Le sang de la coupe, 1857
A la Forêt de Fontainebleau
O forêt adorée‖ encor, Fontainebleau !Dis-moi, le gardes-tu‖ sur le tronc d’un bouleau,Ce nom que j’appelais‖ mon espoir et mes forces,Et que j’avais gravé‖ partout dans tes écorces ?Elle, enfant comme moi,‖ nous allions, le matin,Respirer les odeurs‖ de verdure et de thym,Et voir tes rochers gris‖ s’éveiller dans la flamme.Puis, quand se reposait‖ celle qui fut mon âme,Lorsque tes horizons‖ brûlent, que, vers midi,Le serpent taché d’or‖ se relève engourdi,Je contemplais, effroi‖ d’une âme sérieuse,Cette heure du soleil,‖ blanche et mystérieuse !N’est-ce pas, n’est-ce pas‖ que vous étiez vivant,Noir feuillage, immobile‖ et triste sous le vent,Comme une mer qu’un dieu‖ rend docile à ses chaînes ?Et vous, colosses fiers,‖ arbres noueux, grands chênes,Rien n’agitait vos fronts,‖ par le temps centuplés !Pourtant vos bras tordus‖ et vos muscles gonflés,Ces poses de lutteurs‖ affamés de carnageQue vous conserviez, même‖ à cette heure où tout nageDans la vive lumière‖ et l’atmosphère en feu,Laissaient voir qu’autrefois,‖ sous ce ciel vaste et bleu,Vous aviez dû combattre,‖ ô géants centenaires !Au milieu des Titans‖ vaincus par les tonnerres.Et vous, rochers sans fin,‖ suspendus et croulants,Sur qui l’oiseau sautille,‖ et qui, depuis mille ans,Gardez, sans être las,‖ vos effroyables poses,La mousse et le lichen‖ et les bruyères rosesOnt beau vivre sur vous‖ comme un jardin en fleur,Ne devine-t-on pas‖ dans quelle âpre douleurUn volcan souterrain,‖ contre le jour qu’il brave,Jadis vous a vomis‖ avec un flot de lave !Les sauvages buissons‖ de mûres diaprés,Aux rayons du soleil‖ montraient leurs fruits pourprés.A peine si parfois,‖ parmi les branches hautes,Un léger mouvement‖ me révélait des hôtes ;Et pourtant, si ma main,‖ écartant leur fouillis,Eût fait entrer le jour‖ dans ces vivants taillis,J’aurais vu s’y tapir‖ dans les ombres fumeusesL’épouvantable essaim‖ des bêtes venimeuses !Or, je disais devant‖ ce spectacle divin :Poëte, voile-toi‖ pour le vulgaire vain !Qu’il ne puisse à ta Muse‖ enlever sa ceinture,Et souris-leur, pareil‖ à la grande Nature !Sous ta sérénité‖ cache aussi ton secret !Réponds, ai-je tenu‖ ma parole, ô forêt ?Et n’ai-je pas rendu‖ mon âme et mon visageSilencieux et doux‖ comme un beau paysage ?
Octobre 1854.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 24((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 1 distique
- Mots à la rime
- a Fontainebleau / bouleau masculine, classiqueb forces / écorces féminine, classiquea matin / thym masculine, classiqueb flamme / âme féminine, classiquea midi / engourdi masculine, classiqueb sérieuse / mystérieuse féminine, classiquea vivant / vent masculine, classiqueb chaînes / chênes féminine, classiquea centuplés / gonflés masculine, classiqueb carnage / nage féminine, classiquea feu / bleu masculine, classiqueb centenaires / tonnerres féminine, classiquea croulants / ans masculine, classiqueb poses / roses féminine, classiquea fleur / douleur masculine, classiqueb brave / lave féminine, classiquea diaprés / pourprés masculine, classiqueb hautes / hôtes féminine, classiquea fouillis / taillis masculine, classiqueb fumeuses / venimeuses féminine, classiquea divin / vain masculine, classiqueb ceinture / Nature féminine, classiquea secret / forêt masculine, classiqueb visage / paysage féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.9· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
48 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres de Théodore de Banville. Le sang de la Coupe, Trente-six Ballades joyeuses, Le Baiser., Paris, Alphonse Lemerre, éditeur, 1857· numérisation poesies.net· Sources