Les Cariatides, 1842· Livre deuxième
La nuit de printemps
If we shadows have offended,
Think but this, (and all is mended)
That you have but slumber’d here,
While these visions did appear;
And this weak and idle theme,
No more yiedling but a dream,
Gentles, do not reprehend;
If you pardon, we will mend.SHAKSPERE Midsummer-night’s dream, acte V, scène II.
C’était la veille de mai,Un soir souriant de fête,Et tout semblait embauméD’une tendresse parfaite.
De son lit à baldaquin,Le soleil sur son beau globeAvait l’air d’un arlequinÉtalant sa garde-robe,
Et sa sœur au front changeant,Mademoiselle la luneAvec ses grands yeux d’argentRegardait la terre brune,
Et du ciel, où, comme un roi,Chaque astre vit de ses rentes,Contemplait avec effroiLe lac aux eaux transparentes ;
Comme, avec son air trompeur,Colombine, qu’on attrape,À la fin du drame a peurDe tomber dans une trappe.
Tous les jeunes séraphins,À cheval sur mille nues,Agaçaient de regards finsLeurs comètes toutes nues.
Sur son trône, le bon Dieu,Devant qui le lys foisonne,Comme un seigneur de haut lieuQue sa grandeur emprisonne,
À ces intrigues d’enfantsN’ayant pas daigné descendre,Les laissait, tout triomphants,Le tromper comme un Cassandre.
Or, en même temps qu’aux cieux,C’était comme un grand remueMénage délicieuxSur la pauvre terre émue.
Des sylphes, des chérubins,S’occupaient de mille choses,Et sous leurs fronts de bambinsRoulaient de gros yeux moroses.
Quel embarras, disaient-ilsDans leurs langages superbes ;À ces fleurs pas de pistils,Pas de bleuets dans ces herbes !
Dans ce ciel pas de saphirs,Pas de feuilles à ces arbres !Où sont nos frères zéphyrsPour embaumer l’eau des marbres ?
Hélas ! Comment ferons-nous ?Nous méritons qu’on nous tance ;Le bon Dieu sur nos genouxVa nous mettre en pénitence !
Car hier au bal dansant,Où, sorti pour ses affaires,Il mariait en passantDeux soleils avec leurs sphères,
Nous avons de notre mainPromis sur le divin ciergeSon mois de mai pour demainÀ notre dame la vierge !
Hélas ! Jamais tout n’iraComme à la saison dernière,Bien sûr on nous puniraDe l’école buissonnière.
Pour ce mai qu’on nous prometIls versent des pleurs de rage,Et vite chacun se metÀ commencer son ouvrage.
Penchés sur les arbrisseaux,Les uns au milieu des prées,Avec de petits pinceauxPeignent les fleurs diaprées,
Et, de face ou de profil,Après les branches ouvertesAttachent avec un filDe petites feuilles vertes.
Les autres au papillonMettent l’azur de ses ailes,Qu’ils prennent sur un rayonPeint des couleurs les plus belles.
Des ariels dans les cieux,Assis près de leurs amantes,Agitent des miroirs bleusAu-dessus des eaux dormantes.
Sur la vague aux cheveux vertsLes ondins peignent la moire,Et lui serinent des versTrouvés dans un vieux grimoire.
Les sylphes blonds dans son volArrêtent l’oiseau qui chante,Et lui disent : rossignol,Apprends ta chanson touchante ;
Car il faut que pour demainOn ait la chanson nouvelle.Puis le cahier d’une main,De l’autre ils lui tiennent l’aile.
Et ceux-là, portant des fleursEt de jolis flacons d’ambre,S’en vont, doux ensorceleurs,Voir mainte petite chambre,
Où mainte enfant, lys pâli,Écoute, endormie et nue,Fredonner un bengaliDans son âme d’ingénue.
Ils étendent en essaimMille roses sur sa lèvre,Un peu de neige à son sein,Dans son cœur un peu de fièvre.
Aucun ne sera puni,La vierge sera contente ;Car nous avons tout fourni,Ce qui charme et ce qui tente !
Et sylphes, et chérubins,Ce joli torrent sans digue,Vont se délasser aux bainsDu bruit et de la fatigue.
Dieu soit béni, disent-ils,Nous avons fini la chose !Aux fleurs voici les pistils,Des parfums, du satin rose ;
Au papillon bleu son vol,Aux bois rajeunis leur ombre,Son doux chant au rossignolCaché dans la forêt sombre !
Voici leur saphir aux cieuxDans la lumière fleurie,À l’herbe ses bleuets bleus,Pour que la vierge sourie !
Mais ce n’est pas tout encor,Car ils me disent : poëte !Voilà mille rimes d’or,Pour que tu sois de la fête.
Prends-les, tu feras des chantsQue nous apprendrons aux roses,Pour les dire lorsque aux champsElles s’éveillent mi-closes.
Et certes mon rêve ailéEût fait une hymne bien belleSi ce qu’ils m’ont révéléFût resté dans ma cervelle.
Ils murmuraient, Dieu le sait,Des rimes si bien éprises.Mais le zéphyr qui passaitEn passant me les a prises !
avril 1842.
Versification
- Forme
- 36 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 36(abab)
- Mètre
- Heptasyllabes surtout (143 de 7, 1 de 6)· profil 7, (6)
- Strophes
- 36 quatrains
- Mots à la rime
- a mai / embaumé masculine, classiqueb fête / parfaite féminine, équivalentea baldaquin / arlequin masculine, classiqueb globe / garde-robe féminine, classiquea changeant / d’argent masculine, classiqueb lune / brune féminine, classiquea roi / effroi masculine, classiqueb rentes / transparentes féminine, classiquea trompeur / peur masculine, classiqueb attrape / trappe féminine, classiquea séraphins / fins masculine, classiqueb nues féminine, classiquea Dieu / lieu masculine, classiqueb foisonne / emprisonne féminine, classiquea d’enfants / triomphants masculine, classiqueb descendre / Cassandre féminine, classiquea cieux / délicieux masculine, classiqueb remue / émue féminine, classiquea chérubins / bambins masculine, classiqueb choses / moroses féminine, classiquea disaient-ils / pistils masculine, classiqueb superbes / herbes féminine, classiquea saphirs / zéphyrs masculine, classiqueb arbres / marbres féminine, classiquea ferons-nous / genoux masculine, classiqueb tance / pénitence féminine, classiquea dansant / passant masculine, classiqueb affaires / sphères féminine, classiquea main / demain masculine, classiqueb cierge / vierge féminine, classiquea n’ira / punira masculine, classiqueb dernière / buissonnière féminine, classiquea promet / met masculine, classiqueb rage / ouvrage féminine, classiquea arbrisseaux / pinceaux masculine, classiqueb prées / diaprées féminine, classiquea profil / fil masculine, classiqueb ouvertes / vertes féminine, classiquea papillon / rayon masculine, classiqueb ailes / belles féminine, classiquea cieux / bleus masculine, classiqueb amantes / dormantes féminine, classiquea verts / vers masculine, classiqueb moire / grimoire féminine, classiquea vol / rossignol masculine, classiqueb chante / touchante féminine, classiquea demain / main masculine, classiqueb nouvelle / l’aile féminine, classiquea fleurs / ensorceleurs masculine, classiqueb d’ambre / chambre féminine, classiquea pâli / bengali masculine, classiqueb nue / d’ingénue féminine, classiquea essaim / sein masculine, classiqueb lèvre / fièvre féminine, classiquea puni / fourni masculine, classiqueb contente / tente féminine, classiquea chérubins / bains masculine, classiqueb digue / fatigue féminine, classiquea disent-ils / pistils masculine, classiqueb chose / rose féminine, classiqueb ombre / sombre féminine, classiqueb fleurie / sourie féminine, classiquea encor / d’or masculine, classiqueb poëte / fête féminine, classiquea chants / champs masculine, classiqueb roses / mi-closes féminine, classiquea ailé / révélé masculine, classiqueb belle / cervelle féminine, classiquea sait / passait masculine, classiqueb éprises / prises féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.6· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
144 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Cariatides, Paris, Charpentier, 1891· numérisation CNRTL (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales) http://www.cnrtl.fr/corpus/frantext/frantext.php· Sources