Dans la fournaise, 1892
Turbulent
A José-Maria de Heredia
O vous pour qui toujours‖ le ciel s’irradia,Véronèse des mots‖ flambants, Heredia,Vous que la Muse fête‖ et suit d’un œil affable,Je veux exprès pour vous‖ inventer une fable.Jadis au temps du Roi‖-Soleil, quand SévignéUsurpait tout l’encens‖ de l’Olympe indigné,Le dieu qui réveilla‖ les plus secrètes fibres,La Fontaine eût conté‖ cette histoire en vers libres,En ces vers dont le pas‖ comme un oiseau marchait.Mais nous avons perdu‖ son rhythme et son archet,Et nous ferions, je pense,‖ une triste figureEn voulant de son vol‖ imiter l’envergure.Donc, pour conter l’exploit‖ d’un jeune malandrin,Je me contenterai‖ du vers alexandrin.Mais avec sa grandeur,‖ sa flamme et son délire,Il suffit à la joie‖ immense de la Lyre,Et mon maître, le roi‖ du faste oriental,Qui dans l’ardent brasier‖ forgea son dur métal,A prouvé qu’il sait être,‖ avec son fier mélange,Bon pour Benvenuto‖ comme pour Michel-Ange.On en fait, si l’on veut,‖ le glaive aux durs éclairs,Ou le joyau qui rit‖ à l’azur des yeux clairs,Ou le paillon furtif‖ du svelte funambule.Mais, poëte, j’arrête‖ ici mon préambule.Voici le fait. Ce dieu,‖ souvent digne du fouet,L’enfant Éros avait‖ disloqué son jouetEt son pantin funèbre‖ et morne rendait l’âme.Ces deux êtres formaient‖ un assemblage infâme,L’un pantelant, brisé,‖ tordu, le corps en deux,Et l’autre s’acharnant‖ sur des débris hideux.Oh ! le pantin ! Ses bras‖ éperdus et fantasquesSe balançaient, épars,‖ comme des choses flasques,Et la langue bleuie‖ était horrible à voir.L’enfant tirait toujours‖ le nez tragique et noirDu misérable, et fou‖ comme un loup dans son antre,Lui fourrait jusqu’au fond‖ ses ongles dans le ventre.Sur le beau pavé d’or,‖ à présent méprisés,Gisaient partout des traits‖ cassés, des arcs brisésEt la chambre de jaspe‖ avait l’air d’un vrai bouge.Mais Aphrodite vint‖ et se fâcha tout rouge.Oh ! le vrai brise-fer‖ et l’indocile enfant !Dit-elle. Donc tu fais‖ tout ce qu’on te défend.C’est Massacre et Fureur‖ que le grand ciel te nomme.A quoi sert-il d’avoir‖ une mère économe ?Va, tes caprices, plus‖ cruels que les autans,Nous auront ruinés‖ avant qu’il soit longtempsEt nous mourrons de faim‖ dans nos terres en friche.Pour le moment, il est‖ certain que je suis riche.Mes domaines, trésors‖ toujours inépuisés,Sont tous ceux où frémit‖ le doux vol des baisers.J’ai Naples, dont jamais‖ le golfe n’est morose,Et j’ai Paris et j’ai‖ Venise toute rose.Mais au train dont tu vas‖ pour me désespérer,Je n’aurai bientôt plus‖ que les yeux pour pleurer.Par suite des excès‖ farouches où tu tombes,Je n’aurai plus de quoi‖ nourrir mes deux colombes.Dans ce pays qu’au ciel‖ bleu nous assimilions,Que me restera-t-il ?‖ De vagues millions.Et réduite, pleurant‖ mon antique richesse,A marcher sur la pourpre‖ ainsi qu’une duchesse,On me verra bientôt‖ parer mes bras charmantsAvec ces cailloux vils‖ qu’on nomme diamants.C’est ainsi qu’Aphrodite,‖ en sa douleur amère,Se plaignait. Mais Éros‖ lui dit : Ma douce mère,Ne gronde pas. Fluide‖ et plus subtile encor,La flamme du soleil‖ rit dans tes cheveux d’or.A l’avenir, je veux‖ être sage comme uneImage. On trouvera‖ ma bonté peu commune.Jamais plus je n’aurai‖ de cruel appétitEt tu voudras encore‖ embrasser ton petit.O Mère, il est bien vrai‖ que d’une façon netteJ’ai démantibulé‖ notre marionnette,Mais parfois, ce n’est pas‖ ma faute, mon sang bout.J’en ai fait un débris,‖ des loques, rien du tout,Un haillon ridicule‖ et triste. Mais, en somme,Ce pantin ne valait‖ pas cher. Ce n’est que l’Homme.
Novembre 1887.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 38((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6−6
- Strophes
- 1 distique
- Mots à la rime
- a s’irradia / Heredia masculine, classiqueb affable / fable féminine, classiquea Sévigné / indigné masculine, classiqueb fibres / libres féminine, classiquea marchait / archet masculine, classiqueb figure / l’envergure féminine, classiquea malandrin / alexandrin masculine, classiqueb délire / Lyre féminine, classiquea oriental / métal masculine, classiqueb mélange / Michel-Ange féminine, classiquea éclairs / clairs masculine, classiqueb funambule / préambule féminine, classiquea fouet / jouet masculine, classiqueb l’âme / infâme féminine, classiquea deux / hideux masculine, classiqueb fantasques / flasques féminine, classiquea voir / noir masculine, classiqueb antre / ventre féminine, classiquea méprisés / brisés masculine, classiqueb bouge / rouge féminine, classiquea enfant / défend masculine, classiqueb nomme / économe féminine, classiquea autans / longtemps masculine, classiqueb friche / riche féminine, classiquea inépuisés / baisers masculine, classiqueb morose / rose féminine, classiquea désespérer / pleurer masculine, classiqueb tombes / colombes féminine, classiquea assimilions / millions masculine, classiqueb richesse / duchesse féminine, classiquea charmants / diamants masculine, classiqueb amère / mère féminine, classiquea encor / d’or masculine, classiqueb une / commune féminine, classiquea appétit / petit masculine, classiqueb nette / marionnette féminine, classiquea bout / tout masculine, classiqueb somme / l’Homme féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.9· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
76 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Oeuvres poetiques completes, Paris, Honoré Champion, 2001· numérisation Peter Edwards· Sources