Poésies, 1833· Pièces inédites
Examen de Conscience
C’est un grand mal d’avoir un esprit trop hâtif.A. DE Musset.
Frères, je me confesse,‖ et vais vous confierMon sort, pour vous instruire‖ et vous édifier.
Un jour, je me sentis‖ le désir de connaîtreCe qu’enfermait en soi‖ le secret de mon être,Ignorant jusque-là,‖ je brûlai de savoir ;J’examinai mon âme‖ et j’eus peur à la voir.Alors, et quand je l’eus‖ à souhait regardée,Que je la connus bien,‖ il me vint à l’idéeDe m’enquérir un peu‖ pourquoi j’étais ainsi,Et d’où je pouvais m’être‖ à ce point endurci :Car je ne pouvais pas‖ me faire à la penséeQu’elle se fût si vite‖ et si bas affaissée,Car j’étais tout confus,‖ car, en y bien cherchant,Il me semblait à moi‖ n’être pas né méchant.En effet, je pouvais‖ être bon. Mais j’espèreQue Dieu pardonne et fait‖ miséricorde au pèreQui veut trop pour son fils,‖ et lui fait désirerUn sort où la raison‖ lui défend d’aspirer !Mon malheur vient de là, d’avoir pu méconnaîtreL’humble condition‖ où Dieu m’avait fait naître.D’avoir tâché trop loin,‖ et d’avoir prétenduA m’élever plus haut‖ que je ne l’aurais dû !Hélas ! j’allai partout,‖ chétif et misérable.Traîner péniblement‖ ma blessure incurable ;Comme un pauvre à genoux‖ au bord d’un grand chemin,J’ai montré mon ulcère,‖ et j’ai tendu la main ;Malheureux matelot‖ perdu dans un naufrage.J’ai crié ; mais ma voix‖ s’est mêlée à l’orage ;Mais je n’ai rencontré‖ personne qui voulûtMe plaindre, et me jeter‖ la planche de salut.Et moi, je n’allai point,‖ libre et sans énergie.Exhaler ma douleur‖ en piteuse élégie.Comme un enfant mutin‖ pleure de ne pouvoirAtteindre un beau fruit mûr‖ qu’il vient d’apercevoir.Je gardai mon chagrin‖ pour moi, j’eus le courageDe renfermer ma haine‖ et d’étouffer ma rage,Personne n’entrevit‖ ce que je ressentais.Et l’on me crut joyeux‖ parce que je chantais.Tel s’est passé pour moi‖ cet âge d’innocenceOù des songes riants‖ bercent l’adolescence.Sans jouir de la vie,‖ et sans avoir jamaisVu contenter un seul‖ des vœux que je formais :Jamais l’Illusion,‖ jamais le doux Prestige,Lutin capricieux‖ qui rit et qui voltige,Ne vint auprès de moi,‖ dans son vol caressant,Secouer sur mon front‖ ses ailes en passant,Et jamais voix de femme,‖ harmonieuse et tendre,N’a trouvé de doux mots‖ qu’elle me fit entendre.Une fois, une fois‖ pourtant, sans le savoir,J’ai cru naître à la vie,‖ au bonheur, j’ai cru voirComme un éclair d’amour,‖ une vague penséeQui vint luire à mon âme‖ et qui l’a traversée,A ce rêve si doux‖ je crus quelques instans ;— Mais elle est sitôt morte‖ et voilà si long-temps !
Je me livrai dès lors‖ à l’ardeur déliranteD’un cerveau maladif‖ et d’une âme souffrante ;J’entrepris de savoir‖ tout ce que recelaitEn soi le cœur humain‖ de difforme et de laid ;Je me donnai sans honte‖ à ces femmes perduesQu’a séduites un lâche,‖ ou qu’un père a vendues.J’excitai dans leurs bras‖ mes désirs épuisés,Et je leur prodiguai‖ mon or et mes baisers :Près d’elles, je voulus‖ contenter mon envieDe voir au plus profond‖ des secrets de la vie.J’allai, je descendis‖ aussi loin que je pusDans les sombres détours‖ de ces cœurs corrompus,Trop heureux, quand un mot,‖ un signe involontaireD’un vice, neuf pour moi,‖ trahissait le mystère,Et qu’aux derniers replis‖ à la fin parvenu,Mon œil, comme leurs corps,‖ voyait leur âme à nu.
Or, vous ne savez pas,‖ combien à cette vie,A poursuivre sans fin‖ cette fatale envieDe tout voir, tout connaître,‖ et de tout épuiser,L’âme est prompte à s’aigrir‖ et facile à s’user.Malheur à qui, brûlant‖ d’une ardeur insenséeDe lire à découvert‖ dans l’homme et sa pensée.S’y plonge, et ne craint pas‖ d’y fouiller trop souvent,D’en approcher trop près,‖ et d’y voir trop avant !C’est ce qui m’acheva :‖ c’est cette inquiétudeA chercher un cœur d’homme‖ où mettre mon étude,C’est ce mal d’avoir pu,‖ trop jeune, apercevoirCe que j’aurais mieux fait‖ de ne jamais savoir.Désabusé de tout,‖ je me suis vu ravieLa douce illusion‖ qui fait aimer la vie,Le riant avenir‖ dont mon cœur s’est flétri,Et ne pouvant plus croire‖ à l’amour, j’en ai ri :Et j’en suis venu là,‖ que si, par occurrence,— Je suis si jeune encore,‖ et j’ai tant d’espérance !— Une vierge aux doux yeux,‖ et telle que souventJ’en voyais autrefois‖ m’apparaître en rêvant,Simple, et croyant encore‖ à la magie antiqueDe ces traditions‖ du foyer domestique.M’aimait, me le disait,‖ et venait à son tourMe demander sa part‖ de mon âme en retour ;Vierge, il faudrait me fuir,‖ et faire des neuvainesPour arracher bientôt‖ ce poison de tes veines,Il faudrait me haïr,‖ car moi, je ne pourraisTe rendre cet amour‖ que tu me donnerais,Car je me suis damné,‖ moi, car il faut te direQue je passe mes jours‖ et mes nuits à maudire,Que, sous cet air joyeux,‖ je suis triste et nourrisPour tout le genre humain‖ le plus profond mépris :Mais il faudrait me plaindre‖ encore davantageDe m’être fait si vieux‖ et si dur à cet âge,D’avoir pu me glacer‖ le cœur, et le fermerA n’y laisser l’espoir‖ ni la place d’aimer.
Mai 1830.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 53((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 4 distiques
- Mots à la rime
- a confier / édifier masculine, classiqueb connaître / être féminine, classiquea savoir / voir masculine, classiqueb regardée / l’idée féminine, classiquea ainsi / endurci masculine, classiqueb pensée / affaissée féminine, classiquea cherchant / méchant masculine, classiqueb j’espère / père féminine, classiquea désirer / d’aspirer masculine, classiqueb méconnaître / naître féminine, classiquea prétendu / dû masculine, classiqueb misérable / incurable féminine, classiquea chemin / main masculine, classiqueb naufrage / l’orage féminine, classiquea voulût / salut masculine, classiqueb énergie / élégie féminine, classiquea pouvoir / d’apercevoir masculine, classiqueb courage / rage féminine, classiquea ressentais / chantais masculine, classiqueb d’innocence / l’adolescence féminine, classiquea jamais / formais masculine, classiqueb Prestige / voltige féminine, classiquea caressant / passant masculine, classiqueb tendre / entendre féminine, classiqueb pensée / traversée féminine, classiquea instans / long-temps masculine, classiqueb délirante / souffrante féminine, classiquea recelait / laid masculine, classiqueb perdues / vendues féminine, classiquea épuisés / baisers masculine, classiqueb envie / vie féminine, classiquea pus / corrompus masculine, classiqueb involontaire / mystère féminine, classiquea parvenu / nu masculine, classiqueb vie / envie féminine, classiquea épuiser / s’user masculine, classiqueb insensée / pensée féminine, classiquea souvent / avant masculine, classiqueb inquiétude / étude féminine, classiquea apercevoir / savoir masculine, classiqueb ravie / vie féminine, classiquea flétri / ri masculine, classiqueb occurrence / d’espérance féminine, classiquea souvent / rêvant masculine, classiqueb antique / domestique féminine, classiquea tour / retour masculine, classiqueb neuvaines / veines féminine, classiquea pourrais / donnerais masculine, classiqueb dire / maudire féminine, classiquea nourris / mépris masculine, classiqueb davantage / âge féminine, classiquea fermer / d’aimer masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 2.7· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
106 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies, H. Floury, éditeur, 1900· numérisation archive.org· Sources