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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les Cariatides, 1842· Livre deuxième· Ceux qui meurent et ceux qui combattent Épisodes et fragments

I. La lyre morte

Théodore de Banville· 24 sizains, alexandrins, 144 vers

Ce que je veux rimer,‖ c’est un conte en sixains.Surtout n’y cherchez pas‖ la trace d’une intrigue.L’air est sans fioriture‖ et le fond sans dessins.D’abord j’ai de tout temps‖ exécré la fatigue,Puis je n’ai jamais eu‖ que des goûts forts succinctsPour l’intérêt nerveux‖ que le vulgaire brigue.

La Chimère est debout :‖ marche, Bellérophon !Quel est donc mon sujet ?‖ Je l’avais dans la tête.Ah ! Voici. Le héros,‖ madame, est un poëte,C’est-à-dire ce monstre‖ oublié par BuffonDans la liste des ours,‖ dont on fait un bouffonPour égayer son hôte‖ à la fin d’une fête.

C’était un pauvre hère.‖ Il s’appelait Henri.Il n’était pas marquis,‖ ni gendarme, ni comte.C’était un de ces nains‖ au regard aguerriDont l’orgueil est coulé‖ dans un moule de fonte,Gueux de peu de valeur‖ qui rimaillent sans honte,Et que vous laissez là‖ pour le chat favori.

Et vous faites fort bien.‖ Mais nous, c’est autre chose :Une larme du cœur‖ est pour nous un trésor.Notre âme en pleurs s’éveille‖ au parfum d’une roseEt tressaille au zéphyr‖ où passe un chant de cor,Sur l’oreiller de pierre‖ où notre front se pose.Tout ce que nous touchons‖ a des paillettes d’or.

Excusez donc, par grâce,‖ une douce manie.Je reprends mon langage.‖ Au fait, il m’en coûtait.L’huissier a bien le droit‖ d’écrire son protêtDans un hideux patois‖ que l’univers renie :Je puis jeter le masque,‖ et mon héros étaitCe que nous appelons‖ un homme de génie.

Il vivait seul chez lui‖ comme un vieux hobereau,N’ayant jamais voulu‖ de femme pour maîtresse.Mais il avait sa muse‖ et la folle paresse,Et près de sa fenêtre‖ un bouquet de sureau :Pour employer son temps,‖ il mettait son ivresseÀ noircir du papier‖ devant un vieux bureau.

Une telle existence‖ est pour tous un mystèreQue je veux expliquer,‖ et que je devrais taire.Quand on est ainsi fait,‖ on vit bien autrementQue ne vit le prochain‖ sur cette pauvre terre :La douleur est pour l’âme‖ un fécond aliment,Et l’âme est un foyer‖ qui s’endort rarement.

Le poëte est tordu‖ comme était la sybille.Quand un livre sincère‖ est jusqu’à moitié fait,On sent qu’on a besoin‖ d’air et qu’on étouffait.On va se promener‖ en courant par la ville,Car l’inspiration,‖ brisant le front débile,Pour celui qui la porte‖ a le poids d’un forfait.

On sent que comme l’aigle‖ on domine la foule,Qu’on est le vrai lien‖ de la terre et du ciel,Qu’on retient seul du doigt‖ la croyance qui crouleEt qu’on mourra pourtant‖ comme les deux Abel,Car on a comme eux deux‖ un sang divin qui coulePour teindre le gibet‖ et pour laver l’autel.

Puis, on ne comprend pas‖ qu’une hymne aussi parfaiteAit mûri jusqu’au bout‖ dans ce cadavre humain.On se demande alors‖ qui vous a fait prophèteEt qui vous conduisait‖ dans cet ardent chemin,Vous, travailleur obscur,‖ à qui les grands, du faîte,Jetteraient une obole,‖ en passant, dans la main !

Henri s’entortillait‖ dans cette étrange trame,Sur le bitume gris,‖ près du diorama,Lorsque vint à passer,‖ dans sa gloire, une femmeDont l’attrait merveilleux‖ le prit et le charma,Comme s’il eût pu voir‖ Hélène De Pergame.Il regarda longtemps‖ cette femme, et l’aima.

Elle avait, cher lecteur,‖ une fort belle gorge,Un cachemire noir‖ souple comme un collier,Brodé d’argent et d’or‖ dans un goût singulier,Des doigts fins et longs, tels‖ que l’amour grec en forge,Et de plus le profil‖ superbe et régulierComme l’avait jadis‖ Mademoiselle George,

Son front païen eût mis‖ Corinthe en désarroi ;Ses cheveux étaient longs « ‖comme un manteau de roi »,Son nez beaucoup plus pur‖ qu’on ne se l’imagine ;Ses pieds savaient conter‖ toute son origine,Enfin, cette autre Isis‖ des bas-reliefs d’ÉgineAvait la lèvre rouge‖ à donner de l’effroi.

Je ne veux pas conter‖ une bonne fortune.Ces histoires d’amour‖ font un énorme bruit ;En somme cependant,‖ quand on en connaît une,On peut savoir à quoi‖ le reste se réduit.Je ne dirai donc pas‖ comment la belle brunePrit Henri pour amant‖ un jour, non, une nuit.

Henri vers le bonheur‖ s’avança les mains pleines,Il courut à l’amour‖ comme au cirque un martyr.Venant comme quelqu’un‖ qui ne doit pas partir,Il y jeta d’un coup‖ ses bonheurs et ses haines,Comme aux marbres du bain‖ les bacchantes romainesLeurs essences d’Émèse‖ et leurs parfums de Tyr.

Dans la vénus de chair‖ qu’il avait asservieIl trouva sa parure‖ et son rhythme et sa vie,Et s’en enveloppa‖ comme d’un vêtement.Toute félicité‖ nous est trop tôt ravie !Il s’aperçut un soir,‖ oh rien ! Tout bonnementQue son rhythme et sa vie‖ avait un autre amant.

Comme il ne singeait pas‖ l’Othello de banlieue,Il ne tua personne.‖ Hélas ! à pas comptésIl sortit sans courroux,‖ fit une bonne lieue,Rentra, puis, allumant‖ sa cigarette bleue,La maîtresse qu’on a‖ sans infidélités,Se dit, je sais encor‖ ce qu’il dit : écoutez !

Puisque la seule enfant‖ qui pouvait sur la terreÉtreindre ma pensée‖ et toutes ses splendeursA refusé sa lèvre‖ au fruit qui désaltèreEt comme un vieux haillon‖ rejeté mes grandeurs,J’achèverai tout seul‖ ma course solitaire,Et nul ne connaîtra‖ mes sourdes profondeurs.

Passez autour de moi,‖ femmes riches et belles !Je pourrais d’un seul mot‖ conserver ces appasQui jauniront demain‖ sous vos blanches dentelles ;Mais ce mot infini‖ qui vous rend immortellesEst mon secret à moi‖ que je ne dirai pas,Et la droite du temps‖ effacera vos pas !

Ô lutteurs gangrenés !‖ Mourantes populaces !Je sais sous quel fardeau‖ se courbent vos audaces,Et ma parole d’or‖ allégerait vos pas.Je pourrais ramener‖ le bonheur sur vos placesEt sécher la sueur‖ qui mouille vos repas ;Mais ce mot qui guérit,‖ je ne le dirai pas !

Je veux voir le vieux monde‖ élaborer le crimeSous le marteau pesant‖ de la fatalité,Seul, muet, dédaigneux‖ de l’éternelle cime,Avare de ma force‖ et de ma liberté,Ne me souciant plus‖ que le vol de la rimeEmporte mes héros‖ dans l’immortalité !

Mais comment achever‖ le tableau que j’ébauche,Et que se passa-t-il‖ entre sa muse et lui ?C’est de la nuit profonde,‖ où nul rayon n’a lui.Un serpent le rongeait‖ sous la mamelle gauche.Ont-ils fait de l’amour‖ ou bien de la débauche ?Je ne le savais pas,‖ je le sais aujourd’hui.

Un jour la pâle mort‖ vint frapper à sa porte ;Il la fit rafraîchir,‖ rajusta son bonnet,Et la complimenta‖ si bien, qu’il fit en sorte,Avec son agrément,‖ de finir un sonnet.Puis il offrit sa main‖ pour lui servir d’escorte ;Ce fut au mieux. Voilà‖ tout ce qu’on en connaît.

Or, ce pauvre Henri,‖ dont la mémoire est vide,Fut le dernier chanteur‖ à qui l’AganippideMontrait sa chair de neige‖ et sa fauve toison,Et nous sommes restés‖ pour fermer la maison.Aussi, quand vous raillez‖ notre horde stupide,Vous autres gens d’esprit,‖ vous avez bien raison !

Versification

Forme
24 sizains (sizains)
Rimes
9(ababab) 4(abbaab) 1(ababba) 3(abbaba) 3(aababb) 1(aabbba) 2(abaabb) 1(aabbab)
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
24 sizains
Mots à la rime
a sixains / dessins / succincts masculine, classiqueb intrigue / fatigue / brigue féminine, classiquea Bellérophon / Buffon / bouffon masculine, classiqueb tête / poëte / fête féminine, classiquea Henri / aguerri / favori masculine, classiqueb comte / fonte / honte féminine, classiquea chose / rose / pose féminine, classiqueb trésor / cor / d’or masculine, classiquea manie / renie / génie féminine, classiqueb coûtait / protêt / était masculine, classiquea hobereau / sureau / bureau masculine, classiqueb maîtresse / paresse / ivresse féminine, classiquea mystère / taire / terre féminine, classiqueb autrement / aliment / rarement masculine, classiquea sybille / ville / débile féminine, classiqueb fait / étouffait / forfait masculine, classiquea foule / croule / coule féminine, classiqueb ciel / Abel / l’autel masculine, classiquea parfaite / prophète / faîte féminine, classiqueb humain / chemin / main masculine, classiquea trame / femme / Pergame féminine, classiqueb diorama / charma / l’aima masculine, classiquea gorge / forge / George féminine, classiqueb collier / singulier / régulier masculine, classiquea désarroi / roi / l’effroi masculine, classiqueb l’imagine / origine / d’Égine féminine, classiquea fortune / une / brune féminine, classiqueb bruit / réduit / nuit masculine, classiquea pleines / haines / romaines féminine, classiqueb martyr / partir / Tyr masculine, classiquea asservie / vie / ravie féminine, classiqueb vêtement / bonnement / amant masculine, classiquea banlieue / lieue / bleue féminine, classiqueb comptés / infidélités / écoutez masculine, classiquea terre / désaltère / solitaire féminine, classiqueb splendeurs / grandeurs / profondeurs masculine, classiquea belles / dentelles / immortelles féminine, classiqueb appas / pas masculine, classiqueb pas masculine, classiquea populaces / audaces / places féminine, classiqueb repas / pas masculine, classiquea crime / cime / rime féminine, classiqueb fatalité / liberté / l’immortalité masculine, classiquea j’ébauche / gauche / débauche féminine, classiqueb lui / aujourd’hui masculine, classiquea porte / sorte / d’escorte féminine, classiqueb bonnet / sonnet / connaît masculine, classiquea vide / l’Aganippide / stupide féminine, classiqueb toison / maison / raison masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.7· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

144 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Cariatides, Paris, Charpentier, 1891· numérisation CNRTL (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales) http://www.cnrtl.fr/corpus/frantext/frantext.php· Sources