Le sang de la coupe, 1857
Le Livre d’Heures de la Châtelaine
Or la comtesse Yseult‖ avait un livre d’Heures,Si beau que ses enfants‖ en étaient orgueilleux,Et que la Reine même,‖ en ses nobles demeures,N’avait rien de si riche‖ et de si merveilleux.
Un feuillage d’argent‖ couvrait de frêles branchesLe dos clair du missel,‖ et, sans plus d’ornements,Sur son velours, couleur‖ des premières pervenches,On voyait resplendir‖ un chiffre en diamants.
Le vélin des feuillets,‖ où des images puresSe détachaient aussi‖ par un art surhumain,Prêtait ses fonds de neige‖ à des miniaturesToutes brillantes d’or,‖ d’azur et de carmin.
Ici veillait Marie,‖ et sur la paille fraîche,Le bonhomme Joseph‖ admirait en priantLe Roi de l’univers‖ couché dans une crèche,Adoré pauvre et nu‖ par les rois d’Orient.
Là, parmi les parfums‖ qui ruisselaient en ondes,Magdeleine, ravie‖ et pleine de ferveur,Dénouait ses cheveux,‖ et de leurs nappes blondesElle essuyait les pieds‖ de son divin Sauveur.
Ailleurs, sous le berceau‖ d’une treille fleurie,Où se mêlaient la vigne‖ et le pampre vermeil,L’enfant Jésus, porté‖ par la Vierge Marie,Souriait aux raisins‖ inondés de soleil.
Puis, de tendres couleurs‖ toutes enluminées,Parmi les fonds d’argent‖ par le rose adoucis,Les légendes des saints‖ dans les lettres ornéesDéroulaient tout au long‖ de merveilleux récits.
Mais le peintre surtout,‖ dans de riches losangesEncadrés de rubis‖ par son art précieux,Avait représenté‖ les extases des AngesTransportés et ravis‖ dans les sphères des cieux.
Les uns, dans le lapis‖ couvert de sombres voilesDe leurs profonds regards‖ teignant l’horizon bleu,Conduisaient en rêvant‖ des chariots d’étoilesEt des astres épars‖ aux crinières de feu.
Les autres, murmurant‖ d’harmonieux distiquesNés de l’embrassement‖ de deux rhythmes charmés,Tressaient les lys sans tache‖ et les roses mystiques,Pour ceindre de parfums‖ leurs cheveux enflammés.
Comme sur les étangs‖ les vertes demoiselles,Ceux-là, rassérénant‖ le splendide outremer,Faisaient parmi l’éther‖ frissonner leurs six ailesEt baignaient de rayons‖ les effluves de l’air.
Puis, d’autres s’enchantaient‖ au délire des harpes.Au bord du firmament‖ penchés sur leurs genoux,D’autres venaient tisser‖ les suaves écharpesQui sont l’arc d’alliance‖ entre le ciel et nous.
Et, parmi les lueurs‖ les plus épanouies,Humblement prosternés‖ dans la pourpre des soirs,D’autres, baignés enfin‖ de clartés éblouies,Jusqu’au Trône élevaient‖ leurs fumants encensoirs.
Or souvent, l’âme prise‖ à toutes ces féeries,La belle Yseult suivait,‖ les yeux remplis de pleurs,Les tableaux plus vermeils‖ que mille pierreriesEt le ruissellement‖ de leurs vives couleurs.
Ensuite, regardant‖ la fenêtre où le givreFleurit ses tendres lys‖ faits d’un pâle duvet,Debout et tout émue,‖ elle fermait le livre,Et pendant bien longtemps‖ alors elle rêvait.
Ses cheveux qu’un bandeau‖ de saphirs illumine,S’échappant comme un fleuve‖ en flots purs et dorésSur son corsage rose‖ orné de blanche hermine,Faisaient une auréole‖ à ses yeux azurés.
Pensive, elle tenait‖ toujours le livre d’Heures ;Mais alors s’enfuyant‖ sur des ailes de feu,Toute à ses visions,‖ flammes intérieures,Son âme enamourée‖ errait dans le ciel bleu.
Alors il lui semblait,‖ sur le pavé des sallesS’échappant des feuillets‖ de son missel fermé,Voir fleurir en berceaux‖ les roses idéalesPeintes sur les blancheurs‖ du vélin parfumé.
Près des pâles bleuets,‖ sur qui l’insecte rôde,Le muguet odorant‖ croissait au pied des lys,Et sous les gazons verts‖ aux reflets d’émeraudeSe mêlaient la pervenche‖ et le myosotis.
Penchés sur ses cheveux‖ frissonnants comme un saule,Le vol des Chérubins‖ et les Anges aussiTouchaient en se jouant‖ son front et son épauleDe leur aile de neige,‖ et lui parlaient ainsi :
O belle et douce Yseult,‖ toi dont la vie est sainte,Et, toute dévouée‖ à des actes pieux,Comme un calme ruisseau,‖ s’écoule dans l’enceinteDe la maison bénie‖ où dorment tes aïeux !
Va, cesse d’envier‖ les sereines extasesEt les félicités‖ que nous goûtons sans finDans les cieux de saphir,‖ d’opale et de topazesOù l’Archange sommeille‖ aux bras du Séraphin.
Car, aux yeux du Seigneur,‖ tes yeux remplis d’étoiles,Que sur le crucifix‖ tu baisses en priant,Valent tous les soleils‖ et les astres sans voilesQue nous guidons en chœur‖ dans l’azur flamboyant.
Tes lèvres sans souillure,‖ et qu’une larme arroseLorsqu’on t’implore au nom‖ de son bien aimé Fils,Valent mieux devant lui‖ que la mystique roseRougissante et fleurie‖ entre les divins lys.
Et l’encens de ton cœur,‖ feu que Marie admireComme son plus suave‖ et son plus cher trésor,Monte aussi bien vers Dieu‖ que l’encens ou la myrrheQui fume à ses genoux‖ dans nos encensoirs d’or !
Août 1849.
Versification
- Forme
- 25 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 25(abab)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 25 quatrains
- Mots à la rime
- a d’Heures / demeures féminineb orgueilleux / merveilleux masculinea branches / pervenches féminineb d’ornements / diamants masculinea pures / miniatures féminineb surhumain / carmin masculinea fraîche / crèche féminineb priant / d’Orient masculinea ondes / blondes féminineb ferveur / Sauveur masculinea fleurie / Marie féminineb vermeil / soleil masculinea enluminées / ornées féminineb adoucis / récits masculinea losanges / Anges féminineb précieux / cieux masculinea voiles / d’étoiles féminineb bleu / feu masculinea distiques / mystiques féminineb charmés / enflammés masculinea demoiselles / ailes féminineb outremer / l’air masculinea harpes / écharpes féminineb genoux / nous masculinea épanouies / éblouies féminineb soirs / encensoirs masculinea féeries / pierreries féminineb pleurs / couleurs masculinea givre / livre féminineb duvet / rêvait masculinea illumine / hermine féminineb dorés / azurés masculinea d’Heures / intérieures féminineb feu / bleu masculinea salles / idéales féminineb fermé / parfumé masculinea rôde / d’émeraude féminineb lys / myosotis masculinea saule / épaule féminineb aussi / ainsi masculinea sainte / l’enceinte féminineb pieux / aïeux masculinea extases / topazes féminineb fin / Séraphin masculinea d’étoiles / voiles féminineb priant / flamboyant masculinea arrose / rose féminineb Fils / lys masculinea admire / myrrhe féminineb trésor / d’or masculine
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
100 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres de Théodore de Banville. Le sang de la Coupe, Trente-six Ballades joyeuses, Le Baiser., Paris, Alphonse Lemerre, éditeur, 1857· numérisation poesies.net· Sources