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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Dans la fournaise, 1892

Musique

Théodore de Banville· distiques, alexandrins, 84 vers

Dans un coin de la ville‖ ancienne disparue,Depuis douze ans bientôt‖ passés, j’habite, rueDe l’Éperon, au rez‖-de-chaussée, un très vieilHôtel, hanté par les‖ oiseaux et le soleil.Du côté du jardin,‖ les ailes familièresEmplissent de frissons‖ les feuillages des lierres ;Mais, hélas ! on entend,‖ dès que revient le jour,De bien autres chanteurs‖ du côté de la cour,Où force malheureux,‖ affligés d’un catarrhe,Miaulent avec rage‖ en pinçant la guitare,Bande qui fait la joie‖ et l’ornement des cours.Là sont des béquillards,‖ des aveugles, des sourds.Blêmes comme Pierrot,‖ verts comme des pistachesDes gens à chapeaux mous,‖ des masques à moustachesChantent des airs, hélas !‖ — car tels sont leurs talents,Qu’ils ne sauront jamais,‖ quand ils vivraient mille ans.Tel, pareil à ces morts‖ échoués à la Morgue,Tourne la manivelle‖ indécente de l’orgueOu, triste comme un vieil‖ acteur de l’Odéon,Tourmente le soufflet‖ du faible accordéon,Et tel, car c’est encore‖ une façon plus nette,De sa bouche sans dents‖ mord une clarinette.Celui-là fait pleurer‖ l’âme du violonEn jouant du Lecocq‖ ou du Bach, c’est selon,Et tous chantent ! — Déesse‖ adorable, ô Musique !Ces types accomplis‖ de la hideur physiqueChantent d’un cœur tranquille.‖ Oh ! comme ils chantent fauxEt de leurs pantalons‖ soulignant les défautsToutes les fanges, par‖ les balais reculées,Baisent avec amour‖ leurs bottes éculées.Cependant, tels qu’ils sont,‖ déguenillés, maudits,Je les aime, ces noirs‖ mendiants, ces banditsQue l’âpre faim déchire‖ et sur qui les cieux pleuvent,Parce que sous la nue‖ ils chantent comme ils peuvent,Oiseaux boiteux qu’en vain‖ sollicite l’azur,Parce que je ne sais‖ quel souvenir obscurDe la Lyre frémit‖ dans leur voix étoufféeEt qu’ils sont, comme moi,‖ de la race d’Orphée.Ces gueux, plus enroués‖ qu’une meute aux abois,Ressemblent à des loups‖ qui pleurent dans les boisEt, parmi ces faiseurs‖ de trilles et de gammes,Du matin jusqu’au soir‖ grouillent des tas de femmes.Des fillettes à l’œil‖ déjà noyé d’amourSur un rhythme dansant‖ font sonner leur tambour,Et des vieilles sans nombre‖ aux allures fossilesConvulsent en chantant‖ leurs faces imbéciles,Gémissent avec des‖ sanglots et des hoquetsEt portent leurs petits‖ roulés en des paquets.C’est la procession‖ de tous les monstres. L’uneMontre sur son visage‖ une pâleur de luneEt, comme un lac, s’argente,‖ et l’autre, au nez camard,A sur sa joue en feu‖ des rougeurs de homard.Rien n’est plus effrayant‖ à voir que les structuresEt les corps abolis‖ de ces caricatures ;Et pourtant, quand leurs voix‖ font leur bruit énervantComme les grincements‖ de l’orage et du vent,Avec leurs fronts hideux‖ que les bises meurtrissent,Dans leur misère ces‖ chanteuses m’attendrissentEt sans être offensé‖ de leurs chants criminels,Je les contemple avec‖ des regards fraternels.Une surtout, pareille‖ à quelque étrange fée,Pâle, jaune, recuite‖ et d’un mouchoir coiffée.Au fond de ses yeux bleus‖ tout petits, dont le tourEst bistré, se lamente‖ un long passé d’amour,Et sur sa bouche en coup‖ de sabre, le génieDe la femme a gravé‖ sa tranquille ironie.Sans nul doute elle fut,‖ parmi l’or et les fleurs,Une Parisienne‖ aux yeux ensorceleurs ;Car le reflet des vieux‖ souvenirs la décoreEt le songeur ému‖ voit trembloter encoreLe triomphe et l’orgueil‖ en son regard terni.Je la nomme souvent :‖ la vieille Gavarni,Car je crois la revoir‖ parmi ces aquarellesQue le maître peuplait‖ d’âmes surnaturelles,Et sur le châle où court‖ un frisson d’air subtil,Je vois distinctement‖ les hachures dont ilAvivait sa peinture‖ avec de l’encre rouge.Et ce mince lambeau‖ qui grelotte et qui bouge,Où parfois le soleil‖ jette un fuyant éclair,Étoffe tristement‖ décolorée, a l’airDes drapeaux devenus‖ haillons, que la VictoireAvait jadis enflés‖ dans la bataille noire,Alors que les clairons‖ sonnaient dans l’air fumant,Et que les vieux soldats‖ gardent pieusement.

Jeudi, 6 janvier 1887.

Versification

Forme
Distiques
Rimes
42((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6−6
Strophes
1 distique
Mots à la rime
a disparue / rue féminine, classiqueb vieil / soleil masculine, classiquea familières / lierres féminine, classiqueb jour / cour masculine, classiquea catarrhe / guitare féminine, classiqueb cours / sourds masculine, classiquea pistaches / moustaches féminine, classiqueb talents / ans masculine, classiquea Morgue / l’orgue féminine, classiqueb l’Odéon / accordéon masculine, classiquea nette / clarinette féminine, classiqueb violon / selon masculine, classiquea Musique / physique féminine, classiqueb faux / défauts masculine, classiquea reculées / éculées féminine, classiqueb maudits / bandits masculine, classiquea pleuvent / peuvent féminine, classiqueb l’azur / obscur masculine, classiquea étouffée / d’Orphée féminine, classiqueb abois / bois masculine, classiquea gammes / femmes féminine, classiqueb d’amour / tambour masculine, classiquea fossiles / imbéciles féminine, classiqueb hoquets / paquets masculine, classiquea L’une / lune féminine, classiqueb camard / homard masculine, classiquea structures / caricatures féminine, classiqueb énervant / vent masculine, classiquea meurtrissent / m’attendrissent féminine, classiqueb criminels / fraternels masculine, classiquea fée / coiffée féminine, classiqueb tour / d’amour masculine, classiquea génie / ironie féminine, classiqueb fleurs / ensorceleurs masculine, classiquea décore / encore féminine, classiqueb terni / Gavarni masculine, classiquea aquarelles / surnaturelles féminine, classiqueb subtil / il masculine, classiquea rouge / bouge féminine, classiqueb éclair / l’air masculine, classiquea Victoire / noire féminine, classiqueb fumant / pieusement masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.6· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

84 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Oeuvres poetiques completes, Paris, Honoré Champion, 2001· numérisation Peter Edwards· Sources