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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Le sang de la coupe, 1857

Les Souffrances de l’Artiste

Théodore de Banville· 24 quatrains, alexandrins, 96 vers

Artiste foudroyé‖ sans cesse, ô dompteur d’âmes,Sagittaire à l’arc d’or,‖ captif mélodieux,Qui portes dans tes mains‖ ton bagage de flammesEt tes soleils volés‖ autour du front des Dieux !

Laisse toute espérance,‖ éternelle victime,Et ne querelle plus‖ ton désespoir amer,Puisque tu t’es chargé‖ de remplir un abîmeOù tu verses en vain‖ toute l’eau de la mer !

Va, tu peux y jeter‖ les océans, poëte,Sans étouffer ses cris‖ et son rire moqueur.La curiosité‖ de la foule inquiète,Voilà le nom du gouffre‖ où tu vides ton cœur !

Un mot domine seul‖ ce murmure sauvage,Mais ce mot, c’est le clou‖ d’or et de diamantEt l’anneau qui te rive‖ à ton dur esclavage,Ainsi que Prométhée‖ à son rocher fumant.

Ce mot terrible, c’est :‖ Après ? Toutes tes veilles,Donne-les, et plus fier‖ qu’un archange impuni,Pose sur Pélion‖ des Ossas de merveilles !Fais l’impossible, et trouve‖ un corps à l’infini !

Gonfle de passion‖ les figures d’argile !Crée, anime, bâtis !‖ Jusque sous les cyprèsDont l’ombre endormira‖ ta dépouille fragile,L’inexorable voix‖ viendra crier : Après ?

Tu peux, par ton regard‖ effrayant les désastres,Dans l’espace que Dieu‖ pour les siens fit exprès,Enchaîner comme lui‖ des mondes et des astres :Après ? dira le peuple‖ insatiable, après ?

Tu peux faire fleurir‖ tout le jardin des œuvres,Et, bravant leur air sombre‖ et pestilentiel,Dessécher les marais‖ où sifflent les couleuvres,Après ? dira toujours‖ le peuple. — Après ? O ciel !

Après ? Mais j’ai vaincu‖ la forme et la lumière !Mes yeux ont bu l’azur,‖ et j’ai dans mon compasTenu la voûte immense !‖ O foule coutumière,Après ? après ? dis-tu ;‖ ne te souviens-tu pas ?

Dans les noires forêts,‖ sur les monts de la Thrace,Par les pleurs de ma lyre‖ enchantant leur courroux,J’ai fait bondir d’amour‖ et courir sur ma traceLe tigre et la panthère‖ et les grands lions roux.

Et les gazons touffus‖ étoilés de pervenches,Les feuillages pendants,‖ les profondeurs des bois,Les antres, les rochers‖ et les cascades blanchesAu tomber de la nuit‖ s’enivraient de ma voix !

O foule ! j’ai bravé‖ l’horreur des flots funèbresSur la fragile barque,‖ et, divin ouvrier,J’ai navigué vers l’ombre‖ et les pâles ténèbres,En tenant dans mes mains‖ un rameau de laurier !

Dans les cercles de flamme‖ où frémissent leurs ailes,Les âmes gémissaient‖ d’avoir perdu l’amour,Et, saisi de pitié‖ pour leurs douleurs mortelles,J’ai pleuré de tristesse‖ en remontant au jour !

Peuple, j’ai combattu‖ la guerrière à l’œil louche,Et pour briser les dents‖ de celle qui te mord,Couvert de la toison‖ d’une bête farouche,J’ai lutté sur le sable‖ avec la froide Mort.

Et lorsque enfin meurtrie,‖ haletante et lassée,Elle a demandé grâce‖ en secouant ses fers,J’ai repris dans ses bras‖ la douce fiancéeQu’elle emportait déjà‖ vers la nuit des enfers.

Pour rendre l’ennemie‖ encor plus odieuse,C’est moi qui, de la lyre‖ épandant les sanglots,Ai fait sortir charmante‖ et blonde et radieuse,L’immortelle Beauté‖ de l’écume des flots.

C’est moi qui, pour complaire‖ à la terre charmée,Ai conquis tout un monde‖ avec un fruit vermeil ;Des femmes au sein nu‖ composaient mon armée,Et j’ai porté la vigne‖ au pays du soleil.

O foule ! né chétif‖ dans le troupeau des hommes,Pour brouter la verdure‖ et ramasser des glands,Moi, qui ne vous semblais‖ pas plus que nous ne sommes,J’ai détaché les Dieux‖ de leurs gibets sanglants !

Dans une eau de cristal‖ j’ai lavé leurs blessures.Ils marchent maintenant‖ libres sous le ciel bleu,Portant la pourpre et l’or‖ sur leurs belles chaussures,Et le front couronné‖ par les rayons du feu !

Tel le poëte parle‖ au passant toujours ivre,Lorsque de son supplice‖ on hâte les apprêts.Il lui dit : Vois ce sein‖ ouvert qui t’a fait vivre !Mais le passant lui crie‖ encore : Après ? — Après !

Écoute cependant,‖ spectateur à l’œil vide !Toi pour qui c’est trop peu,‖ dans ton dédain jaloux,De toucher sur ses pieds‖ et sur son flanc livideLe trou qu’a fait la lance‖ et les traces des clous !

Lorsque le pélican‖ ouvre sa chair vivantePour nourrir ses petits,‖ et qu’ils mordent son flanc,Avec une douceur‖ dont l’homme s’épouvanteIl regarde leurs becs‖ tout rouges de son sang.

Écoute ! il tombe, heureux‖ de voir tous ceux qu’il aimeBien vivants par sa mort‖ et bien rassasiés ;Mais que penserait-il‖ à cette heure suprêmeEn fermant vers le ciel‖ ses yeux extasiés ;

Quelle angoisse tordrait‖ cette pure victimeSi, lorsqu’elle agonise‖ et qu’elle expire enfin,Tout gonflés et repus‖ de son cœur magnanime,Ses petits lui disaient :‖ Nous avons encor faim !

Février 1849.

Versification

Forme
24 quatrains (quatrains)
Rimes
24(abab)
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
24 quatrains
Mots à la rime
a d’âmes / flammes féminine, classiqueb mélodieux / Dieux masculine, classiquea victime / abîme féminine, classiqueb amer / mer masculine, classiquea poëte / inquiète féminine, classiqueb moqueur / cœur masculine, classiquea sauvage / esclavage féminine, classiqueb diamant / fumant masculine, classiquea veilles / merveilles féminine, classiqueb impuni / l’infini masculine, classiquea d’argile / fragile féminine, classiqueb cyprès / Après masculine, classiquea désastres / astres féminine, classiqueb exprès / après masculine, classiquea œuvres / couleuvres féminine, classiqueb pestilentiel / ciel masculine, classiquea lumière / coutumière féminine, classiqueb compas / pas masculine, classiquea Thrace / trace féminine, classiqueb courroux / roux masculine, classiquea pervenches / blanches féminine, classiqueb bois / voix masculine, classiquea funèbres / ténèbres féminine, classiqueb ouvrier / laurier masculine, classiquea ailes / mortelles féminine, classiqueb l’amour / jour masculine, classiquea louche / farouche féminine, classiqueb mord / Mort masculine, classiquea lassée / fiancée féminine, classiqueb fers / enfers masculine, classiquea odieuse / radieuse féminine, classiqueb sanglots / flots masculine, classiquea charmée / armée féminine, classiqueb vermeil / soleil masculine, classiquea hommes / sommes féminine, classiqueb glands / sanglants masculine, classiquea blessures / chaussures féminine, classiqueb bleu / feu masculine, classiquea ivre / vivre féminine, classiqueb apprêts / Après masculine, classiquea vide / livide féminine, classiqueb jaloux / clous masculine, classiquea vivante / s’épouvante féminine, classiqueb flanc / sang masculine, classiquea aime / suprême féminine, classiqueb rassasiés / extasiés masculine, classiquea victime / magnanime féminine, classiqueb enfin / faim masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 2.1· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

96 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres de Théodore de Banville. Le sang de la Coupe, Trente-six Ballades joyeuses, Le Baiser., Paris, Alphonse Lemerre, éditeur, 1857· numérisation poesies.net· Sources