Les Cariatides, 1842· Livre deuxième
Le stigmate
Et in fronte ejus nomen
scriptum : Mysterium…Apocalypsis, caput XVII.
Une nuit qu’il pleuvait,‖ un poëte profaneM’entraîna follement‖ chez une courtisaneAux épaules de lys,‖ dont les jeunes rimeursCouronnaient à l’envi‖ leur corbeille aux primeurs.Donc, je me promettais‖ une femme superbeSouriant au soleil‖ comme les blés en herbe,Avec mille désirs‖ allumés dans ces yeuxQui reflètent le ciel‖ comme les bleuets bleus.Je rêvais une joue‖ aux roses enflammées,Desseins très à l’étroit‖ dans des robes lamées,Des mules de velours‖ à des pieds plus polisQue les marbres anciens‖ par Dypoene amollis,Dans une bouche folle‖ aux perles inconnuesLa muse d’autrefois‖ chantant des choses nues,Des Boucher fleurissants‖ épanouis au mur,Et des vases chinois‖ pleins de pays d’azur.Hélas ! Qui se connaît‖ aux affaires humaines ?On se trompe aux Agnès‖ tout comme aux Célimènes :Toute prédiction‖ est un rêve qui ment !Ainsi jugez un peu‖ de mon étonnementLorsque la Nérissa‖ de la femme aux épaulesVint, avec un air chaste‖ et des cheveux en saules,Annoncer nos deux noms,‖ et que je vis enfinL’endroit mystérieux‖ dont j’avais eu si faim.C’était un oratoire‖ à peine éclairé, graveEt mystique, rempli‖ d’une fraîcheur suave,Et l’œil dans ce réduit‖ calme et silencieuxPar la fenêtre ouverte‖ apercevait les cieux.Le mur était tendu‖ de cette moire bruneOù vient aux pâles nuits‖ jouer le clair de lune,Et pour tout ornement‖ on y voyait en l’airLa melancholia‖ du maître Albert Dürer,Cet ange dont le front,‖ sous ses cheveux en ondes,Porte dans le regard‖ tant de douleurs profondes.Sur un meuble gothique‖ aux flancs noirs et sculptésParlant des voix du ciel‖ et non des voluptés,Souriait tristement‖ une bible entr’ouverteSur une tranche d’or‖ ouvrant sa robe verte.Pour la femme, elle était‖ assise, en peignoir brun,Sur un pauvre escabeau.‖ Ses cheveux sans parfumRetombaient en pleurant‖ sur sa robe sévère.Son regard était pur‖ comme une primevèreHumide de rosée.‖ Un long chapelet grisRoulait sinistrement‖ dans ses doigts amaigris,Et son front inspiré,‖ dans une clarté sombrePâlissait tristement,‖ plein de lumière et d’ombre !Mais bientôt je vis luire,‖ en m’approchant plus près,Dans ce divin tableau,‖ sombre comme un cyprès,Dont mon premier regard‖ n’avait fait qu’une ébauche,Aux lèvres de l’enfant‖ le doigt de la débauche,Sur les feuillets du livre‖ une tache de vin.Et je me dis alors‖ dans mon cœur : c’est en vainQue par les flots de miel‖ on déguise l’absinthe,Et l’orgie aux pieds nus‖ par une chose sainte.Car Dieu, qui ne veut pas‖ de tare à son trésorEt qui pèse à la fois‖ dans sa balance d’orLe prince et la fourmi,‖ le brin d’herbe et le trône,Met la tache éternelle‖ au front de Babylone !
février 1841.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 29((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 1 distique
- Mots à la rime
- a profane / courtisane féminine, classiqueb rimeurs / primeurs masculine, classiquea superbe / herbe féminine, classiqueb yeux / bleus masculine, classiquea enflammées / lamées féminine, classiqueb polis / amollis masculine, classiquea inconnues / nues féminine, classiqueb mur / d’azur masculine, classiquea humaines / Célimènes féminine, classiqueb ment / étonnement masculine, classiquea épaules / saules féminine, classiqueb enfin / faim masculine, classiquea grave / suave féminine, classiqueb silencieux / cieux masculine, classiquea brune / lune féminine, classiqueb l’air / Dürer masculine, classiquea ondes / profondes féminine, classiqueb sculptés / voluptés masculine, classiquea entr’ouverte / verte féminine, classiqueb brun / parfum masculine, classiquea sévère / primevère féminine, classiqueb gris / amaigris masculine, classiquea sombre / d’ombre féminine, classiqueb près / cyprès masculine, classiquea ébauche / débauche féminine, classiqueb vin / vain masculine, classiquea l’absinthe / sainte féminine, classiqueb trésor / d’or masculine, classiquea trône / Babylone féminine, équivalente
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.7· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
58 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Cariatides, Paris, Charpentier, 1891· numérisation CNRTL (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales) http://www.cnrtl.fr/corpus/frantext/frantext.php· Sources