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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Dans la fournaise, 1892

Sœur Séraphine

Théodore de Banville· distiques, alexandrins, 104 vers

Dans ce vieux couvent plein‖ de silence et d’espaceOù le temps, comme un flot‖ très pur, s’écoule et passe,Et doucement ruisselle‖ entre des bords connus ;Dans ce couvent, où les‖ souvenirs ingénusSe figent lentement,‖ comme des stalactites,Sœur Séraphine fait‖ la classe des petites.Or elle enseigne ces‖ enfants si doucement,Une telle indulgence‖ orne son front charmant,Que toutes avec joie‖ écoutent sa parole,Et sa bouche, entr’ouverte‖ ainsi qu’une corolle,Ne montrant pas d’orgueil‖ ni de sévérité,Comme un limpide flot‖ répand la vérité.Elle est naïve, heureuse,‖ innocente, ignorante ;L’éclat du lys fleurit‖ dans sa chair transparente,Et comme elle est pareille‖ aux anges, dans ses yeuxFlotte avec sa lumière‖ un ciel mystérieux.En sa blancheur, elle est‖ une enfant elle-même.Humble et sage parmi‖ les petites qu’elle aimeEt qu’elle est tous les jours‖ plus heureuse de voir,Comme elle est toute grâce,‖ elle a tout le savoir.Car celui qui l’inspire‖ en son ombre éphémèreEt fait de cette vierge‖ une si douce mère,C’est l’Enfant souriant,‖ sauveur du genre humain,Qui tient le globe bleu‖ dans sa petite main.Oui, bien souvent on cherche‖ en vain sœur SéraphineEt son regard plein de‖ bonté, sa lèvre fine,Où la foi met sa force‖ amie et sa douceur.On ne la trouve pas,‖ mais toujours quelque sœurDit, tandis que partout‖ vainement on l’appelle :Bien sûr, ma sœur, elle est‖ encor dans la chapelle,Agenouillée aux pieds‖ de son petit Jésus.Oh ! que sait-il, celui‖ qui ne vous a pas eusDans son âme, entr’ouvrant‖ leurs célestes calices,Extase, espoir, ferveur,‖ silencieux délicesQue fait épanouir‖ le souffle essentiel,Tendres fleurs, qui serez‖ visibles dans le ciel ?Sœur Séraphine est en‖ effet agenouillée,Humble, ployée en deux‖ comme une herbe mouillée,Devant le glorieux,‖ le roi, le triomphant.C’est ainsi qu’elle l’aime,‖ enfant, petit enfant ;Elle le voit toujours‖ enfant, ainsi qu’elle oseL’adorer. Tout petit,‖ frêle comme une rose,Il est déjà bonté,‖ clarté, lumière, espoir ;Il ressemble au parfum‖ qui s’exhale du soir.Ce roi du ciel, orné‖ des grâces adorables,Aime divinement‖ les êtres misérablesEt les console avec‖ son regard plein d’azur.C’est ainsi que le voit‖ l’humble fille au cœur pur.Elle demeure là‖ pendant de longues heures,L’œil allumé par des‖ clartés intérieures,Et dit, toute livrée‖ à l’éblouissement :O mon Roi, ta parole‖ est un vagissement ;Ta douce chevelure‖ est une vapeur blonde ;Et cependant, c’est toi‖ qui règnes sur le mondeEt tu souris, vainqueur,‖ sous ta couronne d’or.Un souffle triomphal‖ au fulgurant essorPasse et frémit, ô Roi,‖ dans l’azur de tes voiles,Et tu poses tes pieds‖ divins sur les étoiles.Ils sont tout pleins de toi,‖ les vastes firmamentsPavés d’astres de flamme‖ et de blancs diamants ;Et devant toi, courbés‖ comme des moissons mûres,Les Anges revêtus‖ d’invincibles armures,Où flottent les clartés‖ des blêmes Orients,Agitent dans l’éther‖ leurs glaives effrayants.Cependant, ô Sauveur,‖ tu veux bien nous sourire ;Ton nom, que les soleils‖ sont orgueilleux d’écrireEt qui fait resplendir‖ les Tyrs et les Sions,O Jésus ! tu veux bien‖ que nous le prononcions,Et que nous puissions voir,‖ quand son aile te touche,Le rayon pur qui met‖ sa clarté sur ta bouche.Ainsi sœur Séraphine,‖ immobile et rêvant,Répand toute son âme‖ aux pieds du Dieu vivant,Et la laisse courir‖ vers lui, dans son extase,Comme un flot de parfum‖ qui ruisselle d’un vase.Toujours glorifiant,‖ exempte de remord,Le doux Enfant, vainqueur‖ du Mal et de la Mort,Elle prie, et ne peut‖ sortir de la chapelleOù son petit Jésus‖ très doucement l’appelle.Parfois les sœurs, voyant‖ ses yeux vers lui tournés,La grondent sans colère,‖ et lui disent : Venez,Ma sœur, il faut songer‖ à vos petites filles.Aimez l’Époux céleste‖ à l’ombre de ces grilles ;Mais quoi ! ce bon Pasteur,‖ dont la main nous défend,Jésus n’a pas toujours‖ été petit enfant.Ma sœur, pour adoucir‖ notre destin sévère,Lui-même il a porté‖ sa croix sur le Calvaire,Et le fer de la lance‖ ouvrit son flanc saignant.Lui qui, plein de bonté,‖ s’en allait, enseignant,Il a des vils crachats‖ subi la tache noire.Prince, il a revêtu‖ la pourpre dérisoire ;Il a mouillé sa lèvre‖ à l’éponge de fiel,Tandis que gémissaient‖ les beaux Anges du ciel.Il expira. Quand les‖ nuages entendirentSon souffle s’exhaler,‖ les rochers se fendirent.Et maintenant, ma sœur,‖ après deux fois mille ans,Tandis qu’on voit, ainsi‖ qu’un grand vol de milans,Les Crimes sur nos fronts‖ jeter leur ombre immonde,Jésus crucifié‖ saigne encor sur le monde.Elles parlaient ainsi ;‖ mais l’innocente sœurSéraphine jamais‖ n’a compris la noirceur.Voir l’Enfant radieux‖ est son unique fête,Et pâle d’épouvante‖ et l’âme stupéfaite,Livide, elle murmure‖ en des mots décousus :Non… Non… C’est trop horrible…‖ Oh ! mon petit Jésus !

Mai 1887.

Versification

Forme
Distiques
Rimes
52((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6−6
Strophes
1 distique
Mots à la rime
a d’espace / passe féminineb connus / ingénus masculinea stalactites / petites féminineb doucement / charmant masculinea parole / corolle féminineb sévérité / vérité masculinea ignorante / transparente féminineb yeux / mystérieux masculinea elle-même / aime féminineb voir / savoir masculinea éphémère / mère féminineb humain / main masculinea Séraphine / fine féminineb douceur / sœur masculinea l’appelle / chapelle féminineb Jésus / eus masculinea calices / délices féminineb essentiel / ciel masculinea agenouillée / mouillée féminineb triomphant / enfant masculinea ose / rose féminineb espoir / soir masculinea adorables / misérables féminineb d’azur / pur masculinea heures / intérieures féminineb l’éblouissement / vagissement masculinea blonde / monde féminineb d’or / essor masculinea voiles / étoiles féminineb firmaments / diamants masculinea mûres / armures féminineb Orients / effrayants masculinea sourire / d’écrire féminineb Sions / prononcions masculinea touche / bouche féminineb rêvant / vivant masculinea extase / vase féminineb remord / Mort masculinea chapelle / l’appelle féminineb tournés / Venez masculinea filles / grilles féminineb défend / enfant masculinea sévère / Calvaire féminineb saignant / enseignant masculinea noire / dérisoire féminineb fiel / ciel masculinea entendirent / fendirent féminineb ans / milans masculinea immonde / monde féminineb sœur / noirceur masculinea fête / stupéfaite féminineb décousus / Jésus masculine

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

104 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Oeuvres poetiques completes, Paris, Honoré Champion, 2001· numérisation Peter Edwards· Sources