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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésies, 1833· Mes heures perdues

La Vie

Félix Arvers· distiques, alexandrins, 108 vers

Je sais que vous riez amèrement de cette nécessité où
l’on est, en France, de prendre un état. Ne méprisez pas tant
l’expérience et la sagesse de nos pères. Il vaut mieux, mon
cher René, ressembler un peu plus au commun des hommes,
et avoir un peu moins de malheur.M. de Chateaubriand.

Amis, accueillez-moi,‖ j’arrive dans la vie.Dépensons l’existence‖ au gré de notre envie :Vivre, c’est être libre,‖ et pouvoir à loisirAbandonner son âme‖ à l’attrait du plaisir ;C’est chanter, s’enivrer‖ des cieux, des bois, de l’onde,Ou, parmi les tilleuls,‖ suivre une vierge blonde !— C’est bien là le discours‖ d’un enfant. Écoutez :Vous avez de l’esprit.‖ — Trop bon. — Et méritezQu’un ami plus mûr vienne,‖ en cette circonstance,D’un utile conseil‖ vous prêter l’assistance.Il ne faut pas se faire‖ illusion ici ;Avant d’être poète,‖ et de livrer ainsiVotre âme à tout le feu‖ de l’ardeur qui l’emporte.Avez-vous de l’argent ?‖ — Que sais-je ? et que m’importe ?— Il importe beaucoup ;‖ et c’est précisémentCe qu’il faut, avant tout,‖ considérer. — Vraiment ?— S’il fut des jours heureux,‖ où la voix des poètesEnchaînait à son gré‖ les nations muettes,Ces jours-là ne sont plus,‖ et depuis bien long-temps :Est-ce un bien, est-ce un mal,‖ je l’ignore, et n’entendsQue vous prouver un fait,‖ et vous faire comprendreQue si le monde est tel,‖ tel il faut bien le prendre.Le poète n’est plus‖ l’enfant des immortels,A qui l’homme à genoux‖ élevait des autels ;Ce culte d’un autre âge‖ est perdu dans le nôtre,Et c’est tout simplement un homme comme un autre.Si donc vous n’avez rien,‖ travaillez pour avoir ;Embrassez un état :‖ le tout est de savoirChoisir, et sans jamais‖ regarder en arrière,D’un pas ferme et hardi‖ poursuivre sa carrière.— Et ce monde idéal‖ que je me figurais !Et ces accens lointains‖ du cor dans les forêts !Et ce bel avenir,‖ et ces chants d’innocence !Et ces rêves dorés‖ de mon adolescence !Et ces lacs, et ces mers,‖ et ces champs émaillés,Et ces grands peupliers,‖ et ces fleurs ! — Travaillez.Apprenez donc un peu,‖ jeune homme, à vous connaître :Vous croyez que l’on n’a‖ que la peine de naître,Et qu’on est ici-bas‖ pour dormir, se lever,Passer, les bras croisés,‖ tout le jour à rêver ;C’est ainsi qu’on se perd,‖ c’est ainsi qu’on végète :Pauvre, inutile à tous,‖ le monde vous rejette :Contre la faim, le froid,‖ on lutte, on se débatQuelque temps, et l’on va‖ mourir sur un grabat.Ce tableau n’est pas gai,‖ ce discours n’est pas tendre.C’est vrai ; mais j’ai voulu‖ vous faire bien entendre,Par amitié pour vous,‖ et dans votre intérêt,Où votre poésie‖ un jour vous conduirait.

Cet homme avait raison,‖ au fait : j’ai dû me taire.Je me croyais poète,‖ et me voici notaire.J’ai suivi ses conseils,‖ et j’ai, sans m’effrayer,Subi le lourd fardeau‖ d’une charge à payer.Je dois être content :‖ c’est un très bel office ;C’est magnifique, à part‖ même le bénéfice.On a bonne maison,‖ on reçoit les jeudis ;On a des clercs, qu’on loge‖ en haut, dans un taudis.Il est vrai que l’état‖ n’est pas fort poétique.Et rien n’est positif‖ comme l’acte authentique.Mais il faut pourtant bien‖ se faire une raison,Et tous ces contes bleus‖ ne sont plus de saison :Il faut que le notaire,‖ homme d’exactitude,D’un travail assidu‖ se fasse l’habitude ;Va, malheureux ! et si‖ quelquefois il advientQu’un riant souvenir‖ d’enfance vous revient,Si vous vous rappelez‖ que la voix des géniesVous berçait, tout petit,‖ de vagues harmonies ;Si, poursuivant encor‖ un bonheur qu’il rêva.L’esprit vers d’autres temps‖ veut se retourner : Va !Est-ce avec tout cela‖ qu’on mène son affaire ?N’as-tu pas ce matin‖ un testament à faire ?Le client est fort mal,‖ et serait en état,Si tu tardais encor,‖ de mourir intestat.

Mais j’ai trente-deux ans accomplis ; à mon âgeIl faut songer pourtant‖ à se mettre en ménage ;Il faut faire une fin,‖ tôt ou tard. Dans le temps.J’y songeais bien aussi,‖ quand j’avais dix-huit ans.Je voyais chaque nuit,‖ de la voûte étoilée,Descendre sur ma couche‖ une vierge voilée ;Je la sentais, craintive,‖ et cédant à mes vœux.D’un souffle caressant‖ effleurer mes cheveux ;Et cette vision‖ que j’avais tant rêvée.Sur la terre, une fois,‖ je l’avais retrouvée.Oh ! qui me les rendra‖ ces rapides instans,Et ces illusions‖ d’un amour de vingt ans !L’automne à la campagne,‖ et ses longues soirées,Les mères, dans un coin‖ du salon retirées,Ces regards pleins de feu,‖ ces gestes si connus,Et ces airs si touchans‖ que j’ai tous retenus ?Tout à coup une voix‖ d’en haut l’a rappelée :Cette vie est si triste !‖ elle s’en est allée ;Elle a fermé les yeux,‖ sans crainte, sans remords ;Mais pensent-ils encore‖ à nous ceux qui sont morts ?

Il s’agit bien ici‖ d’un amour platonique !Me voici marié :‖ ma femme est fille unique ;Son père est épicier‖-droguiste retiré,Et riche, qui plus est :‖ je le trouve à mon gré.Il n’est correspondant‖ d’aucune académie.C’est vrai ; mais il est rond,‖ et plein de bonhomie :Et puis j’aime ma femme,‖ et je crois en effet,En demandant sa main,‖ avoir sagement fait.Est-il un sort plus doux,‖ et plus digne d’envie ?On passe, au coin du feu,‖ tranquillement sa vie :On boit, on mange, on dort,‖ et l’on voit arriverDes enfans qu’il faut mettre‖ en nourrice, élever,Puis établir enfin :‖ puis viennent les années,Les rides au visage‖ et les couleurs fanées,Puis les maux, puis la goutte.‖ On vit comme celaCinquante ou soixante ans,‖ et puis on meurt. Voilà.

Versification

Forme
Distiques
Rimes
54((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6−6
Strophes
4 distiques
Mots à la rime
a vie / envie féminine, classiqueb loisir / plaisir masculine, classiquea l’onde / blonde féminine, classiqueb Écoutez / méritez masculine, classiquea circonstance / l’assistance féminine, classiqueb ici / ainsi masculine, classiquea l’emporte / m’importe féminine, classiqueb précisément / Vraiment masculine, classiquea poètes / muettes féminine, classiqueb long-temps / n’entends masculine, classiquea comprendre / prendre féminine, classiqueb immortels / autels masculine, classiquea nôtre / autre féminine, classiqueb avoir / savoir masculine, classiquea arrière / carrière féminine, classiqueb figurais / forêts masculine, classiquea d’innocence / adolescence féminine, classiqueb émaillés / Travaillez masculine, classiquea connaître / naître féminine, classiqueb lever / rêver masculine, classiquea végète / rejette féminine, classiqueb débat / grabat masculine, classiquea tendre / entendre féminine, classiqueb intérêt / conduirait masculine, classiquea taire / notaire féminine, classiqueb m’effrayer / payer masculine, classiquea office / bénéfice féminine, classiqueb jeudis / taudis masculine, classiquea poétique / authentique féminine, classiqueb raison / saison masculine, classiquea d’exactitude / l’habitude féminine, classiqueb advient / revient masculine, classiquea génies / harmonies féminine, classiqueb rêva / Va masculine, classiquea affaire / faire féminine, classiqueb état / intestat masculine, classiquea âge / ménage féminine, classiqueb temps / ans masculine, classiquea étoilée / voilée féminine, classiqueb vœux / cheveux masculine, classiquea rêvée / retrouvée féminine, classiqueb instans / ans masculine, classiquea soirées / retirées féminine, classiqueb connus / retenus masculine, classiquea rappelée / allée féminine, classiqueb remords / morts masculine, classiquea platonique / unique féminine, classiqueb retiré / gré masculine, classiquea académie / bonhomie féminine, classiqueb effet / fait masculine, classiquea d’envie / vie féminine, classiqueb arriver / élever masculine, classiquea années / fanées féminine, classiqueb cela / Voilà masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 2.7· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

108 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies, H. Floury, éditeur, 1900· numérisation archive.org· Sources