Idylles prussiennes, 1871
La Lune
Cependant, dans l’expansion de sa joie la
Lune remplissait toute la chambre comme une
atmosphère phosphorique…Charles Baudelaire,Poëmes en prose.
Comme les sœurs aux fronts étroitsHurlant leurs chansons meurtrières,Qu’on voit dans Macbeth, ils sont troisDans une chambre de Ferrières.
Plus ridé que la vaste mer,De Moltke a le visage glabreEt plisse en un rictus amerSa bouche ouverte en coup de sabre.
Il ne dit rien, mais son compas,Qu’il rétrécit ou qu’il écarte,Prend des villes, et pas à pasRefait l’univers, sur la carte.
Les deux autres causent ; BismarckParle avec un geste d’athlète,Et le paysage du parcDans son crâne blanc se reflète.
Guillaume écoute, sabre au flanc,Pliant d’une main fantaisisteSa moustache de tigre blanc,Qui se hérisse — et lui résiste.
Sire, dit Bismarck, je conquiers,Après la France, l’Angleterre ;Puis après, je vous en requiers,Songeons au reste de la terre !
L’Espagne, l’Italie en deuilEt la Turquie effarouchéeEt la Russie ivre d’orgueil,Nous n’en ferons qu’une bouchée.
Nous les aurons, foi de Bismarck !Et quant à vos brumes, Hollande,Suède, Norwège et Danemark,Je m’en fais une houppelande.
Grèce, Afrique, Hongrie encor,Nous empochons tout ; quant aux IndesFleurissantes sous leur ciel d’or,Nous en ferons nos Rosalindes.
Et parlons net, je ne crois pasFormer des espoirs chimériquesSi je compte réduire au pasL’Asie et les deux Amériques.
L’univers ainsi dévasté,Sur son cheval d’apothéoseQue fera Votre Majesté ?Je crois bon qu’Elle se repose.
Oui, nous rentrerons, Vous et moi.Faire un Prussien de chaque hommeVivant, cela suffit, ô Roi !Quelles que puissent être, en somme,
Et notre soif et notre faim,Tout boire et manger guérit l’uneAinsi que l’autre ; puis enfinOn ne peut pas prendre la lune.
Quiconque s’en serait chargéRisquerait fort à l’entreprendre.Si, dit alors de Moltke, j’aiFait mes calculs : on peut la prendre !
Octobre 1870.
Versification
- Forme
- 14 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 14(abab)
- Mètre
- Octosyllabes
- Strophes
- 14 quatrains
- Mots à la rime
- a étroits / trois masculine, classiqueb meurtrières / Ferrières féminine, classiquea mer / amer masculine, classiqueb glabre / sabre féminine, classiquea compas / pas masculine, classiqueb écarte / carte féminine, classiquea Bismarck / parc masculine, classiqueb d’athlète / reflète féminine, classiquea flanc / blanc masculine, classiqueb fantaisiste / résiste féminine, classiquea conquiers / requiers masculine, classiqueb l’Angleterre / terre féminine, classiquea deuil / d’orgueil masculine, classiqueb effarouchée / bouchée féminine, classiquea Bismarck / Danemark masculine, classiqueb Hollande / houppelande féminine, classiquea encor / d’or masculine, classiqueb Indes / Rosalindes féminine, classiquea pas masculine, classiqueb chimériques / Amériques féminine, classiquea dévasté / Majesté masculine, classiqueb d’apothéose / repose féminine, classiquea moi / Roi masculine, classiqueb homme / somme féminine, classiquea faim / enfin masculine, classiqueb l’une / lune féminine, classiquea chargé / j’ai masculine, classiqueb l’entreprendre / prendre féminine, équivalente
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.6· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
56 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Oeuvres poetiques completes, Paris, Honoré Champion, 1999· numérisation Peter Edwards· Sources