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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Le sang de la coupe, 1857

La Centième de Notre-Dame de Paris

récitée au théatre des nations par Madame Marie Laurent le 13 octobre 1879

Théodore de Banville· Ode· 20 quatrains, alexandrins, 80 vers

O peuple frissonant,‖ ému comme une femme !Heureux de savourer‖ la douleur et l’effroi,Tu vins cent fois de suite‖ applaudir notre drameOù l’âme de Hugo‖ pleure et gémit sur toi.

Esméralda, si belle‖ en sa parure folleQue les anges des cieux‖ la regardent marcher,Domptant les noirs truands‖ par sa douce paroleEt dévorant des yeux‖ Phœbus, le bel archer ;

Esméralda, rayon,‖ chant, vision, chimère !Jeune fille sur qui‖ la lumière tombait,Et qu’un bourreau vient prendre‖ aux baisers de sa mèrePour l’unir, éperdue,‖ avec l’affreux gibet ;

Le prêtre méditant‖ son infâme caresse,Et le pauvre Jehan‖ brisé comme un fruit mûr ;Quasimodo tout plein‖ de rage et de tendresse,Masse difforme, ayant‖ en elle de l’azur ;

Et les cloches d’airain‖ chantant dans les tourelles,Pleurant, hurlant, tonnant,‖ gémissant dans les toursD’où s’enfuit à l’aurore‖ un vol de tourterelles,Et disant tes ardeurs,‖ tes labeurs, tes amours ;

Tu ne te lassais pas‖ de ce drame qui t’aime,Et qui semble un miroir‖ magique où tu te vois,O peuple ! car Hugo‖ le songeur, c’est toi-même,Et ton espoir immense‖ a passé dans sa voix.

C’est lui qui te console‖ et c’est lui qui t’enseigne :Sans le courber le temps‖ a blanchi ses cheveux.Peuple ! on n’a jamais pu‖ te blesser sans qu’il saigne,Et quand ton pain devient‖ amer, il dit : J’en veux !

Lui le chanteur divin,‖ béni par les érablesEt les chênes touffus‖ dans la noire forêt,Il dit : Laissez venir‖ à moi les misérables !Et son front calme et doux‖ comme un lys apparaît.

Il vient coller sa lèvre‖ à toute âme tuée ;Il vient, plein de pitié,‖ de ferveur et d’émoi,Relever le laquais‖ et la prostituée,Et dire au mendiant :‖ Mon frère, embrasse-moi.

O Job mourant ! sa bouche‖ a baisé ton ulcère,Et cependant un jour,‖ parmi les deuils amers,L’exil noir l’emporta‖ dans son horrible serreEt le laissa, pensif,‖ au bord des sombres mers.

Il méditait, privé‖ de la douce patrie ;Et, lui que cette France‖ a connu triomphant,Il ne pouvait plus même,‖ en son idolâtrie,S’agenouiller dans l’herbe‖ où dormait son enfant !

Près de lui cependant,‖ invisible et farouche,Némésis au courroux‖ redoutable et serein,Épouvantant les flots‖ du souffle de sa bouche,Crispait ses doigts sanglants‖ sur la lyre d’airain.

Mais le jour où la Guerre‖ entoura nos murailles,Où le vaillant Paris,‖ agonisant enfin,Succombait, et sentit‖ le vide en ses entrailles,Il revint, il voulut‖ comme nous avoir faim !

Quand sur nous le Carnage‖ enfla son aile noire,Quand Paris désolé,‖ grand comme un Ilion,Proie auguste, servit‖ de pâture à l’Histoire,On revit parmi nous‖ sa face de lion.

Et puis enfin l’aurore‖ éclata sur nos cimes !Le rêve affreux s’enfuit,‖ par le vent emporté,Et frémissants encor,‖ de nouveau nous revîmesFleurir la poésie‖ avec la liberté.

Et ce fut une joie‖ immense, un pur délire,Et sur la scène, hier‖ morne et déserte, hélas !Reparurent divins,‖ avec leur chant de lyre,Hernani, Marion‖ Delorme, et toi, Ruy Blas !

Et nous-mêmes, dont l’âme‖ à la Muse se livre,Apportant nos efforts,‖ nos cœurs, nos humbles voix,Nous avons évoqué‖ le drame et le grand livreQue tu viens d’applaudir‖ pour la centième fois !

O peuple ! que la foi,‖ la vertu, la bravoureCharment, quand ton Orphée‖ avec ses rimes d’orTe prodigue l’ivresse‖ adorable, savoureCette ambroisie, et toi,‖ poëte, chante encor !

Homère d’un héros‖ divin, plus grand qu’Achille,Sous le tragique azur‖ empli d’astres et d’yeuxChante ! et console encor‖ ton Prométhée, Eschyle,Sur le rocher sanglant‖ où l’insultent les Dieux !

Parle ! grand exilé‖ que la souffrance attireEt qui ne consens pas‖ à la Fatalité,Vaincu prodigieux‖ sacré par le martyre,Génie entré vivant‖ dans l’immortalité !

Versification

Forme
20 quatrains (quatrains)
Rimes
20(abab)
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
20 quatrains
Mots à la rime
a femme / drame féminine, classiqueb l’effroi / toi masculine, classiquea folle / parole féminine, classiqueb marcher / archer masculine, classiquea chimère / mère féminine, classiqueb tombait / gibet masculine, classiquea caresse / tendresse féminine, classiqueb mûr / l’azur masculine, classiquea tourelles / tourterelles féminine, classiqueb tours / amours masculine, classiquea t’aime / toi-même féminine, classiqueb vois / voix masculine, classiquea t’enseigne / saigne féminine, classiqueb cheveux / veux masculine, classiquea érables / misérables féminine, classiqueb forêt / apparaît masculine, classiquea tuée / prostituée féminine, classiqueb d’émoi / embrasse-moi masculine, classiquea ulcère / serre féminine, classiqueb amers / mers masculine, classiquea patrie / idolâtrie féminine, classiqueb triomphant / enfant masculine, classiquea farouche / bouche féminine, classiqueb serein / d’airain masculine, classiquea murailles / entrailles féminine, classiqueb enfin / faim masculine, classiquea noire / l’Histoire féminine, classiqueb Ilion / lion masculine, classiquea cimes / revîmes féminine, classiqueb emporté / liberté masculine, classiquea délire / lyre féminine, classiqueb hélas / Blas masculine, classiquea livre féminine, classiqueb voix / fois masculine, classiquea bravoure / savoure féminine, classiqueb d’or / encor masculine, classiquea qu’Achille / Eschyle féminine, classiqueb d’yeux / Dieux masculine, classiquea attire / martyre féminine, classiqueb Fatalité / l’immortalité masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 2.4· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

80 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres de Théodore de Banville. Le sang de la Coupe, Trente-six Ballades joyeuses, Le Baiser., Paris, Alphonse Lemerre, éditeur, 1857· numérisation poesies.net· Sources