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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésies, 1833· Pièces inédites

Le Retour de la Bien-Aimée

Félix Arvers· distiques, alexandrins, 120 vers

I

Que ces vallons déserts,‖ que ces vastes prairiesOù j’allais promener‖ mes tristes rêveries,Que ces rivages frais,‖ que ces bois, que ces champs,Que tout prenne une voix‖ et retrouve des chantsEt porte jusqu’au sein‖ de Ta Toute PuissanceUn hymne de bonheur‖ et de reconnaissance !Celle, qui dans un chaste‖ et pur embrassement,A reçu mon amour‖ et mon premier serment,Celle à qui j’ai juré‖ de consacrer ma viePar d’injustes parens‖ m’avait été ravie ;Ils avaient repoussé‖ mes pleurs, et les ingratsAvaient osé venir‖ l’arracher de mes bras ;Et jaloux de m’ôter‖ la dernière espéranceQui pût me soutenir‖ et calmer ma souffrance,Un message trompeur‖ nous avait informésQue sur un bord lointain‖ ses yeux s’étaient fermés.Celui qui fut aimé,‖ celui qui put connaîtreCe bonheur enivrant‖ de confondre son être,De vivre dans un autre,‖ et de ne plus avoirQue son cœur pour sentir,‖ et que ses yeux pour voir,Celui-là pourra seul‖ deviner et comprendreCe qu’une voix humaine‖ est impuissante à rendre ;Celui-là saura seul‖ tout ce que peut souffrirUn homme, et supporter‖ de tourmens sans mourir.Mais la main qui sur moi‖ s’était appesantieSemble de mes malheurs‖ s’être enfin repentie.Leur cœur s’est attendri,‖ soit qu’un pouvoir caché,Que sais-je ? ou que la voix‖ du remords l’ait touché.Celle que je pleurais,‖ que je croyais perdue,Elle vit ! elle vient !‖ et va m’être rendue !Ne demandez donc plus,‖ amis, pourquoi je veuxQu’on mêle ces boutons‖ de fleurs dans mes cheveux.Non ! Je n’ai point souffert‖ et mes douleurs passéesEn cet heureux instant‖ sont toutes effacées ;Que sont tous mes malheurs,‖ que sont tous mes ennuis.Et ces rêves de deuil‖ qui tourmentaient mes nuits ?Et moi ! J’osais du ciel‖ accuser la colère !Je reconnais enfin‖ sa bonté tutélaire.Et je bénis ces maux‖ d’un jour qui m’ont apprisQue mes yeux ne devaient‖ la revoir qu’à ce prix !

II

Quel bonheur est le mien !‖ Pourtant — ces deux annéesChangent bien des projets‖ et bien des destinées ;— Je ne puis me celer,‖ à parler franchement,Que ce retour me gêne‖ un peu, dans ce moment.Certes, le souvenir‖ de notre amour passéeN’est pas un seul instant‖ sorti de ma pensée ;Mais enfin je ne sais‖ comment cela s’est fait :Invité cet hiver‖ aux bals chez le préfet.J’ai vu sa fille aînée,‖ et par étourderieRisqué de temps en temps‖ quelque galanterie :Je convins aux parens,‖ et fus bientôt admisDans cette intimité‖ qu’on réserve aux amis.J’y venais tous les soirs,‖ je faisais la lecture,Je présentais la main‖ pour monter en voiture ;Dans nos réunions‖ en petit comité,Toujours près de la fille,‖ assis à son côté.Je me rendais utile‖ à tout, j’étais son page.Et quand elle chantait,‖ je lui tournais la page.Enfin, accoutumé‖ chaque jour à la voir.Que sais-je ? j’ai rendu,‖ sans m’en apercevoir,Et bien innocemment,‖ des soins, que je soupçonneN’être pas dédaignés‖ de la jeune personne :Si bien que je ne sais‖ trop comment m’arranger :On jase, et les parens‖ pourront bien exigerQue j’ôte ce prétexte‖ à la rumeur publique,Et, quelque beau matin,‖ vouloir que je m’explique.C’est ma faute, après tout,‖ je me suis trop pressé,Et, comme un débutant,‖ je me suis avancé.Mais, d’un autre côté,‖ comment prévoir… ? N’importe,Mes sermens sont sacrés,‖ et mon amour l’emporte,J’irai demain trouver‖ le père, et s’il vous plaît,Je lui raconterai‖ la chose comme elle est.— C’est bien ! — Mais que va-t-on‖ penser, que va-t-on dire ?Le monde est si méchant,‖ et si prompt à médire !— Je le brave ! et s’il faut,‖ je verserai mon sang…Oui : mais toujours est-il‖ que c’est embarrassant.

III

Comme tout ici-bas‖ se flétrit et s’altère,Et comme les malheurs‖ changent un caractère !J’ai cherché vainement,‖ et n’ai point retrouvéCette aimable candeur‖ qui m’avait captivé.Celle que j’avais vue‖ autrefois si craintive.Dont la voix résonnait‖ si douce et si plaintive,Hautaine, au parler bref,‖ et parfois emporté,A rejeté bien loin‖ cette timidité.A moi, qui n’ai vécu,‖ n’ai souffert que pour elle.Est-ce qu’elle n’a pas‖ déjà cherché querelle ?Jetant sur le passé‖ des regards curieux,Elle m’a demandé‖ d’un air impérieuxSi, pendant tout ce temps‖ que j’ai passé loin d’elle.Mon cœur à sa mémoire‖ était resté fidèle :Et de quel droit, bon Dieu ?‖ nous n’étions point liés.Et nous aurions très bien‖ pu nous être oubliés !J’avais juré, promis !‖ — Qu’est-ce que cela prouve ?Tous les jours, en amour,‖ on jure ; et lorsqu’on trouveQuelque distraction,‖ on laisse rarementPerdre l’occasion‖ de trahir son serment :Il n’est pas défendu‖ d’avoir un cœur sensible,Et ce n’est point du tout‖ un crime irrémissible.Et puis d’ailleurs, après‖ ce que j’ai découvert.Entre nous, soyons franc,‖ parlons à cœur ouvert :J’en avait fait mon deuil,‖ et la pauvre exiléeS’est bien de son côté‖ quelque peu consolée ;Et si je persistais‖ à demander sa main.C’était par conscience,‖ et par respect humain ;Je m’étais étourdi.‖ Mais elle a, la première.Fait ouvrir, par bonheur,‖ mes yeux à la lumière,Et certes, j’aime mieux‖ encore, à beaucoup près,Qu’elle se soit ainsi‖ montrée avant qu’après.Car enfin, rien n’est fait,‖ au moins, et le notaireN’a point à nos sermens‖ prêté son ministère.— Mais quels emportemens !‖ quels pleurs ! car elle croitExiger une dette‖ et réclamer un droit.Or il faut en finir :‖ quoi qu’elle dise ou fasse,J’en ai pris mon parti ;‖ j’irai lui dire en face,— Quoi ? — que son caractère‖ est à n’y pas tenir.— Elle avait bien besoin‖ aussi de revenir !Nous étions si bien tous,‖ quand son humeur altièreVint troubler le repos‖ d’une famille entière !On nous la disait morte ;‖ et je croirais aussiQu’il vaudrait beaucoup mieux‖ que cela fût ainsi.

Février 1830.

Versification

Forme
Distiques
Rimes
60((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
1 distique
Mots à la rime
a prairies / rêveries féminine, classiqueb champs / chants masculine, classiquea Puissance / reconnaissance féminine, classiqueb embrassement / serment masculine, classiquea vie / ravie féminine, classiqueb ingrats / bras masculine, classiquea espérance / souffrance féminine, classiqueb informés / fermés masculine, classiquea connaître / être féminine, classiqueb avoir / voir masculine, classiquea comprendre / rendre féminine, classiqueb souffrir / mourir masculine, classiquea appesantie / repentie féminine, classiqueb caché / touché masculine, classiquea perdue / rendue féminine, classiqueb veux / cheveux masculine, classiquea passées / effacées féminine, classiqueb ennuis / nuits masculine, classiquea colère / tutélaire féminine, classiqueb appris / prix masculine, classiquea années / destinées féminine, classiqueb franchement / moment masculine, classiquea passée / pensée féminine, classiqueb fait / préfet masculine, classiquea étourderie / galanterie féminine, classiqueb admis / amis masculine, classiquea lecture / voiture féminine, classiqueb comité / côté masculine, classiquea page féminine, classiqueb voir / apercevoir masculine, classiquea soupçonne / personne féminine, classiqueb m’arranger / exiger masculine, classiquea publique / m’explique féminine, classiqueb pressé / avancé masculine, classiquea N’importe / l’emporte féminine, classiqueb plaît / est masculine, classiquea dire / médire féminine, classiqueb sang / embarrassant masculine, non classiquea s’altère / caractère féminine, classiqueb retrouvé / captivé masculine, classiquea craintive / plaintive féminine, classiqueb emporté / timidité masculine, classiquea elle / querelle féminine, classiqueb curieux / impérieux masculine, classiquea d’elle / fidèle féminine, classiqueb liés / oubliés masculine, classiquea prouve / trouve féminine, classiqueb rarement / serment masculine, classiquea sensible / irrémissible féminine, classiqueb découvert / ouvert masculine, classiquea exilée / consolée féminine, classiqueb main / humain masculine, classiquea première / lumière féminine, classiqueb près / qu’après masculine, classiquea notaire / ministère féminine, classiqueb croit / droit masculine, classiquea fasse / face féminine, classiqueb tenir / revenir masculine, classiquea altière / entière féminine, classiqueb aussi / ainsi masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 2.6· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

120 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies, H. Floury, éditeur, 1900· numérisation archive.org· Sources