Les Cariatides, 1842· Livre deuxième
Prosopopée d’une vénus
Si quelque Vénus toute nue
Gémit, pauvre marbre désert,
C’est lui dans la verte avenue
Qui la caresse et qui la sert.VICTOR HUGO, Les voix intérieures.
Hélas ! Devant le noir‖ feuillage de cet arbre,J’ai le cœur tout glacé‖ dans ma robe de marbre,Et par mes yeux, troués‖ d’ulcères inconnus,La pluie en gémissant‖ pleure sur mes bras nus.Entre mes pieds, jadis‖ plus blancs que des étoiles,Arachné lentement‖ tisse de fines toiles,Et tu n’es plus, Scyllis,‖ pour que sous ton ciseauJe me relève un jour‖ souple comme un roseau !En ce temps où la fleur‖ se cache sous les herbes,Nul ne sait le secret‖ de nos formes superbes,Nul ne sait revêtir‖ quelque rêve éclatantDe contours gracieux,‖ et dans son cœur n’entendL’harmonie imposante‖ et la sainte musiqueOù chantent les accords‖ de la beauté physique !Hélas ! Qui me rendra‖ ces jours pleins de clartéOù l’on ne m’appelait‖ que Vénus Astarté,Où, seule, ma pensée‖ habitait sous la pierre,Mais où mon corps vivait‖ dans la nature entière,Où Glycère et Lydie,‖ où Clymène et PhyllisPortaient mes noms écrits‖ sur leurs gorges de lys ;Où, pour l’artiste élu‖ qui pare et qui contemple,Chaque âge avait un nom,‖ chaque harmonie un temple ?Oh ! Trois et quatre fois‖ malheur au siècle d’orOù l’artiste éperdu‖ foule aux pieds son trésor !Car il ignore, hélas !‖ Par quel grave mystèreJe venais pour instruire‖ et féconder la terre,Et pour épanouir‖ dans mon type indomptéLe secret de l’extase‖ et de la volupté !Car à chaque morceau‖ qui se brise et qui tombeDe mon vieux piédestal,‖ la divine colombeQue depuis trois mille ans‖ je retiens dans ma mainFait un nouvel effort‖ pour s’ouvrir un chemin ;Et, délaissant un jour‖ l’enveloppe brisée,Nous nous envolerons‖ vers la voûte irisée,Emportant toutes deux‖ loin de ce monde vain,La beauté dédaignée‖ avec l’amour divin !
février 1841.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 18((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 1 distique
- Mots à la rime
- a arbre / marbre féminine, classiqueb inconnus / nus masculine, classiquea étoiles / toiles féminine, classiqueb ciseau / roseau masculine, classiquea herbes / superbes féminine, classiqueb éclatant / n’entend masculine, classiquea musique / physique féminine, classiqueb clarté / Astarté masculine, classiquea pierre / entière féminine, classiqueb Phyllis / lys masculine, classiquea contemple / temple féminine, classiqueb d’or / trésor masculine, classiquea mystère / terre féminine, classiqueb indompté / volupté masculine, classiquea tombe / colombe féminine, classiqueb main / chemin masculine, classiquea brisée / irisée féminine, classiqueb vain / divin masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 2.1· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
36 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Cariatides, Paris, Charpentier, 1891· numérisation CNRTL (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales) http://www.cnrtl.fr/corpus/frantext/frantext.php· Sources