masculine, classiquea prairies / rêveries féminine, classiqueb roseaux / eaux masculine, classiquea ombrages / orages féminine, classiqueb touchans / chants masculine, classiquea absence / puissance féminine, classiqueb nouveau / niveau masculine, classiquea protectrices / caprices féminine, classiqueb d’instans / temps masculine, classiquea dispersées / pensées féminine, classiqueb s’unir / souvenir masculine, classiquea facile / docile féminine, classiqueb montrer / espérer masculine, classiquea prêtes / retraites féminine, classiqueb heureux / eux masculine, classiquea domaine / inhumaine féminine, classiqueb moins / témoins masculine, classiquea ombrages / outrages féminine, classiqueb séjour / jour masculine, classiquea solitaire / mystère féminine, classiqueb endormis / amis masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 2.3· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
100 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies, H. Floury, éditeur, 1900· numérisation archive.org· Sources