Poésies, 1833· Mes heures perdues
Le Poète
Qui peut empêcher l’hirondelle,Quand vient la saison des frimas,D’aller chercher à tire d’aileD’autres cieux et d’autres climats ?Qui peut, lorsque l’heure est venue,Empêcher au sein de la nue —Le jour éteint de s’arrêterSur les derniers monts qu’il colore ?L’amant d’aimer, la fleur d’écloreEt le poète de chanter ?
Le transport d’un pieux délireA lui d’abord s’est révélé,Et des sons lointains d’une lyreSon premier rêve fut troublé :Tel que Janus aux deux visagesDont l’œil plongeait sur tous les âges,Le ciel ici-bas l’a placéComme un enseignement austère,Comme un prophète sur la terreDe l’avenir et du passé.
Mais hélas ! pour qu’il accomplisseSa tâche au terrestre séjour,Il faudra qu’un nouveau suppliceVienne l’éprouver chaque jour ;Que des choses de cette vieEt de tous ces biens qu’on envieIl ne connaisse que les pleurs ;Que brûlé d’une ardeur secrèteIl soit au fond de sa retraiteVisité par tous les malheurs.
Il faut que les chants qu’il apporteSoient repoussés par le mépris ;Qu’il frappe, et qu’on ferme la porte ;Qu’il parle et ne soit point compris :Que nul de lui ne se souvienne,Que jamais un ami ne vienneGuider la nuit ses pas errans ;Qu’il épuise la coupe amèreQu’il soit renié de sa mère.Et méconnu de ses parens.
Il faut qu’il sache le martyre ;Il faut qu’il sente le couteauLevé sur sa tête et qu’on tireAu sort les parts de son manteau ;Il faut qu’il sache le naufrage.Le poète est beau dans l’orage,Le poète est beau dans les fers ;Et sa voix est bien plus touchanteLorsqu’elle est plaintive, et ne chanteQue les malheurs qu’il a soufferts.
Il faut qu’il aime, qu’il connaisseTout ce qu’on éprouve en aimant,Et tour à tour meure et renaisseDans un étroit embrassement ;Qu’en ses bras, naïve et sans crainte,Aux charmes d’une douce étreinteUne vierge au cœur innocent.Silencieuse, s’abandonne,Belle du bonheur qu’elle donneEt du bonheur qu’elle ressent.
Et que bientôt la vierge oublieCes transports et ces doux instans ;Que d’une autre image remplie,Elle vive heureuse et long-temps ;Que, si cette amour effacéeQuelque jour s’offre à sa pensée,Ce soit comme un hôte imprévu.Comme un rayon pendant l’orage,Comme un ami du premier âgeQu’on se ressouvient d’avoir vu.
Éprouvé par la destinée.Il entrevoit des temps meilleurs,Il sait qu’il doit de sa journéeRecevoir le salaire ailleurs ;Car loin de tous les yeux profanes,Un ange aux ailes diaphanesVint au milieu de ses ennuisLui révéler que cette vieDoit finir, pour être suivieDe jours qui n’auront pas de nuits.
Qu’un autre, épris d’une ardeur sainte,Les yeux tournés vers l’avenir,S’élance pour franchir l’enceinteQui ne peut plus le contenir :Qu’il poursuive une renomméeQui par tout l’univers seméeRetentisse chez nos neveux ;Mêlée aux tempêtes civiles,Qu’au seuil des grands, au sein des villes.Sa voix résonne : moi, je veux
Dans le silence et le mystère,Loin du monde, loin des méchans,Que l’on m’ignore, et que la terreNe sache de moi que mes chants :A l’œil curieux de l’envieSoigneux de dérober ma vieEt la trace de tous mes pas.Je me sauverai de l’orage ;Comme ces oiseaux sous l’ombrage,Qu’on entend et qu’on ne voit pas.
Versification
- Forme
- 10 dizains (strophes variées)
- Rimes
- 8(ababccdeed) 2(ababccbddb)
- Mètre
- Octosyllabes
- Strophes
- 10 dizains
- Mots à la rime
- a l’hirondelle / d’aile féminine, classiqueb frimas / climats masculine, classiquec venue / nue féminine, classiqued s’arrêter / chanter masculine, classiquee colore / d’éclore féminine, classiquea délire / lyre féminine, classiqueb révélé / troublé masculine, classiquec visages / âges féminine, classiqueb placé / passé masculine, classiqued austère / terre féminine, classiquea accomplisse / supplice féminine, classiqueb séjour / jour masculine, classiquec vie / envie féminine, classiqued pleurs / malheurs masculine, classiquee secrète / retraite féminine, classiquea apporte / porte féminine, classiqueb mépris / compris masculine, classiquec souvienne / vienne féminine, classiqued errans / parens masculine, classiquee amère / mère féminine, classiquea martyre / tire féminine, classiqueb couteau / manteau masculine, classiquec naufrage / l’orage féminine, classiqued fers / soufferts masculine, classiquee touchante / chante féminine, classiquea connaisse / renaisse féminine, classiqueb aimant / embrassement masculine, classiquec crainte / étreinte féminine, classiqueb innocent / ressent masculine, classiqued s’abandonne / donne féminine, classiquea oublie / remplie féminine, classiqueb instans / long-temps masculine, classiquec effacée / pensée féminine, classiqued imprévu / vu masculine, classiquee l’orage / âge féminine, classiquea destinée / journée féminine, classiqueb meilleurs / ailleurs masculine, classiquec profanes / diaphanes féminine, classiqued ennuis / nuits masculine, classiquee vie / suivie féminine, classiquea sainte / l’enceinte féminine, classiqueb l’avenir / contenir masculine, classiquec renommée / semée féminine, classiqued neveux / veux masculine, classiquee civiles / villes féminine, classiquea mystère / terre féminine, classiqueb méchans / chants masculine, classiquec l’envie / vie féminine, classiqued pas masculine, classiquee l’orage / l’ombrage féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 2.5· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
100 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies, H. Floury, éditeur, 1900· numérisation archive.org· Sources