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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les Cariatides, 1842· Livre premier

Dernière angoisse

Théodore de Banville· 17 sizains, alexandrins et octosyllabes, 102 vers

Au moment de jeter‖ dans le flot noir des villesCes choses de mon cœur,‖ gracieuses ou viles,Que boira le gouffre sans fond,Ce gouffre aux mille voix‖ où s’en vont toutes choses,Et qui couvre d’oubli‖ les tombes et les roses,Je me sens un trouble profond.

Dans ces rhythmes polis‖ où mon destin m’attacheJe devrais servir mieux‖ la muse au front sans tache ;Au lieu de passer en riant,Sur ces temples sculptés‖ dont l’éclat tourbillonneJe devrais faire luire‖ un flambeau qui rayonneComme une étoile à l’orient ;

Rebâtir avec soin‖ les histoires anciennes,À chaque monument‖ redemander les siennes,Dont le souvenir a péri ;Chanter les dieux du nord‖ dont la splendeur étonne,À côté de Vénus‖ et du fils de LatonePeindre la fée et la péri ;

Ranimer toute chose‖ avec une syllabe,L’ogive et ses vitraux‖ de feu, le trèfle arabe,Le cirque, l’église et la tour,Le château fort tout plein‖ de rumeurs inouïes,Et le palais des rois,‖ demeures éblouiesDont chacune règne à son tour ;

Les murs tyrrhéniens‖ aux majestés hautaines,Les granits de Memphis‖ et les marbres d’AthènesQu’un regard du soleil ambra,Et des temps révolus‖ éveillant le fantôme,Faire briller auprès‖ d’un temple polychromeLe Colisée et l’Alhambra !

J’aurais dû ranimer‖ ces effroyables guerresDont les peuples mourants‖ s’épouvantaient naguères,Meurtris sous un rude talon,Dire Attila suivi‖ de sa farouche horde,Charlemagne et César,‖ et celui dont l’exordeFut le grand siège de Toulon !

Puis, après tous ces noms,‖ sur la page choisieÉcrire d’autres noms‖ d’art et de poésie,Dont le bataillon espacéPar des poëmes d’or,‖ dont la splendeur enchaîneL’époque antérieure‖ à l’époque prochaine,Illumine tout le passé !

Dans ce grand panthéon,‖ des dalles jusqu’aux cintresGraver des noms sacrés‖ de chanteurs et de peintres,D’artistes rêvés ardemment ;À chacun, soit qu’il cherche‖ un poëme sous l’arbre,Ou qu’il jette son cœur‖ dans la note ou le marbre,Faire une place au monument !

Dire Moïse, Homère‖ à la voix débordanteQui contenait en lui‖ Tasse, Virgile et Dante ;Dire Gluck, penché vers l’Éden,Mozart, Gœthe, Byron,‖ Phidias et Shakspere,Molière, devant qui‖ toute louange expire,Et Raphaël et Beethoven !

Montrer comment Rubens,‖ Rembrandt et Michel-AngeMélangeaient la couleur‖ et pétrissaient la fangePour en faire un Jésus en croix ;Et comment, quand mourait‖ notre art paralytique,Apparurent, guidés‖ par l’instinct prophétique,Le grand Ingres et Delacroix !

Comment la statuaire‖ et la musique aux voilesTransparents, ont porté‖ nos cœurs jusqu’aux étoiles ;Nommer David, sculptant ses dieux,Rossini, gaieté, joie,‖ ivresse, amour, extase,Et Meyerbeer, titan‖ ravi sur un CaucaseDans l’ouragan mélodieux !

Mais surtout dire à tous‖ que tu grandis encore,Ô notre chêne ancien‖ que le vieux gui décore,Arbre qui te déchevelaisSur le front des aïeux‖ et jusqu’à leur épaule,Car Gautier et Balzac‖ sont encore la GauleDe Villon et de Rabelais !

Montrer l’antiquité‖ largement compensée,Et comparant de loin‖ ces œuvres de penséeQu’un sublime destin lia,Répéter après eux,‖ dans leur langage énorme,Ce que disent les vers‖ de Marion DelormeAux chapitres de Lélia !

Pas à pas dans son vers‖ suivre chaque poëme,Chaque création‖ arrachée au ciel même,Et surtout le vers de Musset,Fantasio divin,‖ qui, soit qu’il se promèneDans les rêves du ciel‖ ou la souffrance humaine,Devient un vers que chacun sait !

Enfin, pour un moment‖ traînant mes muses blanchesSur les hideux tréteaux‖ et les sublimes planches,Aller demander au publicLes noms de ceux qui font‖ sa douleur ou son rire,Puis, avant tous ces noms,‖ sur le feuillet inscrireGeorge, Dorval et Frédérick !

Ainsi, des temps passés‖ relevant l’hyperbole,Et, comme un pèlerin,‖ apportant mon oboleÀ tout ce qui luit fort et beau,J’aurais voulu bâtir‖ sur l’arène mouvanteUn monument hardi‖ pour la gloire vivante,Pour la gloire ancienne un tombeau !

Hélas ! Ma folle muse‖ est une enfant bohèmeQui se consolera‖ d’avoir fait un poëmeDont le dessin va de travers,Pourvu qu’un beau collier‖ pare sa gorge nue,Et que, charmante et rose,‖ une fille ingénueRie ou pleure en lisant ses vers.

juillet 1842.

Versification

Forme
17 sizains (sizains)
Rimes
17(aabccb)
Mètre
Alexandrins et octosyllabes (68 de 12, 34 de 8)· profil 8, 6+6
Strophes
17 sizains
Mots à la rime
a villes / viles féminine, classiqueb fond / profond masculine, classiquec choses / roses féminine, classiquea m’attache / tache féminine, classiqueb riant / l’orient masculine, classiquec tourbillonne / rayonne féminine, classiquea anciennes / siennes féminine, classiqueb péri masculine, classiquec étonne / Latone féminine, classiquea syllabe / arabe féminine, classiqueb tour masculine, classiquec inouïes / éblouies féminine, classiquea hautaines / d’Athènes féminine, classiqueb ambra / l’Alhambra masculine, classiquec fantôme / polychrome féminine, classiquea guerres / naguères féminine, classiqueb talon / Toulon masculine, classiquec horde / l’exorde féminine, classiquea choisie / poésie féminine, classiqueb espacé / passé masculine, classiquec enchaîne / prochaine féminine, classiquea cintres / peintres féminine, classiqueb ardemment / monument masculine, classiquec l’arbre / marbre féminine, classiquea débordante / Dante féminine, classiqueb l’Éden / Beethoven masculine, classiquec Shakspere / expire féminine, classiquea Michel-Ange / fange féminine, classiqueb croix / Delacroix masculine, classiquec paralytique / prophétique féminine, classiquea voiles / étoiles féminine, classiqueb dieux / mélodieux masculine, classiquec extase / Caucase féminine, classiquea encore / décore féminine, classiqueb déchevelais / Rabelais masculine, classiquec épaule / Gaule féminine, classiquea compensée / pensée féminine, classiqueb lia / Lélia masculine, classiquec énorme / Delorme féminine, classiquea poëme / même féminine, classiqueb Musset / sait masculine, classiquec promène / humaine féminine, classiquea blanches / planches féminine, classiqueb public / Frédérick masculine, classiquec rire / inscrire féminine, classiquea l’hyperbole / obole féminine, classiqueb beau / tombeau masculine, classiquec mouvante / vivante féminine, classiquea bohème / poëme féminine, classiqueb travers / vers masculine, classiquec nue / ingénue féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 2.1· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

102 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Cariatides, Paris, Charpentier, 1891· numérisation CNRTL (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales) http://www.cnrtl.fr/corpus/frantext/frantext.php· Sources