Poésies, 1833· Mes heures perdues
Le Commencement de l’Année
Écoutez bien : l’heure est sonnée ;La dernière du dernier jour,Le dernier adieu d’une annéeQui vient de s’enfuir sans retour !Encore une étoile pâlie ;Encore une page remplieDu livre immuable du Temps !Encore un pas fait vers la tombe,Encore une feuille qui tombeDe la couronne de nos ans !
Et toi qui viens à nous,‖ jeune vierge voilée,Dis-nous, dois-tu passer‖ joyeuse ou désolée ?Apprends-nous les secrets‖ enfermés dans ta main :Quels dons apportes-tu‖ dans les plis de ta robe,Vierge ; et qui nous dira‖ le mot que nous dérobe,Le grand mystère de demain ?
Dois-tu, comme la bien-aiméeAu souffle du vent matinal,Passer rieuse et parfuméeDes senteurs du lit virginal ?Dois-tu nous apparaître amèreComme la douleur d’une mèreAu tombeau de ses enfans morts.Ou, comme un lamentable drame,Laisser pour adieu dans notre âmeLe désespoir et le remords ?
Mais qu’importe, mon Dieu,‖ ce que ta main enserreDe pluie ou de soleil,‖ de joie ou de misère !Pourquoi tenter si loin‖ le muet avenir ?Combien, dans cette foule‖ à la mort destinée.Qui voyant aujourd’hui‖ commencer cette année.Ne doivent pas la voir finir !
Moi-même, qui fais le prophète.Que sais-je, hélas ! si ce flambeauQui m’éclaire dans une fêteNe luira pas sur mon tombeau ?Peut-être une main redoutableM’entraînera hors de la tableAvant le signal de la fin.Comme une marâtre inhumaineQui guette un enfant, et l’emmèneSans qu’il ait assouvi sa faim.
Et l’homme cependant,‖ si pauvre et si fragile.Passager d’un moment‖ dans sa maison d’argile,Misérable bateau‖ sur l’Océan jeté,Dans cet amas confus‖ de rumeurs incertaines,Sent au fond de son cœur‖ comme des voix lointainesQui lui parlent d’éternité.
Et quoiqu’un terrible mystèreLui laisse ignorer pour toujoursSi sa part d’avenir sur terreSe compte par ans ou par jours,Il croit, dans sa pensée altière.Que pour jamais à la matièreCe rayon de l’âme est uni :Il cherche un but insaisissable :Pour le rocher prenant le sable.Et l’inconnu pour l’infini.
Mais regarde en arrière,‖ et compte tes années,Si promptes à fleurir‖ et si vite fanées :Celles-là ne devaient‖ non plus jamais finir :Qu’à des rêves moins longs‖ ton âme s’abandonne,Imprudent ! et du moins‖ que le passé te donneLa mesure de l’avenir.
Toutefois de l’an qui commenceSaluons la nativité,Cet anneau de la chaîne immenseQui se perd dans l’éternité ;Et s’il est vrai que cette annéePar grâce encor nous soit donnée,N’usons pas nos derniers instansA chercher si de son visageCe voile épais est le présageDe la tempête ou du beau temps.
Et vous tous, mes amis,‖ vous qui sur cette terreSemez d’ombre et de fleurs‖ mon sentier solitaire,Des biens que je n’ai pas‖ puisse Dieu vous doter ;Sitôt que la clarté‖ doive m’être ravie,Puisse-t-il ajouter‖ aux jours de votre vieCeux qu’il lui plaira de m’ôter !
1er Janvier 1833.
Versification
- Forme
- Dizains
- Rimes
- 5{1(ababccdeed) 1(aabccb)}
- Mètre
- Octosyllabes et alexandrins (55 de 8, 25 de 12)· profil 8, 6+6
- Strophes
- 5 dizains, 5 sizains
- Mots à la rime
- a sonnée / année féminine, classiqueb jour / retour masculine, classiquec pâlie / remplie féminine, classiqued Temps / ans masculine, classiquee tombe féminine, classiquea voilée / désolée féminine, classiqueb main / demain masculine, classiquec robe / dérobe féminine, classiquea bien-aimée / parfumée féminine, classiqueb matinal / virginal masculine, classiquec amère / mère féminine, classiqued morts / remords masculine, classiquee drame / âme féminine, classiquea enserre / misère féminine, classiqueb avenir / finir masculine, classiquec destinée / année féminine, classiquea prophète / fête féminine, classiqueb flambeau / tombeau masculine, classiquec redoutable / table féminine, classiqued fin / faim masculine, classiquee inhumaine / l’emmène féminine, classiquea fragile / d’argile féminine, classiqueb jeté / d’éternité masculine, classiquec incertaines / lointaines féminine, classiquea mystère / terre féminine, classiqueb toujours / jours masculine, classiquec altière / matière féminine, classiqued uni / l’infini masculine, classiquee insaisissable / sable féminine, classiquea années / fanées féminine, classiqueb finir / l’avenir masculine, classiquec s’abandonne / donne féminine, classiquea commence / immense féminine, classiqueb nativité / l’éternité masculine, classiquec année / donnée féminine, classiqued instans / temps masculine, classiquee visage / présage féminine, classiquea terre / solitaire féminine, classiqueb doter / m’ôter masculine, classiquec ravie / vie féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 2.3· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
80 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies, H. Floury, éditeur, 1900· numérisation archive.org· Sources