Poésies, 1833
Préface
A MON LIVRE
O toi ! mon premier né,‖ qu’une amour maternelleA nourri de son lait‖ et couvé de son aile,Qui grandis sans effort,‖ enfanté librement,A mes heures de calme‖ et de recueillement ;Avant de te livrer,‖ pauvre enfant, aux oragesDe cette mer houleuse‖ et féconde en naufrages.Et de t’abandonner‖ à la grâce de Dieu,Que je te parle encor,‖ que je te dise adieu !Hélas ! je ne sais pas‖ à quelles destinéesDieu réserve la part‖ qu’il ma faite d’années,Et s’il ne voulut pas,‖ aux flancs qui t’ont porté.Accorder la puissance‖ et la fécondité.Quoiqu’il puisse advenir,‖ dût-il sur cette terreTe laisser cheminer‖ obscur et solitaire,Ou, comme au vieux Jacob,‖ daignât-il m’envoyerDouze fils grands et beaux‖ s’ébattre à mon foyer.C’est sur toi que je veux,‖ sur toi, tête chérie,Verser tous les trésors‖ de mon idolâtrie !Dieu pourra m’en donner‖ qui seront plus parfaits,Mais, nous autres parens,‖ nous sommes ainsi faits ;Nous avons par momens‖ d’étranges préférences :C’est sur toi que j’ai mis‖ toutes mes espérances,Comme ces vieux barons,‖ prévenus en secretPour un coquin de fils,‖ pilier de cabaret.Pâture d’usuriers‖ et coureur de Julies,Qui trouvaient une excuse‖ à toutes ses folies,Sans pouvoir de cela‖ donner d’autre raisonSinon que c’était lui‖ l’aîné de sa maison.
Et cependant voilà‖ que pour une fumée,Pour l’éclair d’un instant‖ qu’on nomme renommée,Pour vouloir follement‖ attacher à mes pasUn misérable bruit‖ que l’on n’entendra pas.J’ai troublé le repos‖ de ta douce retraite,J’ai découvert à tous‖ ta nudité secrète,Et déchiré le voile‖ où tu t’étais caché,Comme une belle esclave‖ au milieu d’un marché.Au moins, pauvre petit,‖ avant que je t’envoie,Ainsi que ces enfans‖ de la vieille Savoie,Faire ton tour du monde,‖ et que jusqu’au cheminJ’aille te reconduire‖ en te donnant la main.N’as-tu rien oublié‖ de ton petit bagage ?Perdu dans cette foule,‖ ignorant son langage,Le début sera rude, et je dois t’avertirQue bien long-temps peut-être‖ il te faudra pâtir ;Mais contre leur mépris‖ et leur indifférence,Sois homme de courage‖ et de persévérance,Crains toujours le bon Dieu,‖ reste honnête garçon,Et suis toujours ta route‖ en chantant ta chanson.Il en passera bien‖ qui n’y prendront pas garde,Mais il n’en faut qu’un seul‖ qui s’arrête et regarde,Pour que tous aussitôt‖ s’en viennent se presserPour entendre ta vielle‖ et pour te voir danser.C’est le commencement‖ de plus d’une fortune ;Enfin, l’on ne sait pas !‖ peut-être il en est uneQui t’attend toute prête,‖ et que tu trouverasUn beau jour à ta porte‖ et t’ouvrant ses deux bras.
Hélas ! hélas ! que dis-je ?‖ illusion d’un pèreQui croit ce qu’il désire‖ et voit ce qu’il espère !Mon fils, nous sommes nés‖ dans un siècle maudit,Où l’amour de la force‖ a perdu son crédit ;Une morte-saison‖ d’art et de poésie,Où le désir de l’or,‖ avide frénésie.Au fond du cœur de l’homme‖ est venu comprimerTous les nobles penchans‖ qui voudraient y germer.Notre âge est une ville‖ aux murs de cent coudées,Les fossés sont pleins d’eau,‖ les portes bien gardées,Et l’art, pauvre proscrit,‖ n’y peut, comme Sinon,Pénétrer que par ruse‖ et sous un autre nom.Jusqu’au moment peut-être‖ où Dieu fera descendreDes monts de Thessalie‖ un nouvel Alexandre,Un de ces hommes forts‖ qu’il a, dès le berceau,Marqués lui-même au front,‖ et scellés de son sceau ;Qui, repoussant du pied‖ toute ruse vulgaire.Viendra contre ces murs‖ pousser son char de guerre.Et sur ces hauts remparts‖ fondra comme un vautour.Dans son ardente serre‖ étreignant chaque tour ;Si bien que sous ses coups‖ les antiques muraillesSe sentent tressaillir‖ au fond de leurs entrailles,Et que l’art, par la brèche,‖ entre dans la citéSur le char du vainqueur,‖ debout à son côté !
C’est un garçon d’esprit‖ qui savait son affaire,Celui qui, tout imberbe‖ encor, venant de faireUn livre, premier fruit‖ de son jeune talent.Qui va, suivant sa route,‖ et s’accroît en allant,Sentit que, dans un siècle‖ aussi peu poétique.Pour fixer les regards‖ de ce monde apathique.Il fallait arborer‖ au coin de son chapeauQuelque chose d’étrange‖ en guise de drapeau.Attacha d’un seul mot‖ et d’un seul trait de plume,Une aigrette bizarre‖ au front de son volume.Et, pour sauver son nom‖ de cette mer d’oubli.Un beau jour inventa‖ le fameux point sur l’i !On s’est fort récrié :‖ toutes les coteriesOnt assommé l’auteur‖ de mille espiègleries ;Mais toujours gagna-t-il‖ ce qu’il avait voulu :Si beaucoup ont raillé,‖ c’est que beaucoup ont lu ;Et dans tous ces lecteurs,‖ plus d’une sympathiePour l’auteur et ses vers‖ fut bientôt ressentie :Le livre s’est fait jour,‖ et pas un n’a penséQu’il donnait dans un piège‖ habilement dressé,Et que le jeune auteur‖ qui s’ouvrait la carrière,Laissant crier la foule,‖ était là par derrière,En voyant ce que c’est‖ que des pauvres humains,A rire des rieurs‖ et se frotter les mains !
Encor, lorsqu’il parut,‖ il faut le reconnaître.Le temps était moins rude‖ et plus propice à naître :De poésie et d’art‖ les hautes questionsAvaient dans plus d’un cœur‖ trouvé des passions :La dispute chauffait,‖ et la littératureRevenait au beau temps‖ de monsieur de Voiture,Où quinze jours entiers‖ Paris s’entretenaitDe l’apparition‖ d’un conte ou d’un sonnet.Tout allait à ravir :‖ les lettrés du parterreSe gourmaient chaque soir‖ pour ou contre Voltaire ;On s’injuriait fort :‖ nous étions galammentHués, siffles, honnis :‖ enfin, c’était charmant !On prenait garde à nous,‖ et cette polémiqueRedonnait quelque souffle‖ au spectre académique ;En cet heureux état‖ Juillet nous a trouvés,Juillet qui tua l’art‖ sous un tas de pavés.Ce nouvel âge d’or,‖ temps ou chaque querelleAvait de chauds amis‖ prêts à lutter pour elle,Où messieurs de l’Empire‖ et tous les beaux espritsNous jetaient à l’envi‖ la boue et le mépris.Hélas ! il est passé,‖ sans espoir qu’il renaisse !— Et comme, en rappelant‖ les jours de sa jeunesse,Sophie Arnould parfois‖ disait à quarante ans :« J’étais bien malheureuse !‖ ah ! c’était le bon temps ! »
Quand l’aigle impérial‖ du feu de sa prunelleFascinait l’univers qui tremblait sous son aile.Quiconque au seul aspect‖ de toutes ces splendeursSentait bondir en soi‖ quelques nobles ardeurs,Suivait, comme un fanal,‖ l’auréole éclatanteQui rayonnait au front‖ du géant sous la tente ;Chaque cœur de jeune homme‖ en secret tourmentéPar quelque soif de gloire‖ et de célébrité,S’en venait rafraîchir‖ le feu de son haleineA ces flots épanchés‖ de sa main toujours pleine.Ainsi qu’un fleuve antique,‖ au milieu des roseaux,Verse éternellement‖ le trésor de ses eaux ;Chacun parmi les morts,‖ sur les champs de bataille,Finissait par trouver‖ une armure à sa taille ;Et le grand chef avait‖ dans chaque nationUn trône tout dressé‖ pour chaque ambition.Aujourd’hui plus d’essor :‖ toute jeune pensée,Dans un réseau fangeux‖ tristement enlacée,Veut inutilement‖ demander à nos montsL’air libre et pur du ciel‖ qui manque à ses poumons.La seule issue ouverte,‖ étroite et méphitique,Conduit tout droit son homme‖ à l’antre politique,Atmosphère pesante,‖ où les ambitionsLuttent dans un bourbier‖ de sales passions.Dieu n’a pas dans mon cœur‖ mis assez d’énergiePour affronter l’odeur‖ de cette tabagie,Et je rends un mépris‖ bien franc et bien profondPour tout le pauvre bruit‖ que ces gens-là nous font.C’est parce qu’à leur œuvre‖ étrange et bigarréeJe crois que Dieu surtout‖ refusa la durée,Et suis un de ces gens‖ prêts à vous soutenirQu’un chant de Lamartine‖ a bien plus d’avenir,Et même, à tout bien prendre,‖ est cent fois plus utileQue tout le bavardage‖ impuissant et futileDe ces nains rabougris,‖ passereaux d’un moment.Qui, dans l’illusion‖ de leur enivrement,S’égalant à l’oiseau du maître du tonnerre,Se font un méchant nid‖ qu’ils prennent pour une aire ;Parce qu’en moins d’un jour‖ ces hommes passeront.Et que pas un d’eux tous‖ n’a son étoile au front.L’heure ne saurait donc‖ être plus mal choisiePour risquer au grand jour‖ ta jeune poésie,Et déjà je te vois,‖ isolé, pauvre et nu,Végéter dans la foule‖ et mourir inconnu.Je sens ce que le siècle,‖ en son indifférence,A mon ambition‖ doit laisser d’espérance,Et j’ai su prudemment,‖ dans mes prévisions,Rabattre ce qu’il faut‖ de mes prétentions.Je sais ce que je vaux,‖ et je me rends justice ;Aussi je n’attends pas‖ que ton nom retentisse,Ni que dès ton début,‖ à tes accens vainqueurs,Un écho se réveille‖ au fond de tous les cœurs ;Je n’ai point espéré‖ qu’un boisseau de semenceProduirait dans l’année‖ une récolte immense,J’ai mis mes vœux moins haut :‖ pourvu que le bon grainPuisse de temps en temps‖ trouver le bon terrain :Pourvu qu’avec amour‖ ma parole arroséeGerme dans l’angle obscur de quelqu’humble croisée,C’est là tout mon espoir,‖ c’est le plus beau loyerDont ma peine et mes soins‖ se puissent voir payer.
Ainsi va, mon enfant :‖ — Que les frères d’Hélène,Que les tièdes zéphirs,‖ de leur humide haleine,Te guident, ô vaisseau !‖ toi qui portes iciLa moitié de mon âme‖ et mon Virgile aussi !Puissent-ils te frayer‖ une route facileA travers les écueils‖ de la mer de Sicile,Afin que, te sachant‖ sain et sauf, et commentIls t’ont fait dans Ostie‖ aborder mollement,J’appende à ton retour,‖ comme une mère antique.Une offrande votive‖ au foyer domestique,Et porte sur l’autel‖ qui reçut nos adieuxUne génisse blanche‖ en sacrifice aux Dieux !
Avril 1833.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 100((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6−6
- Strophes
- 7 distiques
- Mots à la rime
- a maternelle / aile féminine, classiqueb librement / recueillement masculine, classiquea orages / naufrages féminine, classiqueb Dieu / adieu masculine, classiquea destinées / d’années féminine, classiqueb porté / fécondité masculine, classiquea terre / solitaire féminine, classiqueb m’envoyer / foyer masculine, classiquea chérie / idolâtrie féminine, classiqueb parfaits / faits masculine, classiquea préférences / espérances féminine, classiqueb secret / cabaret masculine, classiquea Julies / folies féminine, classiqueb raison / maison masculine, classiquea fumée / renommée féminine, classiqueb pas masculine, classiquea retraite / secrète féminine, classiqueb caché / marché masculine, classiquea t’envoie / Savoie féminine, classiqueb chemin / main masculine, classiquea bagage / langage féminine, classiqueb t’avertir / pâtir masculine, classiquea indifférence / persévérance féminine, classiqueb garçon / chanson masculine, classiquea garde / regarde féminine, classiqueb presser / danser masculine, classiquea fortune / une féminine, classiqueb trouveras / bras masculine, classiquea père / espère féminine, classiqueb maudit / crédit masculine, classiquea poésie / frénésie féminine, classiqueb comprimer / germer masculine, classiquea coudées / gardées féminine, classiqueb Sinon / nom masculine, classiquea descendre / Alexandre féminine, classiqueb berceau / sceau masculine, classiquea vulgaire / guerre féminine, classiqueb vautour / tour masculine, classiquea murailles / entrailles féminine, classiqueb cité / côté masculine, classiquea affaire / faire féminine, classiqueb talent / allant masculine, classiquea poétique / apathique féminine, classiqueb chapeau / drapeau masculine, classiquea plume / volume féminine, classiqueb d’oubli / l’i masculine, classiquea coteries / espiègleries féminine, classiqueb voulu / lu masculine, classiquea sympathie / ressentie féminine, classiqueb pensé / dressé masculine, classiquea carrière / derrière féminine, classiqueb humains / mains masculine, classiquea reconnaître / naître féminine, classiqueb questions / passions masculine, classiquea littérature / Voiture féminine, classiqueb s’entretenait / sonnet masculine, classiquea parterre / Voltaire féminine, classiqueb galamment / charmant masculine, classiquea polémique / académique féminine, classiqueb trouvés / pavés masculine, classiquea querelle / elle féminine, classiqueb esprits / mépris masculine, classiquea renaisse / jeunesse féminine, classiqueb ans / temps masculine, classiquea prunelle / aile féminine, classiqueb splendeurs / ardeurs masculine, classiquea éclatante / tente féminine, classiqueb tourmenté / célébrité masculine, classiquea haleine / pleine féminine, classiqueb roseaux / eaux masculine, classiquea bataille / taille féminine, classiqueb nation / ambition masculine, classiquea pensée / enlacée féminine, classiqueb monts / poumons masculine, classiquea méphitique / politique féminine, classiqueb ambitions / passions masculine, classiquea d’énergie / tabagie féminine, classiqueb profond / font masculine, classiquea bigarrée / durée féminine, classiqueb soutenir / d’avenir masculine, classiquea utile / futile féminine, classiqueb moment / enivrement masculine, classiquea tonnerre / aire féminine, classiqueb passeront / front masculine, classiquea choisie / poésie féminine, classiqueb nu / inconnu masculine, classiquea indifférence / d’espérance féminine, classiqueb prévisions / prétentions masculine, classiquea justice / retentisse féminine, classiqueb vainqueurs / cœurs masculine, classiquea semence / immense féminine, classiqueb grain / terrain masculine, classiquea arrosée / croisée féminine, classiqueb loyer / payer masculine, classiquea d’Hélène / haleine féminine, classiqueb ici / aussi masculine, classiquea facile / Sicile féminine, classiqueb comment / mollement masculine, classiquea antique / domestique féminine, classiqueb adieux / Dieux masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 2.7· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
200 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies, H. Floury, éditeur, 1900· numérisation archive.org· Sources