Dans la fournaise, 1892
A Gil Blas
pour l’anniversaire de sa naissance
Souris ! parle ! invente ! joue !Donc, en dépit des : hélas !Ayant des fleurs sur ta joue,Tu grandis, petit Gil Blas !
Et te voilà, dans ce siècleDe Judic et de Renan,Bien moins vieux que sainte Thècle,Mais, en somme, âge d’un an !
Et ta chevelure pousse,Proie offerte à Dalila.Un an, Gil Blas, et le pouce…Mais c’est un âge, cela !
Ton sang de pourpre circuleDans tes membres souverains,Et, comme un petit Hercule,Déjà tu cambres tes reins.
Ainsi qu’un dieu te l’accorde,Tu tends, mime éblouissant,Ton bel arc, où sur la cordeS’ajuste un trait frémissant ;
Et déjà tes yeux docilesAu regard doux et moqueurOnt visé les imbécilesPour les frapper en plein cœur !
Oh ! parmi ces bons apôtres,Viens fondre comme un gerfaut !Sois mauvais comme les autresEt méchant quand il le faut !
Va ! fouaille mainte pécore !Mais, clown aux grelots d’argent,Sache bien qu’il est encorePlus malin d’être indulgent !
Car tout charme, vers ou prose,Lorsque la bonté fleuritSur une lèvre de rose,Dans les flammes de l’esprit.
Oui, l’esprit, l’esprit sans digue,L’esprit et l’esprit encor :Jette-le, comme un prodigueDisperse au vent son trésor !
Que ton cœur exulte ou saigne,Crois que le bon rituelEst celui qui nous enseigneL’art d’être spirituel.
Et surtout garde la joieComme un bien très précieux :Que toujours elle flamboieDans ton rire et dans tes yeux !
Tes jours n’ont rien de sévère ;Ils sont bons, savoure-les,Et remplis ton large verreA l’outre de Rabelais !
Souviens-toi que La Fontaine,Admiré des cieux jaloux,Ne prenait pas de mitainePour causer avec les loups ;
Que ton gai caprice voleVers les divins enchanteurs,Et dans leur langue ivre et folleCause avec les vieux conteurs !
Il est souvent efficacePour un esprit tourmentéDe relire dans BoccaceUn conte bien pimenté ;
Marguerite de Navarre,La chasseresse d’Amours,Ne se montre point avareDe bons mots et de bons tours ;
Les Cent Nouvelles nouvellesÉgrènent leurs diamants,Et jettent dans les cervellesUn tas de rêves charmants ;
Et le bon seigneur Brantôme,Sans nulle sévérité,Déshabille en plus d’un tomeLa déesse Vérité.
Ces maîtres en l’art d’écrire,Gens d’honneur et de vertu,Sauront t’apprendre à bien rire :Et pourquoi pleurerais-tu ?
Paris, que l’Amour gouverne,Par les louves allaité,Est une aimable caverne,Charmante, hiver comme été.
Et c’est là que se démène,Agile et faisant son train,Cette Comédie HumaineDont le souffleur est Vautrin !
Tout est gai, tout est comique,Tout est matière à parisDans la savante mimiqueDe ce singulier Paris.
Il trouve la mode ! il l’outre !Il sait, pour donner le ton,Vêtir de martre et de loutreCidalise et Jeanneton.
Et doucement, comme un pâtre,Il promène autour du lacCatinette et Cléopâtre,Qui mettent les cœurs à sac !
Vois cette bizarre villeOù maint grec fait sauter l’asD’une façon fort civile,Et ris bien, petit Gil Blas !
Là se mêle la gadoueAvec les perles d’OphirEt les beaux cuirs de Cordoue ;Et c’est le même zéphyr
Qui caresse avec délicesLes ors, les tissus anciens,Effleure les crânes lissesDes académiciens,
Et qui devinant, plein d’aise,Plus de trésors que n’en aRothschild, effarouche et baiseLes épaules de Nana !
Tandis que son œil s’allume,Vois-tu le blême LousteauSaisir en hurlant sa plumeComme on saisit un couteau ?
Ève sur don Juan se greffe,Et sur son cœur, en chemin,Vois-tu madame MarneffeMeurtrir tout le genre humain ?
Jocrisse, invoquant la féeQui remplit d’un doux émoiLe luth, dit : Je suis Orphée !Jeannot dit : Balzac, c’est moi !
O l’étrange mascarade !Pompeux et superbe à voir,Bobèche fait sa paradeDans le monde, en habit noir !
L’éclectique MessalineEn courant son guilledou,Chante sainte MousselineSur un thème de Sardou ;
Et plus loin le duc Alphonse,Ardent comme un léopard,Dans le bois sombre s’enfonceAvec madame d’Espard.
La Comédie éternelleS’agite comme il lui plaît.Là, voici PolichinelleQui met la toque d’Hamlet ;
Et voulant se faire mordre,Un nabab autrichienDécoré de plus d’un ordre,Flirte avec Zoé Chien-Chien.
Oh ! Gothon, vertu farouche !Béatrix, l’injure au bec !Oh ! le financier Cartouche !Le philanthrope Gobseck !
Oh ! Séraphita qui fume !Agnès disant : palsambleu !Gavroche qui se parfume !Iris qui boit du vin bleu !
Pierrot qui, l’âme accroupie,Prend des airs d’Agésilas !Quelle mine de copie !Tu peux travailler, Gil Blas !
Va ! que ton art se déploie.Mais ce siècle agonisantA surtout besoin de joie :Avant tout, sois amusant !
Garde ta gentille escrimeEn dépit des envieux.Il est bon d’être sublime,Mais être amusant, c’est mieux.
Sois très bon pour le génie.Ne le traite pas, hélas !Ainsi qu’une Iphigénie.S’il paraît, mon cher Gil Blas,
Montre de l’enthousiasme,Allume un brillant quinquet !Notre art est dans le marasme,Disait jadis Bilboquet ;
Mais après tous nos désastres,Ne sois pas pharisien :S’il se lève enfin des astresDans le ciel parisien ;
Si dans notre azur funèbreIls s’allument, tout vermeils,Dis-le bien vite, et célèbreCe nouveau tas de Soleils.
C’est en vain que tu soupires !Ils ont droit à leurs Herschels.Sois juste pour nos ShaksperesEt galant pour nos Rachels.
Admire les blanches gammesDe la neige dans un bain ;Sois toujours aimé des femmes,Comme le fut Chérubin.
Enfin, sur la politique,Où s’escrime plus d’un chef,Dis ton mot : qu’il soit caustiqueEt malin, rapide et bref !
Cours de surprise en surprise,Et va, fuyant tout réseau,Agile comme la briseEt léger comme l’oiseau !
Décembre 1880.
Versification
- Forme
- 50 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 50(abab)
- Mètre
- Heptasyllabes
- Strophes
- 50 quatrains
- Mots à la rime
- a joue féminine, classiqueb hélas / Blas masculine, classiquea siècle / Thècle féminine, classiqueb Renan / an masculine, classiquea pousse / pouce féminine, classiqueb Dalila / cela masculine, classiquea circule / Hercule féminine, classiqueb souverains / reins masculine, classiquea l’accorde / corde féminine, classiqueb éblouissant / frémissant masculine, classiquea dociles / imbéciles féminine, classiqueb moqueur / cœur masculine, classiquea apôtres / autres féminine, classiqueb gerfaut / faut masculine, classiquea pécore / encore féminine, classiqueb d’argent / indulgent masculine, classiquea prose / rose féminine, classiqueb fleurit / l’esprit masculine, classiquea digue / prodigue féminine, classiqueb encor / trésor masculine, classiquea saigne / enseigne féminine, classiqueb rituel / spirituel masculine, classiquea joie / flamboie féminine, classiqueb précieux / yeux masculine, classiquea sévère / verre féminine, classiqueb savoure-les / Rabelais masculine, classiquea Fontaine / mitaine féminine, classiqueb jaloux / loups masculine, classiquea vole / folle féminine, classiqueb enchanteurs / conteurs masculine, classiquea efficace / Boccace féminine, classiqueb tourmenté / pimenté masculine, classiquea Navarre / avare féminine, classiqueb d’Amours / tours masculine, classiquea nouvelles / cervelles féminine, classiqueb diamants / charmants masculine, classiquea Brantôme / tome féminine, classiqueb sévérité / Vérité masculine, équivalentea d’écrire / rire féminine, classiqueb vertu / pleurerais-tu masculine, classiquea gouverne / caverne féminine, classiqueb allaité / été masculine, classiquea démène / Humaine féminine, classiqueb train / Vautrin masculine, classiquea comique / mimique féminine, classiqueb paris / Paris masculine, classiquea l’outre / loutre féminine, classiqueb ton / Jeanneton masculine, classiquea pâtre / Cléopâtre féminine, classiqueb lac / sac masculine, classiquea ville / civile féminine, classiqueb l’as / Blas masculine, classiquea gadoue / Cordoue féminine, classiqueb d’Ophir / zéphyr masculine, classiquea délices / lisses féminine, classiqueb anciens / académiciens masculine, classiquea d’aise / baise féminine, classiqueb a / Nana masculine, classiquea s’allume / plume féminine, classiqueb Lousteau / couteau masculine, classiquea greffe / Marneffe féminine, classiqueb chemin / humain masculine, classiquea fée / Orphée féminine, classiqueb émoi / moi masculine, classiquea mascarade / parade féminine, classiqueb voir / noir masculine, classiquea Messaline / Mousseline féminine, classiqueb guilledou / Sardou masculine, classiquea Alphonse / s’enfonce féminine, classiqueb léopard / d’Espard masculine, classiquea éternelle / Polichinelle féminine, classiqueb plaît / d’Hamlet masculine, classiquea mordre / ordre féminine, classiqueb autrichien / Chien-Chien masculine, classiquea farouche / Cartouche féminine, classiqueb bec / Gobseck masculine, classiquea fume / parfume féminine, classiqueb palsambleu / bleu masculine, classiquea accroupie / copie féminine, classiqueb d’Agésilas / Blas masculine, classiquea déploie / joie féminine, classiqueb agonisant / amusant masculine, classiquea escrime / sublime féminine, classiqueb envieux / mieux masculine, classiquea génie / Iphigénie féminine, classiquea l’enthousiasme / marasme féminine, classiqueb quinquet / Bilboquet masculine, classiquea désastres / astres féminine, classiqueb pharisien / parisien masculine, classiquea funèbre / célèbre féminine, classiqueb vermeils / Soleils masculine, classiquea soupires / Shaksperes féminine, classiqueb Herschels / Rachels masculine, classiquea gammes / femmes féminine, classiqueb bain / Chérubin masculine, classiquea politique / caustique féminine, classiqueb chef / bref masculine, classiquea surprise / brise féminine, classiqueb réseau / l’oiseau masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 2.3· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
200 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Oeuvres poetiques completes, Paris, Honoré Champion, 2001· numérisation Peter Edwards· Sources