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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Dans la fournaise, 1892

La Bête

Théodore de Banville· distiques, alexandrins, 128 vers

Paris, toujours expert‖ dans l’art de louanger,A reçu je ne sais‖ quel sublime étranger :Il n’importe, un grand-duc,‖ un roi, quelque lord-maire,Un des triomphateurs‖ heureux que la ChimèreBaise avec frénésie‖ et qui sortent des rangs,Premiers rôles parmi‖ les vagues figurants.Or le chef de l’État,‖ pour fêter sa fortune,A voulu que ce soir‖ l’Opéra donnât uneReprésentation‖ superbe de gala,Et tout fut pour le mieux,‖ car on se régalaDes chanteurs dont la voix‖ est le moins enrouée.C’est fini, maintenant,‖ et la farce est jouée,Et rois, danseuses, peuple‖ en criant accouru,Tout est rentré dans l’ombre‖ et tout a disparuEt l’on a rangé, las‖ de leurs ardentes luttes,Les violons pleurants,‖ les tambours et les flûtes.La plainte des hautbois‖ pensifs, le chant des corsSe sont tus, et l’on a‖ retourné les décorsOù l’on vit parader‖ le ténor et l’étoile,Et sur la scène obscure‖ on a levé la toile.Maintenant le troupeau‖ des invités descendL’escalier monstrueux,‖ énorme, incandescent,Brillant comme le feu‖ dans la rouge fournaise,Dont l’enchevêtrement‖ eût charmé Véronèse.Les balustres d’onyx‖ élancés et rampantsSe croisent là, pareils‖ à des nœuds de serpents ;Les feux des chandeliers‖ frémissants et des lustresSe reflètent parmi‖ les rougeurs des balustres ;Les marches semblent fuir‖ au loin vers les sommetsD’une étrange Babel‖ qu’on ne verra jamais.Lumineux, au-dessus‖ des foules prosaïquesL’avant-foyer étend‖ l’or de ses mosaïques.Le chœur des invités‖ descend. Les diamantsSur tout ce monde heureux‖ jettent leurs feux charmants.Comme le printemps fou‖ des campagnes fleuries,Les uniformes sont‖ couverts de broderies,Et des balcons de bronze‖ et des longs promenoirsS’écoule avec lenteur‖ le flot des habits noirs,Qui défilent devant‖ les marbres des pilastres,Éclatants de rubans,‖ tout éclaboussés d’astres ;Et dans ce tourbillon,‖ les rires ingénus,Les bras nus, les beaux cous‖ de neige, les seins nus,Les regards de pervenche‖ où sommeillent des âmes,Les épaules où les‖ colliers jettent des flammes,Les robes où frémit‖ la dentelle d’argentPassent dans le triomphe‖ et dans l’éclair changeant.L’œil ébloui croit voir‖ un cortège de reinesLaissant sur l’escalier‖ flotter leurs longues traînes,Et toutes ces beautés,‖ délices de Paris,Marchent tranquillement‖ aux bras de leurs maris,Car ils ont fait des frais‖ pour bien monter le drame,Et ce soir, chacun d’eux‖ s’est paré de sa femme.D’autres Parisiens,‖ plus libres sous le ciel,Et qui ne tiennent pas‖ au monde officiel,Respirant l’or fauve ou‖ l’ébène de leurs tresses,Donnent plus simplement‖ le bras à leurs maîtresses.Celles-là, dont les yeux‖ captivent les esprits,S’appuyant sur des bras‖ qui leur seront repris,Regardent cependant‖ les dames sans rancune.C’est ainsi que chacun‖ marche avec sa chacune :Nul être en ce féerique‖ et fabuleux séjourQui ne soit accouplé‖ sous le joug de l’amour.Cependant, fastueux‖ jouet du sort inique,Rebut de tous parmi‖ ces couples, VéroniqueVa, dans sa robe rouge‖ en forme de fourreauSeule comme un lépreux‖ ou comme le bourreau.Elle est belle à tenter‖ les démons. Sur sa lèvreDe feu, la volupté‖ féroce a mis sa fièvre,Et l’on peut voir tous les‖ instincts, hormis les bons,Dans ses sombres yeux, plus‖ ardents que des charbons.Un reflet bleu fleurit‖ sa chevelure noire ;Son cou ferme est dressé‖ comme une tour d’ivoire ;Sa bouche s’amollit‖ en un sourire, et dansCette pourpre entr’ouverte‖ on voit ses blanches dents.Lascive et jeune, avec‖ la fierté d’une aïeule,Véronique va seule,‖ oh ! cruellement seule,Mais calme, et rien ne peut‖ troubler ses yeux riants,Ni la placidité‖ de ses traits effrayants.Véronique au grand cœur,‖ c’est la bête écarlateQue la Perversité‖ docile berce et flatte ;C’est le calice ouvert,‖ la grande Fleur du mal,C’est la fureur et la‖ grâce de l’animal ;C’est elle que le diable‖ envoie en ambassade ;C’est Messaline et c’est‖ la marquise de Sade,Avec sa lèvre offerte‖ aux feux inapaisésComme le pied d’un dieu‖ poli par les baisers.Pourtant, nul en passant‖ ne regarde sa boucheEt n’a d’attention‖ pour sa beauté farouche ;Et le mépris de tous‖ est jusques-là poussé,Qu’un spectateur naïf‖ ou désintéressé,En voyant tout ce monde‖ à sa gloire insensible,Croirait qu’elle est absente‖ ou qu’elle est invisible.Véronique, dont nul‖ ne voudrait s’approcher,Est seule comme un lys‖ éclos sur le rocher.Elle va, détestée‖ et pour tous importune,Et regarde le flot‖ humain, comme un NeptuneDénombre le troupeau‖ des vagues de la mer,Et parle en elle-même‖ avec un rire amer.Oh ! dit-elle, voilà‖ tout l’illustre cortège,Les vieillards vénérés‖ aux fronts couverts de neige,Les ministres pensifs‖ que l’on n’ose prier,L’artiste et le poëte‖ épris du noir laurier,Les juges que la Loi‖ vengeresse illumineSous la sanglante pourpre‖ et sous la blanche hermine,Les purs et dédaigneux‖ soldats qui, sans remord,Frappent, et vont s’offrir‖ aux gueules de la mort,Les orateurs au geste‖ ardent, au cœur de pierre,En qui parle et renaît‖ l’âme de Robespierre ;Voici tous les héros,‖ tous les vainqueurs, tous lesMeneurs d’hommes, fouaillant‖ un peuple de valets,Que cette foule emporte,‖ ainsi qu’un flot d’orage.Or, entre eux tous, il n’en‖ est pas un seul, ô rage !Qui, même d’un clin d’œil‖ ou d’un regard distrait,Me verrait sur sa route‖ et me reconnaîtrait.Tous marcheraient sur moi,‖ haïe et réprouvée,Sans pitié, comme sur‖ une chienne crevée.Et cependant, avec‖ des airs insidieux,Il n’en est pas un seul,‖ parmi ces demi-deuxDont le renom vermeil‖ dans la gloire se dore,Qui ne m’ait dit : Mon cher‖ Belzébuth, je t’adore !Et je les ai tous vus‖ qui, par terre accroupis,Se roulaient comme des‖ bêtes, sur mes tapis.Il n’est pas un d’entre eux‖ qui, retenant son souffleEt rugissant d’amour,‖ n’ait baisé ma pantoufleEt qui, tordant ses yeux‖ où meurt une lueur,N’ait respiré mon âme‖ atroce et ma sueur,Et pour me plaire, ayant‖ à ses lèvres l’écume,N’ait pris des petits noms‖ de bête et de légume !

Lundi, 21 février 1887.

Versification

Forme
Distiques
Rimes
64((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6−6
Strophes
1 distique
Mots à la rime
a louanger / étranger masculine, classiqueb lord-maire / Chimère féminine, classiquea rangs / figurants masculine, classiqueb fortune / une féminine, classiquea gala / régala masculine, classiqueb enrouée / jouée féminine, classiquea accouru / disparu masculine, classiqueb luttes / flûtes féminine, classiquea cors / décors masculine, classiqueb l’étoile / toile féminine, classiquea descend / incandescent masculine, classiqueb fournaise / Véronèse féminine, classiquea rampants / serpents masculine, classiqueb lustres / balustres féminine, classiquea sommets / jamais masculine, classiqueb prosaïques / mosaïques féminine, classiquea diamants / charmants masculine, classiqueb fleuries / broderies féminine, classiquea promenoirs / noirs masculine, classiqueb pilastres / d’astres féminine, classiquea ingénus / nus masculine, classiqueb âmes / flammes féminine, classiquea d’argent / changeant masculine, classiqueb reines / traînes féminine, classiquea Paris / maris masculine, classiqueb drame / femme féminine, classiquea ciel / officiel masculine, classiqueb tresses / maîtresses féminine, classiquea esprits / repris masculine, classiqueb rancune / chacune féminine, classiquea séjour / l’amour masculine, classiqueb inique / Véronique féminine, classiquea fourreau / bourreau masculine, classiqueb lèvre / fièvre féminine, classiquea bons / charbons masculine, classiqueb noire / d’ivoire féminine, classiquea dans / dents masculine, classiqueb aïeule / seule féminine, classiquea riants / effrayants masculine, classiqueb écarlate / flatte féminine, classiquea mal / l’animal masculine, classiqueb ambassade / Sade féminine, classiquea inapaisés / baisers masculine, classiqueb bouche / farouche féminine, classiquea poussé / désintéressé masculine, classiqueb insensible / invisible féminine, classiquea s’approcher / rocher masculine, classiqueb importune / Neptune féminine, classiquea mer / amer masculine, classiqueb cortège / neige féminine, classiquea prier / laurier masculine, classiqueb illumine / hermine féminine, classiquea remord / mort masculine, classiqueb pierre / Robespierre féminine, classiquea les / valets masculine, classiqueb d’orage / rage féminine, classiquea distrait / reconnaîtrait masculine, classiqueb réprouvée / crevée féminine, classiquea insidieux / demi-deux masculine, classiqueb dore / t’adore féminine, classiquea accroupis / tapis masculine, classiqueb souffle / pantoufle féminine, classiquea lueur / sueur masculine, classiqueb l’écume / légume féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 2.2· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

128 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Oeuvres poetiques completes, Paris, Honoré Champion, 2001· numérisation Peter Edwards· Sources